M. Jinks prit à l'instant un air sérieux.

«Monsieur Jinks, poursuivit le magistrat, vous êtes un sot, monsieur.

(M. Jinks regarda humblement le grand homme, et mordit le haut de sa

plume.) Vous pouvez voir quelque chose de très-comique dans cette

information, monsieur; mais je vous dirai, monsieur Jinks, que vous avez

très-peu de raisons de rire.»

Le clerc à l'air affamé soupira, comme un homme convaincu qu'il avait en

effet fort peu de motifs d'être gai. Puis, ayant reçu l'ordre de noter

la déposition de la dame, il se glissa jusqu'à son siége, et se mit à

écrire.

«Ce Pickwick est le principal, à ce que j'entends, dit le magistrat,

lorsque la déclaration fut terminée.

--Oui, monsieur, répondit la dame d'un certain âge.

--Et l'autre perturbateur? Quel est son nom, monsieur Jinks?

--Tupman, monsieur.

--Tupman est le témoin, madame?

--Oui, monsieur.

--L'autre combattant a quitté la ville, dites-vous, madame?

--Oui, répondit miss Witherfield avec une petite toux.

--Très-bien. Ce sont deux coupe-jarrets de Londres, qui sont venus ici

pour détruire la population de Sa Majesté, pensant que le bras de la loi

est faible et paralysé à cette distance de la capitale. Mais nous en

ferons un exemple. Expédiez le mandat d'amener, monsieur Jinks.

Muzzle!...

--Oui, Votre Vénération.

--Grummer est-il en bas?

--Oui, Votre Vénération.

--Envoyez-le ici.»

L'obséquieux Muzzle se retira et revint presque immédiatement avec le

représentant de l'autorité, constable depuis son enfance, et qui était

principalement remarquable par son nez vineux, sa voix enrouée, son

habit couleur de tabac, ses bottes à revers et son regard errant.

«Grummer! dit le magistrat.

--Votre Vin-à-ration.

--La ville est-elle tranquille maintenant?

--Pas mal, Votre Vin-à-ration; la populace s'est apaisée par conséquent

que les garçons s'en est allé jouer à la crosse.

--Grummer, reprit le magistrat d'un air déterminé; dans un temps comme

celui-ci, il n'y a que des mesures vigoureuses qui puissent réussir. Si

l'on méprise l'autorité des officiers du roi, il faut faire lire le

_riot-act_[27]. Si le pouvoir civil ne peut pas protéger les fenêtres,

il faut que le militaire protège le pouvoir civil et les fenêtres aussi.

Je pense que c'est une maxime de la constitution, monsieur Jinks?

[Footnote 27: Sommation pour inviter la foule à se disperser.]

--Certainement, monsieur.

--Très-bien, dit le magistrat en signant le mandat d'amener. Grummer,

vous ferez comparaître ces personnes devant nous cette après-midi; vous

les trouverez au _Grand Cheval blanc_. Vous vous rappelez l'affaire des

champions de Middlesex et de Suffolk, Grummer?»

M. Grummer exprima par une secousse de sa tête qu'il ne l'oublierait

jamais; ce qui, en effet, n'était guère probable, aussi longtemps

surtout que cette affaire continuerait à lui être citée tous les jours.

«Ceci, poursuivit le magistrat, est peut-être encore plus

inconstitutionnel. C'est une plus grande violation de la paix; c'est une

plus grave atteinte aux prérogatives de Sa Majesté. Je pense que le duel

est un des privilèges les plus incontestables de Sa Majesté, monsieur

Jinks.

--Expressément stipulé dans la _magna Charta_, monsieur.

--Un des plus beaux joyaux de la couronne, arraché à Sa Majesté par

l'union politique des barons..., n'est-ce pas, monsieur Jinks?

--Justement, monsieur.

--Très-bien, continua le magistrat en se redressant avec orgueil. Cette

prérogative royale ne sera pas violée dans cette portion des domaines de

Sa Majesté. Grummer, procurez-vous du secours, et exécutez ce mandat

avec le moins de délai possible. Muzzle.

--Oui, Votre Vénération....

--Reconduisez cette dame.»

Miss Witherfield se retira, profondément impressionnée par la science et

par la dignité du magistrat. M. Nupkins se retira pour déjeuner. M.

Jinks se retira en lui-même, car c'était le seul endroit où il pût se

retirer; si l'on excepte le lit-sofa du petit parloir, qui était occupé

pendant le jour par la famille de son hôtesse. Enfin M. Grummer se

retira pour laver, par la manière dont il exécuterait sa présente

commission, l'insulte qui était tombée dans la matinée sur lui-même et

sur l'autre représentant de Sa Majesté, le bedeau.

