MANUSCRIT D'UN FOU.

«Oui, d'un fou!--Comme ces mots m'auraient glacé jusqu'au fond du coeur,

il y a quelques années! Comme ils auraient réveillé cet effroi qui

faisait bourdonner et bouillonner mon sang dans mes veines, jusqu'à ce

que mon front se couvrît de larges gouttes d'une sueur froide, jusqu'à

ce que mes genoux s'entre-choquassent d'épouvante! Et pourtant j'aime

ce nom maintenant, c'est un beau nom! Montrez-moi le monarque dont le

front courroucé ait jamais causé autant de peur que le regard brillant

d'un fou; dont la hache et la corde aient fait la besogne aussi sûrement

que les serres d'un fou. Oh! oh! c'est une grande chose d'être fou,

d'être regardé comme un lion sauvage à travers des barreaux, de grincer

des dents et de hurler pendant les longues nuits silencieuses, et de se

rouler sur la paille, aux sons joyeux d'une lourde chaîne. Hourra pour

la maison des fous! C'est un charmant endroit.

«Je me rappelle le temps où j'avais peur de devenir fou; où je

m'éveillais en sursaut, pour tomber sur mes genoux, et demander au ciel

de me délivrer du fléau de toute ma race; où je fuyais la vue de la

gaieté et du bonheur pour me cacher dans un coin solitaire, et consumer

les heures pesantes à guetter les progrès de la fièvre qui devait

dévorer mon cerveau. Je savais que la folie était mêlée dans mon sang

même, et jusque dans la moelle de mes os; qu'une génération avait passé

sans qu'elle reparût dans ma famille, et que j'étais le premier chez qui

elle devait revivre. Je savais que cela devait être ainsi, que cela

avait toujours été et devait toujours être de même; et quand je

m'isolais dans l'angle d'un salon plein de monde, quand je voyais les

invités parler bas et tourner les yeux vers moi, je savais qu'ils

s'entretenaient du fou prédestiné. Je m'enfuyais alors et j'allais me

nourrir de mes tristes pensées dans la solitude.

«J'ai fait cela pendant des années, de longues, de pénibles années. Les

nuits sont longues ici quelquefois, très-longues; mais ce n'est rien

auprès des nuits sans repos, des rêves épouvantables, qui me

tourmentaient dans ce temps-là. J'ai froid quand j'y pense. De grandes

figures sombres rampaient dans tous les coins de ma chambre; et pendant

la nuit leurs visages grimaçants et moqueurs se penchaient sur ma

couche, pour me faire perdre l'esprit. Ils me disaient, en murmurant

tout bas, que le plancher de notre vieille maison était souillé du sang

de mon grand père, versé par ses propres mains, dans un accès de fureur.

J'enfonçais mes doigts dans mes oreilles, de peur de les entendre, mais

leurs voix s'élevaient comme la tempête, et elles me criaient que la

folie avait sommeillé pendant une génération avant mon grand-père, et

que son grand-père, à lui, avait vécu pendant des années, avec ses mains

enchaînées à la terre, pour l'empêcher de se déchirer lui-même. Je

savais que c'était la vérité; je le savais bien, je l'avais découvert

nombre d'années auparavant, quoiqu'on s'efforçât de me le cacher. Ah!

ah! j'étais trop malin pour eux, quoiqu'ils me crussent fou.

«A la fin la folie vint sur moi, et je m'étonnai de l'avoir jamais

redoutée. Je pouvais aller dans le monde, et rire, et plaisanter, avec

les plus brillants d'entre eux. Je savais que j'étais fou, mais eux ils

ne s'en doutaient pas. Comme je jouissais, en moi-même, du tour que je

leur jouais, après tous leurs chuchotements et tous leurs airs effrayés,

lorsque je n'étais pas fou, lorsque je craignais seulement de le

devenir! Comme je riais, quand j'étais seul, en pensant que je gardais

si bien mon secret; en pensant à la terreur de mes bons amis, s'ils

avaient seulement soupçonné la vérité! Lorsque je dînais en tête-à-tête

avec quelque beau garçon tapageur, j'aurais pu hurler de délice, en

songeant comme il serait devenu pâle et comme il se serait enfui, s'il

avait su que ce cher ami, assis près de lui et qui aiguisait un couteau

effilé, était un fou, avec la puissance et presque la volonté de lui

plonger sa lame dans le coeur. Oh! c'était une joyeuse vie.

