Notice sur Eatanswill, sur les partis qui le divisent, et sur l'élection
d'un membre du parlement par ce bourg ancien, loyal et patriote.
Nous confessons franchement que nous n'avions jamais entendu parler
d'Eatanswill, jusqu'au moment où nous nous sommes plongé dans les
volumineux papiers du Pickwick-Club. Nous reconnaissons, avec une égale
candeur, que nous avons cherché en vain des preuves de l'existence
actuelle de cet endroit. Sachant bien quelle profonde confiance on doit
placer dans toutes les notes de M. Pickwick, et ne nous permettant pas
d'opposer nos souvenirs aux énonciations de ce grand homme, nous avons
consulté, relativement à ce sujet, toutes les autorités auxquelles il
nous a été possible de recourir. Nous avons examiné tous les noms
contenus dans les tables A et B[16], sans trouver celui d'Eatanswill;
nous avons minutieusement collationné toutes les cartes des comtés,
publiées, dans l'intérêt de la science, par nos plus distingués
éditeurs, et le même résultat a suivi nos investigations.
[Footnote 16: C'est-à-dire dans la loi sur les élections.
(_Note du traducteur_.)]
Nous avons donc été conduit à supposer que, dans la crainte obligeante
de blesser quelqu'un, et par un sentiment de délicatesse dont M.
Pickwick était si éminemment doué, il avait, de propos délibéré,
substitué un nom fictif au nom réel de l'endroit où il avait fait ses
observations. Nous sommes confirmé dans cette opinion par une
circonstance qui peut sembler légère et frivole en elle-même, mais qui,
considérée sous ce point de vue, n'est point indigne d'être notée. Dans
le mémorandum de M. Pickwick, nous pouvons encore découvrir que sa place
et celles de ses disciples furent retenues dans la voiture de Norwich;
mais cette note fut ensuite rayée, apparemment pour ne point indiquer
dans quelle direction est situé le bourg dont il s'agit. Nous ne
hasarderons donc point de conjectures à ce sujet, et nous allons
poursuivre notre histoire sans autre digression.
Il paraît que les habitants d'Eatanswill, comme ceux de beaucoup
d'autres petits endroits, se croyaient d'une grande, d'une immense
importance dans l'État; et chaque individu ayant la conscience du poids
attaché à son exemple, se faisait une obligation de s'unir corps et âme
à l'un des deux grands partis qui divisaient la cité, les _bleus_ et les
_jaunes_. Or, les bleus ne laissaient échapper aucune occasion de
contrecarrer les jaunes, et les jaunes ne laissaient échapper aucune
occasion de contrecarrer les bleus; de sorte que quand les jaunes et les
bleus se trouvaient face à face dans quelque réunion publique, à l'hôtel
de ville, dans une foire, dans un marché, des gros mots et des disputes
s'élevaient entre eux. Il est superflu d'ajouter que dans Eatanswill
toutes choses devenaient une question de parti. Si les jaunes
proposaient de recouvrir la place du marché, les bleus tenaient des
assemblées publiques où ils démolissaient cette mesure. Si les bleus
proposaient d'ériger une nouvelle pompe dans la grande rue, les jaunes
se levaient comme un seul homme et déblatéraient contre une aussi infâme
motion. Il y avait des boutiques bleues et des boutiques jaunes, des
auberges bleues et des auberges jaunes; il y avait une aile bleue et une
aile jaune dans l'église elle-même.
Chacun de ces puissants partis devait nécessairement avoir un organe
avoué, et, en effet, il paraissait deux feuilles publiques dans la
ville, la _Gazette d'Eatanswill_ et l'_Indépendant d'Eatanswill_. La
première soutenait les principes bleus, le second se posait sur un
terrain décidément jaune. C'étaient d'admirables journaux. Quels beaux
articles politiques! quelle polémique spirituelle et courageuse. «La
_Gazette_, notre ignoble antagoniste....--L'_Indépendant_, ce méprisable
et dégoûtant journal....--La _Gazette_, cette feuille menteuse et
ordurière....--L'_Indépendant_, ce vil et scandaleux calomniateur....»
Telles étaient les récriminations intéressantes qui assaisonnaient les
colonnes de chaque numéro, et qui excitaient dans le sein des habitants
de l'endroit les sentiments les plus chaleureux de plaisir ou
d'indignation.
M. Pickwick, avec sa prévoyance et sa sagacité ordinaires, avait choisi,
pour visiter ce bourg, une époque singulièrement remarquable. Jamais il
n'y avait eu une telle lutte. L'honorable Samuel Slumkey, de
Slumkey-Hall[17], était le candidat bleu; Horatio Fizkin, esquire, de
Fizkin-Loge, près d'Eatanswill, avait cédé aux instances de ses amis, et
s'était laissé porter pour soutenir les intérêts jaunes. La _Gazette_
avertit les électeurs d'Eatanswill que les regards, non-seulement de
l'Angleterre, mais du monde civilisé tout entier, étaient fixés sur eux.