Tandis que l'on faisait des préparatifs si formidables pour conserver

la paix du roi, M. Pickwick et ses amis, tout à fait ignorants des

prodigieux événements qui se machinaient, étaient tranquillement assis

autour d'un excellent dîner. La bonne humeur la plus expansive régnait

dans leur petite réunion. M. Pickwick était précisément en train de

raconter, au grand amusement de ses sectateurs, et principalement de M.

Tupman, ses aventures de la nuit précédente, lorsque la porte s'ouvrit,

et laissa voir une physionomie assez rébarbative qui s'allongea dans la

chambre. Les yeux de la physionomie rébarbative se fixèrent

attentivement sur M. Pickwick pendant quelques secondes, et ils furent

apparemment satisfaits de leur investigation, car le corps auquel

appartenait la physionomie rébarbative s'introduisit lentement dans

l'appartement, sous la forme d'un individu en bottes à revers. Enfin,

pour ne pas tenir plus longtemps le lecteur en suspens, ces yeux étaient

les yeux errants de M. Grummer, et ce corps était le corps du susdit

gentleman.

M. Grummer procéda d'une manière légale, mais particulière. Son premier

acte fut de verrouiller la porte à l'intérieur; le second, de polir

très-soigneusement sa tête et son visage avec un mouchoir de coton; le

troisième, de placer son mouchoir de coton dans son chapeau, et son

chapeau sur la chaise la plus proche; et le quatrième enfin, de tirer de

sa poche un gros bâton court, surmonté d'une couronne de cuivre, avec

laquelle il fit signe à M. Pickwick aussi gravement que la statue du

commandeur.

M. Snodgrass fut le premier à rompre le silence d'étonnement qui régnait

dans la chambre. Durant quelques minutes, il regarda fixement M. Grummer

et dit ensuite avec force: «Ceci est une chambre particulière, monsieur!

une chambre particulière!»

M. Grummer secoua la tête et répondit: «Il n'y a point de chambres

particulières pour Sa Majesté, quand une fois la porte de la rue est

passée; v'là la loi. Y en a qui disent que la maison d'un Anglais, c'est

sa forteresse; eh bien! ceux-là disent une bêtise.»

Les pickwickiens échangèrent entre eux des coups d'oeil étonnés.

«Lequel c'est-il qu'est M. Tupman?» demanda M. Grummer. Il avait reconnu

M. Pickwick du premier coup par une perception intuitive.

--Mon nom est Tupman, dit ce gentleman.

--Mon nom est la loi, reprit M. Grummer.

--Quoi? demanda M. Tupman.

--La loi, répliqua M. Grummer. La loi, le pouvoir incivil et ésécutif,

c'est mon titre, et v'là mon autorité. «Tupman (nom de baptême en

blanc); Pickwick (idem): contre la paix de notre seigneur le roi, vu les

estatuts et ordonnances....» C'est en règle, vous voyez! je vous

empoigne les susdits Pickwick et Tupman.

--Qu'est-ce que signifie cette insolence? s'écria M. Tupman en se

levant. Quittez cette chambre! sortez sur-le-champ!

--Ohé! cria M. Grummer en se retirant rapidement vers la porte et en

l'entre-bâillant, Dubbley!

--Voilà! dit une voix grave dans le corridor.

Au même instant, un homme qui avait près de six pieds de haut et une

grosseur proportionnée se fourra dans la porte entr'ouverte, avec des

efforts qui rendirent tout rouge son visage malpropre, et entra dans

l'appartement.

«Dubbley, dit M. Grummer, les autres constables spécial est-il dehors?»

En homme laconique, M. Dubbley ne répondit que par un signe affirmatif.

«Faites entrer la division qu'est sous vos ordres, Dubbley.»

M. Dubbley obéit, et une demi-douzaine d'hommes, porteurs de gros bâtons

courts, avec une couronne de cuivre, se précipitèrent dans la chambre.

M. Grummer empocha son bâton, et regarda M. Dubbley; M. Dubbley empocha

son bâton, et regarda la division; la division empocha ses bâtons, et

regarda MM. Tupman et Pickwick.

Le philosophe et ses partisans se levèrent comme un seul homme.

«Que signifie cette violation atroce de mon domicile, s'écria M.

Pickwick?

--Qui oserait m'arrêter? demanda M. Tupman.

--Que venez-vous faire ici, coquins? murmura M. Snodgrass.»

M. Winkle ne dit rien, mais il fixa ses yeux sur Grummer avec un regard

qui lui aurait percé la cervelle et serait ressorti de l'autre côté, si

le constable n'avait pas eu la tête plus dure que du fer; mais, à cause

de cette circonstance, le regard de M. Winkle n'eut sur lui aucun effet

visible quelconque.