«D'immenses richesses devinrent mon partage, et je m'enivrai de plaisirs

qui étaient rehaussés mille fois par la conscience du secret que je

gardais si bien. J'héritai d'un château; la loi aux yeux de lynx, la loi

elle-même fut déçue; elle remit entre les mains d'un fou une fortune

prodigieuse et contestée. Où donc était l'esprit des hommes sages et

clairvoyants? Où était la dextérité des hommes de loi, si habiles à

découvrir le moindre vice de forme? La malice d'un fou les avait tous

abusés.

«J'avais de l'argent: comme j'étais courtisé! Je le dépensais largement:

comme j'étais loué! comme ces trois frères orgueilleux s'humiliaient

devant moi! Le vieux père aussi, avec sa tête blanche! Tant de

déférence, tant de respect, tant d'amitié dévouée! Véritablement ils

m'idolâtraient. Le vieux homme avait une fille; les jeunes gens avaient

une soeur; et tous les cinq étaient pauvres, et j'étais riche, et quand

j'épousai la jeune fille, je vis un sourire de triomphe sur le visage de

ses avides parents. Ils pensaient à leur plan, si bien conduit, à la

bonne prise qu'ils avaient faite: c'était à moi de sourire... de

sourire?... De rire aux éclats, et de me rouler sur la terre, en

m'arrachant les cheveux avec des cris de joie! Ils ne se doutaient guère

qu'ils l'avaient mariée à un fou.

«Un moment.... S'ils l'avaient su, aurait-elle été sauvé? La bonheur

d'une soeur contre l'or de son mari? Le plus léger duvet qui vole dans

l'air contre la superbe chaîne qui orne mon corps!

«Sur un point, cependant, je fus trompé, malgré toute ma malice. Si je

n'avais pas été fou... car, nous autres fous, quoique nous soyons assez

rusés, nous nous embrouillons quelquefois... si je n'avais pas été fou,

je me serais aperçu que la jeune fille aurait mieux aimé être placée,

roide et froide, dans un cercueil de plomb, que d'être amenée, riche et

noble mariée, dans ma maison fastueuse. J'aurais su que son coeur était

avec le jeune homme aux yeux noirs, dont je lui ai entendu murmurer le

nom pendant son sommeil agité; j'aurais su qu'elle m'était sacrifiée

pour secourir la pauvreté de son père aux cheveux blancs, et de ses

frères orgueilleux.

«Je ne me rappelle plus les visages maintenant, mais je sais que la

jeune fille était belle. Je le sais, car pendant les nuits où la lune

brille, quand je me réveille en sursaut et que tout est tranquille

autour de moi, je vois dans un coin de cette cellule une figure maigre

et blanche, qui se tient immobile et silencieuse. Ses longs cheveux

noirs, épars sur ses épaules, ne sont jamais agités par le vent. Ses

yeux, qui fixent sur moi leur regard brûlant, ne clignent jamais, et ne

se ferment jamais.... Silence! mon sang se gèle dans mon coeur, en

écrivant ceci. Cette figure, c'est elle!... Son visage est très-pâle et

ses prunelles sont vitreuses; mais je la connais bien.... Cette figure

ne bouge jamais, elle ne fronce point ses sourcils, elle ne grince pas

des dents comme les autres fantômes qui peuplent souvent ma cellule; et

cependant elle est bien plus affreuse pour moi que tous les autres; elle

est plus affreuse que les esprits qui me tentaient jadis; elle sort de

sa tombe, et la mort est sur son visage.

