M. Stiggins fit un signe affirmatif et commença une troisième rôtie.

«Et il n'a pas voulu se laisser persuader par les dames?

--Il s'est assis, répondit Mme Weller, il a allumé sa pipe, et il a dit

que les enfants nègres étaient.... Qu'est-ce qu'il a dit que les enfants

nègres étaient, monsieur Stiggins?

--Une blague, soupira le révérend, profondément affecté.

--Il a dit que les enfants nègres étaient une blague!» répéta tristement

Mme Weller; après quoi, la dame et le révérend recommencèrent à gémir

sur l'atroce conduite de M. Weller.

Beaucoup d'autres iniquités de la même nature auraient pu être

racontées, mais toutes les rôties étant mangées, le thé étant devenu

très-faible, et Sam ne montrant aucune inclination à partir, M. Stiggins

se rappela soudainement qu'il avait un rendez-vous très-pressant avec le

berger, et se retira en conséquence.

Le plateau était à peine enlevé, le foyer à peine balayé, lorsque la

voiture de Londres déposa M. Weller à la porte. Peu après ses jambes le

déposèrent dans le comptoir, et ses yeux lui révélèrent la présence de

son fils.

«Ha! ha! Sammy! s'écria le père.

--Ho! ho! vieux farceur!» cria le fils; et ils se donnèrent une poignée

de main vigoureuse.

«Charmé de te voir, Sammy, dit l'aîné des Weller. Comment diantre as-tu

pu venir à bout de ta belle-mère? Ça me passe. Tu devrais me passer ta

recette. Je ne te dis que ça!

--Chut! fit Sam. Elle est dans la maison, mon vieux gaillard.

--Elle n'est pas à portée d'oreille. Elle reste toujours en bas, à

tracasser le monde pendant une heure ou deux après le thé. Ainsi donc,

nous pouvons nous humecter l'intérieur, Sammy.»

En parlant ainsi, M. Weller mêla deux verres de grog et aveignit une

couple de pipes. Le père et le fils s'assirent en face l'un de l'autre,

Sam d'un côté du feu, dans le fauteuil au dos élevé, M. Weller de

l'autre côté, dans une bergère, et ils commencèrent à goûter le double

plaisir de leur pipe et de leur réunion inattendue, avec toute la

gravité convenable.

«Venu quelqu'un, Sammy?» demanda laconiquement M. Weller, après un long

silence.

Sam fit un signe exprimant l'affirmation.

«Un gaillard au nez rouge?»

Sam répéta le même signe.

«Un bien aimable homme que ce gaillard-là! Sammy, fit observer M. Weller

en fumant avec précipitation.

--Il en a tout l'air.

--Et joliment fort sur le calcul!

--Vraiment!

--Le lundi, il emprunte dix-huit pence; le mardi, il demande un shilling

pour compléter la demi-couronne; le vendredi, il remprunte une autre

demi-couronne pour faire un compte rond de cinq shillings, et il va

comme ça, en doublant, jusqu'à ce qu'il arrive, en un rien de temps, à

empocher une banknote de cinq livres. Ça ressemble à ce calcul du livre

d'arusmétique où l'on arrive à des sommes folles en doublant les clous

d'un fer à cheval.»

Sam indiqua par un geste qu'il se rappelait le problème auquel son père

faisait allusion.

«Comme ça, vous n'avez pas voulu souscrire pour les gilets de flanelle,

demanda Sam après avoir lancé de nouveau quelques bouffées de tabac

silencieuses.

--Non certainement. A quoi des gilets de flanelle peuvent-ils servir à

ces négrillons? Mais vois-tu, Sammy, ajouta M. Weller en baissant la

voix et en se penchant vers son compagnon, je souscrirais bien

volontiers une jolie somme s'il s'agissait d'offrir des camisoles de

force à certains particuliers que nous connaissons.»

Ayant exprimé cette opinion, M. Weller reprit lentement sa position

première, et cligna de l'oeil d'un air très-sagace.

«C'est une drôle d'idée, tout de même, de vouloir envoyer des mouchoirs

à des gens qui ne connaissent pas la manière de s'en servir, fit

remarquer Sam.

--I' sont toujours à faire quelque bêtise de ce genre, Sammy. L'autre

dimanche, je flânais sur la route, qu'est-ce que j'aperçois debout à la

porte d'une chapelle? Ta belle-mère avec un plat de faïence bleue à la

main, oùs que les patards tombaient comme la grêle.... Tu n'aurais

jamais cru qu'un plat mortel aurait pu y tenir. Et pour quoi penses-tu

que c'était, Sammy?

--Pour donner un autre thé, peut-être!

--Tu n'y es pas, c'était pour la rente d'eau du berger

--La rente d'eau du berger!

--Ni plus ni moins. I' y avait trois trimestres que le berger n'avait

pas payé un liard, pas un liard. Au fait il n'a guère besoin d'eau, i'

ne boit que très-peu de c'te liqueur-là, très-peu, Sammy.... pas si

chose! Comme ça, la rente n'était pas payée et le receveur avait arrêté

son filet. V'là donc le berger qui s'en va à la chapelle. Il dit qu'il

est un saint martyrisé, qu'il désire que le tourne-robinet qu'a coupé

son filet obtienne son pardon du ciel, mais qu'il a bien peur qu'on ne

lui ait déjà retenu dans l'autre monde une place où il ne sera pas à son

aise. Là-dessus les femelles font un meeting, chantent des hymnes,

nomment ta belle-mère présidente, votent une quête pour le dimanche

suivant, et repassent tout le quibus au berger. Et si il n'a pas eu de

quoi payer sa rente d'eau, sa vie durant, dit M. Weller en terminant, je

ne suis qu'un Hollandais et tu en es un autre, voilà tout.»

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I · 第 82 / 99 题