M. Pickwick regarda son compagnon avec triomphe.

«Vous... vous n'y êtes pas bien attaché, j'imagine, poursuivit-il, en

tremblant d'anxiété. Vous ne seriez pas fâché de la vendre?

--Ah! ben oui! qui voudrait l'acheter? répondit l'homme avec une

expression de visage qu'il s'imaginait probablement rendre très-rusée.

--Je vous en donnerai une demi-guinée sur-le-champ, reprit M. Pickwick,

si vous voulez la retirer de terre.»

Lorsque la petite pierre eut été déracinée, moyennant quelques coups de

bêche, M. Pickwick l'enleva de ses propres mains, à grand'peine, et au

grand étonnement de tout le village. Il la porta dans l'auberge, et

après l'avoir soigneusement lavée, il la déposa sur la table.

Les transports de joie des pickwickiens ne connurent plus de bornes

quand ils virent couronner de succès leur patience et leur assiduité,

leurs lavages et leurs grattages. La pierre était anguleuse et brisée,

les lettres mal alignées et peu régulières, mais cependant on pouvait

déchiffrer le fragment suivant d'inscription:

[Illustration: Croix]

BIL

STUM

PS

SAMA

RK

Les prunelles de M. Pickwick étincelèrent de délice lorsqu'il s'assit

auprès de la table, en couvant des yeux le trésor qu'il avait déterré.

Il avait atteint le plus grand objet de son ambition. Dans un comté

connu pour être couvert par des restes de l'antiquité, dans un village

où il existait encore quelques gages des anciens temps, lui, le

président du Pickwick-Club, avait découvert une étrange et curieuse

inscription, d'une antiquité incontestable, et qui avait entièrement

échappé aux observations de tous les savants hommes qui l'avaient

précédé. Il pouvait à peine en croire l'évidence de ses sens.

«Ceci, dit-il, ceci me détermine. Mous retournerons à la ville dès

demain.

--Demain! s'écrièrent ses disciples pleins d'admiration.

--Demain, répéta M. Pickwick. Ce trésor doit être déposé sur-le-champ

dans un endroit où il puisse être complétement étudié et convenablement

compris. J'ai une autre raison pour cette démarche. Dans quelques jours

une élection doit avoir lieu pour le bourg d'Eatanswill. Un gentleman

que j'ai rencontré dernièrement, M. Perker, est l'agent d'un des

candidats. Nous contemplerons, nous étudierons minutieusement une scène

intéressante pour quiconque est Anglais.

--Nous vous suivrons!» s'écrièrent en même temps trois voix, qui

semblaient n'en former qu'une.

M. Pickwick promena ses regards autour de lui. L'attachement, la ferveur

de ses disciples allumèrent dans son sein le feu de l'enthousiasme. Il

était leur maître, et il le sentit.

«Célébrons, reprit-il, célébrons cette réunion fortunée par des

libations amicales.» Cette nouvelle proposition ayant été également

accueillie par des applaudissements unanimes, M. Pickwick déposa

l'importante pierre dans une petite boîte de sapin, qu'il eut le bonheur

d'obtenir de l'hôtesse; puis il se plaça dans un fauteuil au haut bout

de la table, et la soirée tout entière fut consacrée à la gaieté et à la

conversation.

Il était onze heures passées, heure indue pour le petit village de

Cobham, lorsque M. Pickwick se retira dans la chambre à coucher qui lui

avait été préparée. Il leva la jalousie, et, posant sa lumière sur la

table, il se laissa aller à de profondes méditations sur les nombreux

événements des deux journées précédentes.

L'heure et l'endroit étaient favorables à la contemplation et M.

Pickwick n'en fut tiré que par le bruit de l'horloge de l'église, qui

frappait lentement minuit. Le premier coup de la cloche retentit à son

oreille d'une manière solennelle et lugubre à la fois; mais quand elle

cessa de tinter, le silence lui parut insupportable. Il lui semblait

qu'il venait de perdre un compagnon chéri. Son système nerveux était

excité et dérangé; il le sentit et, s'étant déshabillé rapidement, il

plaça sa lumière dans la cheminée et entra dans son lit.

Tout le monde a éprouvé cet état désagréable dans lequel une sensation

de lassitude corporelle lutte vainement contre l'insomnie: telle était

la situation de M. Pickwick en ce moment. Il se tourna sur un côté, puis

sur l'autre; il tint ses yeux fermés avec persévérance, comme pour

s'engager à dormir: mais ce fut en vain. Soit que cela provint de la

fatigue inaccoutumée qu'il avait soufferte, ou de la chaleur, ou du

grog, ou du changement de lit, le sommeil s'enfuyait loin de ses

paupières. Ses pensées se reportaient malgré lui et avec une obstination

pénible sur les peintures effrayantes qu'il avait vues dans la salle

d'en bas, sur les vieilles légendes qui avaient été racontées dans le

cours de la soirée. Après s'être vainement agité pendant une demi-heure,

il arriva à la triste conviction qu'il ne pourrait pas parvenir à

s'endormir. Il se rhabilla donc en partie, regardant comme la pire des

situations d'être étendu dans son lit à imaginer toutes sortes

d'horreurs. Une fois habillé, il mit la tête à la fenêtre; le temps

était affreusement sombre: il se promena dans sa chambre; elle était

déplorablement solitaire.

Il avait fait quelques promenades de la porte à la fenêtre et de la

fenêtre à la porte, lorsque le manuscrit du vieux ministre lui revint à

la mémoire. C'était une bonne pensée. Si ce manuscrit ne l'intéressait

pas, il pourrait toujours l'endormir. Notre philosophe le tira donc de

la poche de sa redingote, approcha une petite table de son lit, moucha

la chandelle, mit ses lunettes et s'arrangea pour lire. L'écriture était

étrange; le papier froissé et taché. Le titre du manuscrit fit courir un

frisson dans tous les membres de M. Pickwick, et il ne put s'empêcher de

jeter un regard inquiet autour de sa chambre. Cependant, réfléchissant à

l'absurdité de céder à de semblables idées, il moucha de nouveau sa

chandelle, et lut ce qui suit:

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I · 第 39 / 99 题