«Pendant près d'un an je vis les couleurs de ses joues se ternir de jour

en jour; pendant près d'un an je vis des larmes silencieuses couler de

ses yeux battus. Je n'en savais pas la cause, mais je la découvris à la

fin. Ils ne purent pas me la cacher plus longtemps. Elle ne m'avait

jamais aimé; je n'avais pas pensé qu'elle m'aimât. Elle méprisait mes

richesses, et détestait la splendeur où elle vivait; je ne m'étais pas

attendu à cela. Elle en aimait un autre; cette idée ne m'était pas

entrée dans la tête. D'étranges sentiments s'emparèrent de moi; des

pensées inspirées par quelque pouvoir secret bouleversèrent ma

cervelle. Je ne la haïssais pas, quoique je haïsse le jeune homme

qu'elle pleurait encore. J'avais pitié... oui, j'avais pitié de la vie

misérable à laquelle ses égoïstes parents l'avaient condamnée. Je savais

qu'elle ne vivrait pas longtemps, mais la pensée qu'avant sa mort elle

pouvait donner naissance à un être infortuné destiné à transmettre la

folie à ses enfants.... Cette pensée me détermina.... Je résolus de la

tuer.

«Pendant plusieurs semaines je voulus la noyer; puis je songeai au

poison, puis au feu. Quel beau spectacle, de voir la grande maison tout

en flammes, et la femme du fou réduite en cendres! Quelle bonne charge

de promettre, pour la sauver, une grande récompense, et ensuite de faire

pendre, comme incendiaire, quelque homme sage et innocent! et tout cela

par la malice d'un fou. J'y rêvais souvent, mais j'y renonçai à la fin.

Oh! quel plaisir de repasser tous les jours le rasoir, d'essayer comme

il était bien affilé et de penser à l'entaille que pourrait faire un

seul coup de cette lame brillante!

«A la fin les esprits qui avaient été si souvent avec moi auparavant,

chuchotèrent dans mon oreille que le temps était venu. Ils me mirent un

rasoir tout ouvert dans la main; je le serrai avec force; je me levai

doucement du lit et me penchai sur ma femme endormie. Son visage était

caché dans ses mains; je les écartai doucement, et elles tombèrent

nonchalamment sur son sein. Elle avait pleuré, les traces de ses larmes

étaient encore visibles sur ses joues pâles; cependant son visage était

calme et heureux, et tandis que je la regardais, un tranquille sourire

éclairait ses traits amaigris. Je posai doucement ma main sur son

épaule; elle tressaillit, mais sans entr'ouvrir ses longues paupières.

Je la touchai de nouveau: elle poussa un cri et s'éveilla.

«Un mouvement de ma main, et elle n'aurait jamais fait entendre un autre

son; mais je fus surpris, et je reculai. Ses yeux étaient fixés sur les

miens. Je ne sais pas comment cela se fit, ils m'intimidèrent, j'étais

dompté par ce regard. Elle se leva de son lit, en me regardant fixement

et continuellement. Je tremblai, le rasoir était dans ma main, mais je

ne pouvais faire aucun mouvement. Elle se dirigea vers la porte. Quand

elle en fut proche elle se détourna, et retira ses yeux de dessus moi.

Le charme était brisé: je fis un bond et je la saisis par le bras; elle

tomba par terre en poussant des cris désespérés.

«Alors j'aurais pu la tuer sans résistance, mais la maison était

alarmée, j'entendais des pas sur l'escalier; je remis le rasoir à sa

place, j'ouvris la porte et j'appelai moi-même du secours.

«On vint, on la releva, on la plaça sur le lit. Elle resta sans

connaissance pendant plusieurs heures, et quand elle recouvra la vie et

la parole, elle avait perdu l'esprit, elle délirait avec des transports

furieux.

«Des médecins furent appelés, de savants hommes qui roulaient jusqu'à ma

porte dans d'excellents carrosses, avec des domestiques revêtus d'une

livrée brillante. Ils restèrent près de son lit pendant des semaines. Il

y eut une grande consultation, et ils conférèrent ensemble d'une voix

solennelle. J'étais dans la pièce voisine; l'un des plus célèbres, parmi

eux, vint m'y trouver, me prit à part, et, me disant de me préparer à la

plus funeste nouvelle, m'apprit à moi, le fou! que ma femme était folle.

Le docteur était seul avec moi, tout auprès d'une fenêtre ouverte, ses

yeux fixés sur mon visage, sa main posée sur mon bras. D'un seul effort

j'aurais pu le précipiter dans la rue, ç'aurait été une fameuse farce!

mais mon secret était en jeu et je le laissai partir. Quelques jours

après, on me dit que je devrais la faire surveiller, lui choisir un

gardien, _moi!_ Je m'en allai dans la campagne où personne ne pouvait

m'entendre, et je poussai des éclats de rire, qui retentissaient au

loin.