Quand les exécutifs s'aperçurent que M. Pickwick et ses amis étaient

disposés à résister à l'autorité de la loi, ils relevèrent les manches

de leurs habits d'une manière très-significative, comme si c'était une

chose toute simple, un acte purement professionnel, de jeter les

délinquants par terre, pour les ramasser ensuite et les emporter. Cette

démonstration ne fut pas perdue pour M. Pickwick. Il conféra à part

pendant quelques instants avec M. Tupman, et déclara ensuite qu'il était

prêt à se rendre à la résidence du maire, ajoutant seulement qu'il

prenait à témoin tous les citoyens présents de cette monstrueuse

atteinte aux privilèges d'un anglais, et de son engagement solennel de

s'en faire rendre raison aussitôt qu'il serait en liberté. A cette

déclaration, tous les _citoyens_ présents éclatèrent de rire, excepté

cependant M. Grummer, qui paraissait considérer comme une espèce de

blasphème intolérable la moindre réflexion sur le droit divin des

magistrats.

Mais lorsque M. Pickwick eut déclaré qu'il était prêt à obéir aux lois

de son pays, et justement lorsque les garçons, les palefreniers, les

servantes et les postillons, que sa résistance avait flattés d'un

charmant spectacle, commençaient à se retirer avec désappointement, une

autre difficulté s'éleva qui menaça le _Grand Cheval blanc_ d'une

confusion nouvelle. Malgré ses sentiments de vénération pour les

autorités constituées, M. Pickwick refusa résolument de paraître dans la

rue, entouré, comme un malfaiteur, par les officiers de la justice. Dans

l'état incertain de l'opinion publique (car c'était presque fête, et les

écoliers n'étaient pas encore rentrés chez eux), M. Grummer refusa tout

aussi résolument de marcher avec sa suite d'un côté de la rue, et

d'accepter la parole de M. Pickwick qu'il suivrait l'autre côté pour se

rendre directement chez le magistrat. Enfin, M. Pickwick et M. Tupman se

refusèrent vigoureusement à faire la dépense d'une chaise de poste, ce

qui était le seul moyen de transport respectable qu'on pût se procurer.

La dispute dura longtemps et sur une clef très-haute. Enfin, M.

Pickwick, continuant de refuser de se rendre à pied chez le magistrat,

les exécutifs étaient sur le point de recourir à l'expédient bien simple

de l'y porter, lorsque quelqu'un se rappela qu'il y avait dans la cour

une vieille chaise à porteurs, construite originairement pour un gros

rentier goutteux, et qui par conséquent devait contenir les deux

coupables aussi commodément, pour le moins, qu'un cabriolet moderne. La

chaise fut donc louée et apportée dans la salle d'en bas; M. Pickwick

et M. Tupman s'insinuèrent dans l'intérieur, et baissèrent les stores;

une couple de porteurs fut facilement trouvée; enfin, la procession se

mit en marche dans le plus grand ordre. Les constables spéciaux

entouraient le char; M. Grummer et M. Dubbley s'avançaient

triomphalement en tête; M. Snodgrass et M. Winkle marchaient bras

dessus, bras dessous, par derrière, et les malpeignés d'Ipswich

formaient l'arrière-garde.

Les boutiquiers de la ville, quoiqu'ils n'eussent qu'une idée fort

indistincte de la nature de l'offense, ne pouvaient s'empêcher d'être

tout à fait édifiés et réjouis par ce spectacle. Ils reconnaissaient le

bras infatigable de la loi, qui était descendu, avec la force de vingt

presses hydrauliques, sur deux coupables de la métropole elle-même.

Cette puissante machine, mise en mouvement par leur propre magistrat, et

dirigée par leurs propres officiers, avait comprimé les deux malfaiteurs

dans l'étroite enceinte d'une chaise à porteurs. Nombreuses furent les

expressions d'admiration qui saluèrent M. Grummer pendant qu'il

conduisait le cortège, son bâton de commandement à la main; bruyantes et

prolongées étaient les acclamations des malpeignés; et parmi ces

témoignages unanimes de l'approbation publique, la procession s'avançait

lentement et majestueusement.

Sam Weller, vêtu de sa jaquette du matin et avec ses manches de calicot

noir, s'en revenait d'assez mauvaise humeur, car il avait inutilement

examiné la mystérieuse maison à la porte verte, lorsqu'il aperçut, en

levant les yeux, un flot de populaire qui s'avançait autour d'un objet

ressemblant fort à une chaise à porteur. Charmé de trouver une

distraction à son désappointement, il se rangea pour laisser passer les

malpeignés, et voyant qu'ils applaudissaient en chemin, à leur grande

satisfaction apparente, il commença immédiatement (par pur désoeuvrement)

à applaudir aussi de toutes ses forces et de tous ses poumons.

