M. Weller fuma en silence pendant quelques minutes, puis il ajouta:

«Le pire de ces bergers, mon garçon, c'est qu'i' tournent la tête à

toutes les jeunes filles. Dieu bénisse leurs petits coeurs! elles

s'imaginent que c'est tout miel, et elles n'en savent pas plus long.

Elles donnent toutes dans la charge, Sammy, elles y donnent toutes.

--Ça me fait cet effet-là, dit Sam.

--Ni pus ni moins, poursuivit M. Weller en secouant gravement la tête;

et ce qui m'agace le plus, Samivel, c'est de leur voir perdre leur temps

et leur belle jeunesse à faire des habits pour des gens cuivrés qui n'en

ont pas besoin, sans jamais s'occuper des chrétiens qui ont des couleurs

naturelles et qui savent mettre un pantalon. Si j'étais le maître,

Sammy, j'attèlerais quelques-uns de ces faignants de bergers à une

brouette bien chargée et je la leur ferais monter et descendre, pendant

vingt-quatre heures de suite, le long d'une planche de dix-huit pouces

de large. Ça leur ôterait un peu de leur bêtise, ou rien n'y réussira.»

M. Weller, ayant débité cette aimable recette, avec beaucoup d'emphase

et une multitude de gestes et de contorsions, vida son verre d'un seul

trait, et fit tomber les cendres de sa pipe avec une dignité naturelle.

Il n'avait pas encore terminé cette dernière opération, lorsqu'une voix

aigre se fit entendre dans le passage.

«Voici ta chère belle-mère, Sammy,» dit-il à son fils, et au même

instant Mme Weller entra, d'un pas affairé, dans la chambre.

«Oh! vous voilà donc revenu! s'écria-t-elle.

--Oui, ma chère, répliqua M. Weller en bourrant de nouveau sa pipe.

--M. Stiggins est-il de retour? demanda mistress Weller.

--Non, ma chère, répondit M. Weller en allumant ingénieusement sa pipe

au moyen d'un charbon embrasé qu'il prit avec les pincettes; et qui

plus est, ma chère, je tâcherais de ne pas mourir de chagrin s'il ne

remettait plus les pieds ici.

--Ouh! le réprouvé! s'écrie Mme Weller.

--Merci, mon amour, dit son époux.

--Allons! allons! père, observa Sam; pas de ces petites tendresses

devant des étrangers. Voilà le révérend gentleman qui revient.»

A cette annonce, Mme Weller essuya précipitamment les larmes qu'elle

s'était efforcée de verser, et M. Weller tira, d'un air chagrin, son

fauteuil dans le coin de la cheminée.

M. Stiggins ne se fit pas beaucoup prier pour prendre un autre verre de

grog; puis il en accepta un second, puis un troisième, puis il consentit

à accepter sa part d'un léger souper, afin de recommencer sur nouveaux

frais. Il était assis du même côté que M. Weller aîné; et lorsque

celui-ci supposait que sa femme ne pouvait pas le voir, il indiquait à

son fils les émotions intimes dont son âme était agitée, en secouant son

poing sur la tête du berger. Cette plaisanterie procurait à son

respectueux enfant une satisfaction d'autant plus pure, que M. Stiggins

continuait à siroter paisiblement son rhum, dans une heureuse ignorance

de cette pantomime animée.

La conversation fut soutenue, en grande partie, par Mme Weller et le

révérend M. Stiggins, et les principaux sujets qu'on entama furent les

vertus du berger, les mérites de son troupeau, et les crimes affreux,

les détestables péchés de tout le reste du monde. Seulement, M. Weller

interrompait parfois ces dissertations par des remarques et des

allusions indirectes à un certain vieux farceur généralement désigné

sous le nom de _Walker_[29], et se permit çà et là divers commentaires

non moins ironiques et voilés.

[Footnote 29: M. Walker est un personnage mystérieux qui jouit en

Angleterre d'une grande réputation de hableur. Son nom, employé comme

interjection «Walker» est devenu un terme de mépris et d'incrédulité.

(_Note du traducteur._)]

Enfin, M. Stiggins, qui, à en juger par divers symptômes indubitables,

avait emmagasiné autant de grog qu'il en pouvait ingurgiter sans trop

s'incommoder, prit son chapeau et son congé, immédiatement après, Sam

fut conduit par son père dans une chambre à coucher. Le respectable

gentleman, en lui donnant une chaleureuse poignée de main, paraissait se

disposer à lui adresser quelques observations; mais il entendit monter

Mme Weller, et changeant aussitôt d'intention, il lui dit brusquement

bonsoir.

Le lendemain, Sam se leva de bonne heure. Ayant déjeuné à la hâte, il

s'apprêta à retourner à Londres, et il sortait de la maison, lorsque son

père se présenta devant lui.

--Tu pars, Sam?

--Tout de gô.

--Je voudrais bien te voir museler ce Stiggins, et l'emmener avec toi.

--Vraiment? répondit Sam d'un ton de reproche; je rougis de vous avoir

pour auteur, vieux capon. Pourquoi lui laissez-vous montrer son nez

cramoisi chez le _Marquis de Granby_?»

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I · 第 83 / 99 题