«Elle mourut le lendemain. Le vieillard aux cheveux blancs suivit son

cercueil, et les frères orgueilleux laissèrent tomber des larmes sur le

corps insensible de celle dont ils avaient contemplé la souffrance avec

des muscles d'airain. Tout cela nourrissait ma gaieté secrète et, en

retournant à la maison, je riais derrière le mouchoir blanc que je

tenais sur mon visage, je riais tant que les larmes m'en venaient aux

yeux.

«Mais quoique j'eusse atteint mon but en la tuant, j'étais inquiet et

agité; je sentais que mon secret devait m'échapper avant longtemps. Je

ne pouvais cacher la joie sauvage qui bouillonnait dans mon sang; et

qui, lorsque j'étais seul à la maison, me faisait sauter et battre des

mains, et danser, et tourner, et rugir comme un lion. Quand je sortais

et que je voyais la foule affairée se presser dans les rues ou au

théâtre, quand j'entendais les sons de la musique, quand je regardais

les danseurs, je ressentais des transports si joyeux, que j'étais tenté

de me précipiter au milieu d'eux et d'arracher leurs membres pièce à

pièce, et de hurler avec les instruments. Mais alors, je grinçais des

dents, je frappais du pied sur le plancher, j'enfonçais mes ongles aigus

dans mes mains, je maîtrisais la folie et personne ne se doutait encore

que j'étais un fou.

«Je me rappelle... quoique ce soit une des dernières choses que je

puisse me rappeler... car maintenant je mêle mes rêves avec les faits

réels, et j'ai tant de choses à faire ici et je sais si pressé que je

n'ai pas le temps de mettre un peu d'ordre dans cette étrange

confusion... je me rappelle comment cela éclata à la fin. Ha! ha! il me

semble que je vois encore leurs regards effrayés! Avec quelle facilité

je les rejetai loin de moi; comme je meurtrissais leur visage avec mes

poings fermés, et comme je m'enfuis avec la vitesse du vent, les

laissant huer et crier bien loin derrière moi. La force d'un géant

renaît en moi, lorsque j'y pense. Là! voyez comme cette barre de fer

ploie sous mon étreinte furieuse! Je pourrais la briser comme un roseau;

mais il y a ici de longues galeries, avec beaucoup de portes, je crois

que je ne pourrais pas y trouver mon chemin, et même si je pouvais le

trouver, il y a en bas des grilles de fer qu'ils tiennent soigneusement

fermées, car ils savent quel fou malin j'ai été, et ils sont fiers de

m'avoir pour me montrer aux visiteurs.

«Voyons... oui c'est cela... j'étais allé dehors; la nuit était avancée

quand je rentrai à la maison, et je trouvai le plus orgueilleux des

trois orgueilleux frères, qui m'attendait pour me voir. Affaire

pressante disait-il: je me le rappelle bien. Je haïssais cet homme avec

toute la haine d'un fou; souvent, bien souvent, mes mains avaient brûlé

de le mettre en pièces. On m'apprit qu'il était là; je montai rapidement

l'escalier. Il avait un mot à me dire; je renvoyai les domestiques.

«Il était tard et nous étions seuls ensemble, _pour la première fois_!

«D'abord je détournai soigneusement les yeux de dessus lui, car je

savais, ce qu'il n'imaginait guère, et je me glorifiais de le savoir...

que le feu de la folie brillait dans mes yeux comme une fournaise.--Nous

restâmes assis en silence pendant quelques minutes. Il parla à la fin.

Mes dissipations récentes et d'étranges remarques, faites aussitôt après

la mort de sa soeur, étaient une insulte à sa mémoire. Rassemblant

beaucoup de circonstances qui avaient d'abord échappé à ses

observations, il pensait que je n'avais pas bien traité la défunte, il

désirait savoir s'il devait en conclura que je voulais jeter quelques

reproches sur elle, et manquer de respect dû à sa famille. Il devait à

l'uniforme qu'il portait de me demander cette explication.