M. Grummer passa, et M. Dubbley passa, et la chaise à porteurs passa, et

les gardes du corps spéciaux passèrent, et Sam répondait toujours aux

acclamations enthousiastes de la populace, en agitant son chapeau

au-dessus de sa tête, comme s'il eût été entraîné par la joie la plus

vive, quoique, bien entendu, il n'eût pas la plus légère idée de ce

qu'il applaudissait. Tout à coup il resta immobile, en voyant

inopinément apparaître MM. Winkle et Snodgrass.

«Qu'est-ce qu'est arrivé, gentlemen? demanda Sam. Qu'est-ce qu'ils ont

pincé dans cette guérite en deuil?»

Les deux amis répondirent ensemble: mais leurs paroles étaient dominées

par le tumulte.

«Qu'est-ce qu'est dedans?» cria Sam de nouveau.

Une seconde réplique lui fut donnée en commun, et quoiqu'il n'en pût

distinguer les paroles, il vit par le mouvement des deux paires de

lèvres qu'elles avaient prononcé le mot magique: _Pickwick_.

C'en est assez; en une minute l'héroïque valet s'ouvre un chemin à

travers la foule, arrête les porteurs, et vient affronter le majestueux

Grummer.

«Ohé! vieux gentleman, lui dit-il; qu'est-ce que vous avez coffré dans

cette boîte ici?

--Gare de delà! s'écria avec emphase M. Grummer, dont l'importance,

comme celle de beaucoup d'autres grands hommes, était singulièrement

enflée par le vent de la popularité.

--Faites-y prendre un billet de parterre, cria M. Dubbley.

--Je vous suis fort obligé pour votre politesse, vieux gentleman, reprit

Sam; et je suis encore plus obligé à l'autre gentleman qui a l'air

échappé d'une caravane de géants, pour son agréable avis; mais

j'aimerais mieux que vous répondissiez à ma question, si ça vous est

égal.--Comment vous portez-vous, monsieur?» Cette dernière phrase était

adressée, d'un air protecteur, à M. Pickwick, dont les lunettes étaient

perceptibles entre les stores et le châssis inférieur de la portière de

la chaise.

M. Grummer, que l'indignation avait rendu muet, agita devant les yeux de

Sam son gros bâton, orné d'une couronne de cuivre.

«Ah! dit celui-ci, c'est fort gentil; spécialement la couronne, qui est

hermétiquement pareille à la véritable.

--Gare de delà!» vociféra de nouveau le fonctionnaire offensé; et comme

pour donner plus de force à cet ordre, il saisit Sam d'une main, tandis

que de l'autre il introduisait dans sa cravate le métallique emblème de

la royauté. Notre héros répondit à ce compliment en jetant par terre son

auteur, après avoir charitablement renversé le premier porteur, pour lui

servir de tapis.

M. Winkle fut-il alors saisi d'une attaque temporaire de cette espèce

d'insanité produite par le sentiment d'une injure, ou fut-il mis en

train par le spectacle de la valeur de Sam? C'est ce qui est incertain.

Mais il est certain qu'à peine avait-il vu tomber Grummer, qu'il fit une

terrible invasion sur un petit gamin qui se trouvait près de lui.

Échauffé par cet exemple, M. Snodgrass, dans un esprit véritablement

chrétien, et afin de ne prendre personne en traître, annonça hautement

qu'il allait commencer; aussi fut-il entouré et empoigné pendant qu'il

ôtait son habit avec le plus grand soin. Au reste, pour lui rendre

justice, ainsi qu'à M. Winkle, nous devons déclarer qu'ils ne firent pas

la plus légère tentative pour se défendre, ni pour délivrer Sam; car

celui-ci, après la plus vigoureuse résistance, avait enfin été accablé

par le nombre et était demeuré prisonnier. La procession se reforma

donc, les porteurs firent leur office, et la marche recommença.

Pendant toute la durée de ces opérations, l'indignation de M. Pickwick

n'avait pas connu de bornes. Il distinguait confusément que Sam

renversait les constables et distribuait des horions autour de lui; mais

c'était tout ce qu'il pouvait voir, car la portière de la chaise

refusait de s'ouvrir, et les stores ne voulaient pas se relever. A la

fin, avec l'assistance de son compagnon de captivité, M. Pickwick

parvint à soulever l'impériale, monta sur la banquette, se haussa le

plus qu'il put en appuyant ses deux mains sur les épaules de M. Tupman,

et commença à haranguer la multitude. Il la prit à témoin que son

domestique avait été assailli le premier. Il s'étendit éloquemment sur

la brutalité inexcusable avec laquelle lui-même avait été traité, et ce

fut de cette manière que la caravane atteignit la maison du magistrat;

les porteurs trottant, les prisonniers suivant, M. Pickwick haranguant,

et la populace vociférant.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I · 第 74 / 99 题