Montrant combien M. Nupkins était majestueux et impartial, et comment
Sam Weller prit sa revanche de M. Job Trotter; avec d'autres événements
qu'on trouvera à leur place.
M. Snodgrass et M. Winkle écoutaient avec un sombre respect le torrent
d'éloquence qui découlait des lèvres de leur mentor, et que ne pouvaient
arrêter ni le mouvement rapide de la chaise à porteurs, ni les
supplications instantes de M. Tupman pour abaisser le couvercle de la
voiture. Mais l'indignation de Sam, tandis qu'on l'emportait, avait un
caractère plus bruyant. Il faisait de nombreuses allusions à la tournure
de M. Grummer et de ses compagnons, et il exhalait son mécontentement
par de courageux défis qu'il lançait indistinctement à six des plus
valeureux spectateurs. Cependant sa colère fit promptement place à la
curiosité, lorsque la procession entra précisément dans la cour où il
avait rencontré le fuyard Job Trotter; et la curiosité fut remplacée par
le sentiment du plus joyeux étonnement, lorsque l'important M. Grummer
s'avança, d'un pas noble, justement vers la porte verte d'où Job Trotter
était sorti. Au bruit de la sonnette, qu'il fit retentir fortement,
accourut une jeune servante très-jolie et très-pimpante qui, après avoir
levé ses mains vers le ciel, à l'apparence rebelle des prisonniers et au
langage passionné de M. Pickwick, appela M. Muzzle. M. Muzzle ouvrit à
moitié la porte cochère pour admettre la chaise à porteurs, les captifs
et les spéciaux; puis la referma violemment au nez de la populace.
Justement indignée d'une telle exclusion et vivement désireuse de voir
ce qui arriverait ensuite, la dite populace soulagea son ennui en
frappant à la porte et en tirant la sonnette pendant une heure ou deux,
amusement auquel prirent part, tour à tour, tous les mal peignés,
excepté trois ou quatre qui eurent le bonheur de découvrir dans la porte
un vasistas grillé, à travers lequel on n'apercevait rien. Ceux-ci
restèrent pendus à cette ouverture, avec la persévérance infatigable qui
fait que certaines gens s'aplatissent le nez contre les carreaux d'un
apothicaire, quand un homme saoul, renversé par un dog-cart, subit une
opération chirurgicale dans l'arrière-parloir.
La chaise à porteurs s'arrêta devant un escalier de pierre conduisant à
la porte de la maison, et gardé, de chaque côté, par un aloès américain,
debout dans une caisse verte. Déposés là, M. Pickwick et ses amis furent
ensuite amenés dans la grande salle, et, ayant été annoncés par Muzzle,
furent admis en la présence du vigilant M. Nupkins.
La scène était pleine de grandeur et bien calculée pour frapper de
terreur le coeur des coupables, et pour leur inculquer une haute idée de
la sévère majesté des lois. Devant un énorme cartonnier, dans un énorme
fauteuil, derrière une énorme table, et appuyé sur un énorme volume,
était assis M. Nupkins, qui paraissait encore plus énorme que tous ces
objets réunis. La table était ornée de piles de papiers, de l'autre côté
desquels apparaissaient la tête et les épaules de M. Jinks, activement
occupé à avoir l'air aussi occupé que possible. La caravane étant
entrée, Muzzle ferma soigneusement la porte et se plaça derrière le
fauteuil de son maître, pour attendre ses ordres, tandis que M. Nupkins,
se penchant en arrière avec une solennité importante, scrutait la figure
de ses hôtes forcés.
M. Pickwick, interprète ordinaire de ses amis, se tenait debout, son
chapeau à la main, et saluait avec la plus respectueuse politesse. «Quel
est cet individu? dit M. Nupkins, en le montrant du doigt à l'homme d'un
âge mûr.
--Cti-ci, c'est Pickwick, Votre Vin-à-ration, répondit Grummer.
--Allons, allons, en voilà assez, vieux gobe-mouche, interrompit Sam, en
s'ouvrant, avec les coudes, un passage jusqu'au premier rang. Je vous
demande pardon, monsieur, mais cet officier-ci, avec ses bottes à revers
nankin, il ne gagnera jamais sa vie nulle part comme maître des
cérémonies. Voilà ici, continua Sam, en mettant de côté M. Grummer et en
s'adressant au magistrat avec une agréable familiarité, voilà ici Samuel
Pickwick, esquire; voilà ici M. Tupman; voilà ici M. Snodgrass; et plus
loin, à côté de lui, de l'autre côté, M. Winkle, tous des gentlemen bien
gentils, monsieur, et dont vous auriez du plaisir à faire la
connaissance. Aussi, plus tôt vous aurez coffré tous ces bedeaux-là,
pour un mois ou deux, au _Tread-mill_[28], et plus tôt nous serons bons
amis. Les affaires d'abord, tes plaisirs après, comme dit le roi
Richard quand il poignarda l'autre dans la tour, avant d'étouffer les
moutards.»
[Footnote 28: Moulin que les condamnés font mouvoir en marchant sur un
cylindre.
(_Note du traducteur._)]
Après avoir débité cette adresse, Sam s'occupa à polir son chapeau avec
son coude droit, et fit d'un air bénin un signe de tête à M. Jinks, qui
l'avait entendu d'un bout à l'autre avec une indicible terreur.
«Quel est cet homme, Grummer? balbutia le magistrat.
--Un malfaiteur très-dangereux, Votre Vin-à-ration. Il a voulu délivrer
les prisonniers et il a attaqué les agents de l'autorité. Com'ça nous
l'avons empoigné.
--Vous avez bien fait, Grummer. C'est évidemment un bandit audacieux.
--C'est mon domestique, monsieur, dit M. Peckwick, avec un peu
d'irritation.
--Ah! c'est votre domestique?--Conspiration pour arrêter le cours de la
justice et pour assassiner ses officiers. Domestique de Pickwick.
Écrivez cela, monsieur Jinks.»