«Cet homme avait une commission dans l'armée; une commission achetée

avec mon argent, avec la misère de sa soeur! C'était lui qui avait été le

plus acharné dans le complot pour m'enlacer et pour s'approprier ma

fortune. C'était pour lui surtout, et par lui, que sa soeur avait été

forcée de m'épouser, quoiqu'il sut bien qu'elle avait donné son coeur à

ce jeune homme sentimental.--_Il devait à son uniforme!_--Son uniforme!

La livrée de sa dégradation! Je tournai mes yeux vers lui, je ne pus pas

m'en empêcher, mais je ne dis pas un mot.

«Je vis le changement soudain que mon regard produisit dans sa

contenance. C'était un homme hardi, et pourtant son visage devint

blafard. Il recula sa chaise, je rapprochai la mienne plus près de lui,

et comme je me mis à rire (j'étais très-gai alors), je le vis

tressaillir. Je sentis que la folie s'emparait de moi: lui, il avait

peur.

«Vous aimiez beaucoup votre soeur quand elle vivait, lui dis-je. Vous

l'aimiez beaucoup?»

«Il regarda avec inquiétude autour de lui, et je vis que sa main droite

serrait le dos de sa chaise; cependant il ne répondit rien.

«Misérable! m'écriai-je, je vous ai deviné! J'ai découvert votre complot

infernal contre moi. Je sais que son coeur était avec un autre lorsque

vous l'avez forcée de m'épouser. Je le sais, je le sais!»

«Il se leva brusquement, brandit sa chaise devant lui et me cria de

reculer; car je m'étais approché de lui, tout en parlant.

«Je hurlais plutôt que je ne parlais, et je sentais bouillonner dans mes

veines le tumulte des passions; j'entendais le vieux chuchotement des

esprits qui me défiaient d'arracher son coeur.

«Damnation! m'écriai-je en me précipitant sur lui. J'ai tué ta soeur! Je

suis fou! Mort! Mort! Du sang, du sang! J'aurai ton sang!»

«Je détournai la chaise, qu'il me lança dans sa terreur; je l'empoignai

corps à corps, et nous roulâmes tous les deux sur le plancher.

«Ce fut une belle lutte, car il était grand et fort; il combattait pour

sa vie, et moi j'étais un fou puissant, altéré de vengeance. Je savais

qu'aucune force humaine ne pouvait égaler la mienne, et j'avais raison,

raison, raison! quoique fou! Sa résistance s'affaiblit; je m'agenouillai

sur sa poitrine, je serrai fortement avec mes deux mains son cou

musculeux; son visage devint violet, les yeux lui sortaient de la tête,

et il tirait la langue comme s'il voulait se moquer. Je serrais toujours

plus fort.

«Tout à coup la porte s'ouvrit avec un grand bruit; beaucoup de gens se

précipitèrent dans la chambre en criant: «Arrêtez le fou! Mon secret

était découvert; il fallait lutter maintenant pour la liberté; je fus

sur mes pieds avant que personne pût me saisir; je m'élançai parmi les

assaillants, et je m'ouvris un passage d'un bras vigoureux. Ils

tombaient tous devant moi comme si je les avais frappés avec une massue.

Je gagnai la porte, je sautai par-dessus la rampe; en un instant j'étais

dans la rue.

«Je courus devant moi, droit et roide, et personne n'osait m'arrêter.

J'entendais le bruit des pas derrière moi, et je redoublais de vitesse.

Ce bruit devenait de plus en plus faible, à mesure que je m'éloignais,

et enfin il s'éteignit entièrement. Moi, je bondissais toujours

par-dessus les ruisseaux et les mares, par-dessus les murs et les

fossés, en poussant des cris sauvages, qui déchiraient les airs et qui

étaient répétés par les êtres étranges dont j'étais entouré. Les démons

m'emportaient dans leurs bras, au milieu d'un ouragan qui renversait en

passant les haies et les arbres; ils m'emportaient en tourbillonnant, et

je ne voyais plus rien autour de moi, tant j'étais étourdi par la fracas

et la rapidité de leur course. A la fin, ils me lancèrent loin d'eux, et

je tombai pesamment sur la terre.