L'_Indépendant_ demanda d'un ton péremptoire si les électeurs
d'Eatanswill méritaient encore la renommée qu'ils avaient acquise d'être
de grands, de généreux citoyens, ou s'ils étaient devenus de serviles
instruments du despotisme, indignes également du nom d'Anglais et des
bienfaits de la liberté. Jamais une commotion aussi profonde n'avait
encore ébranlé la ville.
[Footnote 17: _Hall, château._]
La soirée était avancée quand M. Pickwick et ses compagnons, assistés
par Sam Weller, quittèrent l'impériale de la voiture d'Eatanswill. De
grands drapeaux bleus flottaient aux fenêtres de l'auberge des _Armes de
la ville_, et des écriteaux, placés derrière les vitres, indiquaient en
caractères gigantesques que le comité de l'honorable Samuel Slumkey, y
tenait ses séances. Un groupe de flâneurs, assemblés devant la porte de
l'auberge, regardaient un homme enroué, placé sur le balcon de
l'auberge, et qui paraissait parler en faveur de M. Samuel Slumkey, avec
tant de chaleur que son visage en devenait tout rouge. Mais la force et
la beauté de ses arguments étaient légèrement infirmées par le
roulement perpétuel de quatre énormes tambours, posés au coin de la rue
par le comité de M. Fizkin. Quoi qu'il en soit, un petit homme affairé,
qui se tenait auprès de l'orateur, ôtait de temps en temps son chapeau
et faisait signe à la foule d'applaudir. La foule applaudissait alors
régulièrement et avec beaucoup d'enthousiasme; et comme l'homme enroué
allait toujours parlant, quoique son visage devint de plus en plus
rouge, on pouvait croire que son but était atteint, aussi bien que si
l'on avait pu l'entendre.
Aussitôt que les pickwickiens furent descendus de leur voiture, ils se
virent entourés par une partie de la populace, qui, sur-le-champ, poussa
trois acclamations assourdissantes. Ces acclamations, répétées par le
rassemblement principal (car la foule n'a nullement besoin de savoir
pourquoi elle crie), s'enflèrent en un rugissement de triomphe si
effroyable, que l'homme au rouge visage en resta court sur son balcon.
«Hourra! hurla le peuple pour terminer.
--Encore une acclamation! s'écria le petit homme affairé sur le balcon.»
Et la multitude de rugir aussitôt, comme si elle avait eu un larynx de
fonte et des poumons d'acier trempé.
«Vive Slumkey! beugla la multitude.
--Vive Slumkey! répéta M. Pickwick en ôtant son chapeau.
--A bas Fizkin! vociféra la foule.
--Oui, assurément! s'écria M. Pickwick.
--Hourra!» Et alors un autre rugissement s'éleva, semblable à celui de
toute une ménagerie quand l'éléphant a sonné l'heure du repas.
«Quel est ce Slumkey? demanda tout bas M. Tupman.
--Je n'en sais rien, reprit M. Pickwick sur le même ton. Silence! ne
faites point de question. Dans ces occasions, il faut faire comme la
foule.
--Mais supposez qu'il y ait deux partis, fit observer M. Snodgrass.
--Criez avec les plus forts.» répliqua M. Pickwick.
Des volumes n'auraient pu en dire davantage.
Ils entrèrent dans la maison, la populace s'ouvrant à droite et à gauche
pour les laisser passer et poussant des acclamations bruyantes. Ce qu'il
y avait à faire, en premier lieu, c'était de s'assurer un logement pour
la nuit.
«Pouvons-nous avoir des lits ici? demanda M. Pickwick au garçon.
--Je n'en sais rien, m'sieu. J'ai peur qu'ils ne soient tous pris,
m'sieu. Je vais m'informer, m'sieu.»
Il s'éloigna, mais revenant aussitôt, demanda si les gentlemen étaient
_bleus_.
Comme M. Pickwick et ses compagnons ne prenaient guère d'intérêt à la
cause des candidats, la question était difficile à résoudre. Dans ce
dilemme, M. Pickwick pensa à son nouvel ami, M. Perker.
--Connaissez-vous, dit-il, un gentleman nommé Perker?
--Certainement, m'sieu; l'agent de l'honorable M. Samuel Slumkey.
--Il est bleu, je pense?
--Oh! oui, m'sieu.
--Alors nous sommes bleus,» dit M. Pickwick; mais remarquant que le
garçon recevait d'un air dubitatif cette profession de foi accommodante,
il lui donna sa carte en lui disant de la remettre sur-le-champ à M.
Perker, s'il était dans la maison. Le garçon disparut, mais il reparut
bientôt, pria M. Pickwick de le suivre, et le conduisit dans une grande
salle, où M. Perker était assis à une longue table, derrière un monceau
de livres et de papiers.
«Ha! ha! mon cher monsieur, dit le petit homme en s'avançant pour
recevoir M. Pickwick. Très-heureux de vous voir, mon cher monsieur.
Asseyez-vous, je vous prie. Ainsi vous avez exécuté votre projet? Vous
êtes venu pour assister à l'élection, n'est-ce pas?»