«Quand je me réveillai, je me trouvai ici... ici dans cette gaie

cellule, ou les rayons du soleil viennent rarement, où les rayons de la

lune, quand ils s'y glissent, ne servent qu'à me faire mieux voir les

ombres menaçantes qui m'entourent, et cette figure silencieuse, toujours

debout dans ce coin. Quand je suis éveillé, je puis entendre quelquefois

des cris étranges, des gémissements affreux, qui retentissent dans ces

grands bâtiments antiques. Ce que c'est, je l'ignore; mais ils ne

viennent pas de cette pâle figure et n'ont aucun rapport avec elle, car

depuis les premières ombres du crépuscule jusqu'aux lueurs matinales de

l'aurore, elle reste immobile à la même place, écoutant l'harmonie de

mes chaînes de fer, et contemplant mes gambades sur mon lit de paille.»

* * * * *

A la fin du manuscrit la note suivante était écrite d'une autre main.

«L'infortuné dont on vient de lire les rêveries est un triste exemple du

résultat que peuvent avoir des passions effrénées et des excès

prolongés, jusqu'à ce que leurs conséquences deviennent irréparables. La

dissipation, les débauches répétées de sa jeunesse, amenèrent la fièvre

et le délire. Le premier effet de celui-ci fut, l'étrange illusion par

laquelle il se persuada qu'une folie héréditaire existait dans sa

famille. Cette idée, fondée sur une théorie médicale bien connue, mais

contestée aussi vivement qu'elle est appuyée, produisit chez lui une

humeur atrabilaire qui, avec le temps, dégénéra en folie, et se termina

enfin par la fureur. J'ai lieu de croire que les événements racontés par

lui sont réellement arrivés, quoiqu'ils aient été défigurés par son

imagination malade. Ce qui doit étonner davantage ceux qui ont eu

connaissance des vices de sa jeunesse, c'est que ses passions,

lorsqu'elles n'ont plus été contrôlées par la raison, ne l'aient point

poussé à commettre des crimes encore plus effroyables.»

* * * * *

La chandelle de M. Pickwick s'enfonçait dans la bobèche, précisément au

moment où il achevait de lire le manuscrit du vieil ecclésiastique; et

comme la lumière s'éteignit tout d'un coup, sans même avoir vacillé,

l'obscurité soudaine fit une impression profonde sur ses nerfs déjà

excités. Il tressaillit et ses dents claquèrent de terreur. Otant donc

avec vivacité les vêtements qu'il avait mis pour se relever, il jeta

autour de la chambre un regard craintif et se fourra promptement entre

ses draps, où il ne tarda pas à s'endormir.

Lorsqu'il se réveilla, le soleil faisait resplendir tous les objets dans

sa chambre et la matinée était déjà avancée. La tristesse qui l'avait

accablé le soir précédant s'était dissipée avec les ombres qui

obscurcissaient le paysage; toutes ses pensées, toutes ses sensations

étaient aussi gaies et aussi gracieuses que le matin lui-même. Après un

solide déjeuner, les quatre philosophes, suivis par un homme qui portait

la pierre dans sa boîte de sapin, se dirigèrent à pied vers Gravesend,

où leur bagage avait été expédié de Rochester. Ils atteignirent

Gravesend vers une heure, et ayant été assez heureux pour trouver des

places sur l'impériale de la voiture de Londres, ils y arrivèrent, sains

et saufs, dans la soirée.

Trois ou quatre jours subséquents furent remplis par les préparatifs

nécessaires pour leur voyage au bourg d'Eatanswill; mais comme cette

importante entreprise exige un chapitre séparé, nous emploierons le

petit nombre de lignes qui nous restent à raconter, avec une grande

brièveté, l'histoire de l'antiquité rapportée par M. Pickwick.

Il résulte des mémoires du club, que M. Pickwick parla sur sa

découverte, dans une réunion générale qui eut lieu le lendemain de son

arrivée, et promena l'esprit charmé de ses auditeurs sur une multitude

de spéculations ingénieuses et érudites, concernant le sens de

l'inscription. Il paraît aussi qu'un artiste habile en exécuta le

dessin, qui fut gravé sur pierre et présenté à la Société royale des

antiquaires de Londres et aux autres sociétés savantes; que des

jalousies et des rivalités sans nombre naquirent des opinions émises à

ce sujet; que M. Pickwick lui-même écrivit un pamphlet de

quatre-vingt-seize pages, en très-petits caractères, où l'on trouvait

vingt-sept versions différentes de l'inscription; que trois vieux

gentlemen, dont les fils ainés avaient osé mettre en doute son

antiquité, les privèrent de leur succession, et qu'un individu

enthousiaste fit ouvrir prématurément la sienne, par désespoir de n'en

avoir pu sonder la profondeur; que M. Pickwick fut élu membre de

dix-sept sociétés savantes, tant nationales qu'étrangères, pour avoir

fait cette découverte; qu'aucune des dix-sept sociétés savantes ne put

en tirer la moindre chose, mais que toutes les dix-sept s'accordèrent

pour reconnaître que rien n'était plus curieux.

Il est vrai que M. Blotton, et son nom sera dévoué au mépris éternel de

tous ceux qui cultivent le mystérieux et le sublime; M. Blotton,

disons-nous, vétilleux et méfiant, comme le sont les esprits vulgaires,

se permit de considérer la chose sous un point de vue aussi dégradant

que ridicule. M. Blotton, dans le vil dessein de ternir le nom éclatant

de Pickwick, entreprit en personne le voyage de Cobham. A son retour, il

déclara ironiquement au club, qu'il avait vu l'homme dont la pierre

avait été achetée; que cet individu la croyait ancienne, mais qu'il

niait solennellement l'ancienneté de l'inscription, et assurait avoir

gravé lui-même, dans un instant de désoeuvrement, ces lettres grossières,

qui signifiaient tout bonnement: _Bill Stumps, sa marque_. M. Blotton

ajoutait que M. Stumps ayant peu l'habitude de la composition, et se

laissant guider par le son des mots plutôt que par les règles sévères de

l'orthographe, n'avait mis qu'un _l_ à la fin de son prénom, et avait

remplacé par un _k_ les lettres _qu_ et _e_ du nom marque.

Les illustres membres du Pickwick-Club, comme on pouvait l'attendre

d'une société aussi savante, reçurent cette histoire avec le mépris

qu'elle méritait, chassèrent de leur sein l'ignorant et présomptueux

Blotton, et votèrent à M. Pickwick une paire de besicles en or, comme un

gage de leur admiration et de leur confiance. Pour reconnaître cette

marque d'approbation, M. Pickwick se fit peindre en pied, et fit

suspendre son portrait dans la salle de réunion du club, portrait que,

par parenthèse, il n'eut aucune envie de voir disparaître lorsqu'il fut

moins jeune qu'on ne l'y représentait.

M. Blotton était expulsé, mais il ne se tenait pas pour battu. Il

adressa aux dix-sept sociétés savantes un pamphlet dans lequel il

répétait l'histoire qu'il avait émise, et laissait apercevoir assez

clairement qu'il regardait comme des gobe-mouches les membres des

dix-sept sociétés susdites.

A cette proposition malsonnante, les dix-sept sociétés furent remplies

d'indignation. Il parut plusieurs pamphlets nouveaux. Les sociétés

savantes étrangères correspondirent avec les sociétés savantes

nationales; les sociétés savantes nationales traduisirent en anglais les

pamphlets des sociétés savantes étrangères; les sociétés savantes

étrangères traduisirent dans toutes sortes de langages les pamphlets des

sociétés savantes nationales, et ainsi, commença cette lutte

scientifique, si connue de tout l'univers sous le nom de _Controverse

pickwickienne_.

Cependant les efforts calomnieux destinés à perdre M. Pickwick

retombèrent sur la tête de leur méprisable auteur. Les dix-sept sociétés

savantes votèrent unanimement que le présomptueux Blotton n'était qu'un

tatillon ignorant, et écrivirent contre lui des opuscules sans nombre;

enfin la pierre elle-même subsiste encore aujourd'hui, monument

illisible de la grandeur de M. Pickwick et de la petitesse de ses

détracteurs.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I · 第 40 / 99 题