M. Pickwick contempla tour à tour chacun de ses amis.

«Winkle! Snodgrass! leur dit-il quand il les eut suffisamment

contemplés, que signifie cela? Où est notre ami? Qu'est-il arrivé?

Parlez, je vous en supplie, je vous en conjure! Que dis-je? je vous le

commande, parlez!»

Il y avait dans le maintien et dans l'accent de M. Pickwick une dignité,

une solennité à laquelle il était impossible de résister. «Il nous a

quittés, répondit M. Snodgrass.

--Quittés! s'écria M. Pickwick.

--Quittés, répéta M. Snodgrass.

--Où est-il? demanda M. Pickwick.

--Nous pouvons seulement le soupçonner d'après cet écrit, répliqua M.

Snodgrass en tirant une lettre de sa poche et la plaçant entre les mains

de son ami. Hier matin, quand nous avons reçu une lettre de M. Wardle,

qui nous annonçait pour la nuit le retour de sa soeur, nous avons

remarqué que la mélancolie qui assombrissait l'âme de notre ami,

semblait s'accroître encore. Peu de temps après il disparut. Nous le

cherchâmes vainement durant tout le jour; et, dans la soirée, cette

lettre nous fut apportée par le palefrenier de la _Couronne_, à

Muggleton. Notre ami la lui avait laissée dès le matin, en lui

recommandant bien de ne nous la remettre que lorsque les ombres de la

nuit auraient obscurci la nature.»

M. Pickwick ouvrit la lettre. Elle était de l'écriture de M. Tupman, et

contenait ce qui suit;

«Mon cher Pickwick,

«Vous qui êtes placés dans une région supérieure aux faiblesses

humaines, vous ignorez quel coup fatal on reçoit lorsqu'on est abandonné

par une charmante, par une fascinante créature; et lorsqu'on devient la

victime d'un monstre qui cachait la ruse et le vice hideux sous le

masque de l'amitié. Ah! puissiez-vous ne l'apprendre jamais!

«Les lettres qui me seront adressées à la _Bouteille de cuir_, à

Cobham-Kent, me seront transmises, supposé que j'existe encore. Je

m'éloigne d'une partie du monde qui m'est devenue odieuse. Si je quitte

le monde tout entier, plaignez-moi, pardonnez-moi. La vie, mon cher ami,

m'est devenue insupportable! La flamme qui brûle au dedans de nous est

comme les crochets d'un porteur, sur lesquels repose l'énorme poids des

soins et des soucis du monde; quand cette flamme nous manque, le fardeau

devient trop pesant pour que nous puissions le supporter et nous tombons

accablés sur la terre. Vous pouvez dire à Rachel.... Ah! ce nom!... Quel

souvenir!...

«TRACY TUPMAN.»

«Nous allons partir sur-le-champ, dit M. Pickwick en refermant cette

lettre. Nous n'aurions pu, dans aucune circonstance, rester décemment

ici après les événements qui s'y sont passés; mais maintenant, c'est un

devoir pour nous d'aller à la recherche de notre ami.» En prononçant ces

nobles paroles, M. Pickwick prit le chemin de la maison.

Ses intentions furent promptement communiquées à ses hôtes. Leurs

prières pour le retenir furent instantes, mais inutiles. «D'importantes

affaires, leur dit-il, rendent mon départ indispensable.»

Le vieil ecclésiastique était présent.

«Vous êtes donc décidé à nous quitter?» dit-il à M. Pickwick, en le

prenant à part; et sur sa réponse affirmative, il ajouta: «S'il en est

ainsi, voilà un petit manuscrit que j'espérais avoir le plaisir de vous

lire moi-même. Ayant perdu un de mes amis, qui était médecin de notre

hôpital des fous, j'ai trouvé ce manuscrit parmi beaucoup d'autres

papiers qu'il m'avait chargé de brûler ou de conserver, à mon choix. Il

n'est point de la main de mon ami, et j'ai peine à croire qu'il ne soit

pas apocryphe: lisez-le, mon cher monsieur, et jugez par vous-même, s'il

a été réellement écrit par un maniaque, ou, ce qui me paraît plus

probable, si les rêveries d'un de ces infortunés ont été recueillies par

une autre personne.»

M. Pickwick reçut le manuscrit, et se sépara du bienveillant vieillard

avec mille expressions d'estime et d'affection.

C'était une tâche bien plus difficile de prendre congé des habitants de

Manoir-ferme, où nos voyageurs avaient été reçus avec tant

d'hospitalité, avec des attentions si délicates. M. Pickwick embrassa

les jeunes ladies. Nous allions dire, _comme si elles avaient été ses

propres filles_, mais la comparaison pourrait bien n'être pas

entièrement exacte, car peut-être y mit-il un peu plus de chaleur. Il

embrassa la vieille lady avec une tendresse filiale, et en glissant dans

la main des servantes quelques preuves substantielles de sa

bienveillance, il tapota leurs joues rosées, d'une manière toute

patriarcale. Ensuite, des protestations bien plus cordiales encore, bien

plus prolongées, furent échangées avec leur excellent amphytrion et avec

M. Trundle. Cependant M. Snodgrass était disparu; et il fallut l'appeler

plusieurs fois avant de le déterminer à sortir de certains corridors

sombres.

Miss Émily rentra bientôt après, et ses yeux, ordinairement si

brillants, paraissaient ternes et battus. Enfin les trois amis

s'arrachèrent des bras de leurs aimables hôtes, et tout en s'éloignant

lentement de la ferme, ils jetèrent en arrière bien des regards

attendris. On prétend même que M. Snodgrass lança d'innombrables baisers

dans les airs, en reconnaissance de quelque chose de blanchâtre qui

continua à s'agiter à une des croisées de la maison, jusqu'au moment où

un détour du chemin leur cacha la vieille demeure: ce quelque chose

ressemblait beaucoup à un mouchoir de femme.

A Muggleton nos voyageurs prirent la voiture de Rochester, et lorsqu'ils

arrivèrent dans ce dernier endroit, leur douleur s'était suffisamment

apaisée pour leur permettre de faire un excellent dîner. Quelque temps

après, ayant pris les informations nécessaires concernant le chemin

qu'ils devaient suivre, ils se dirigèrent, en se promenant, vers Cobham.

C'était par une charmante soirée du mois de juin. La route, qui

serpentait à l'ombre d'un bois, était égayée par le chant des oiseaux,

et rafraîchie par l'haleine du zéphir; le lierre grimpant et les mousses

pendantes ornaient le tronc des vieux arbres; la terre était revêtue

d'un vert gazon, aussi délicat qu'un tapis de soie. En sortant du bois,

nos voyageurs se trouvèrent dans un parc ouvert, au milieu duquel

s'élevait un ancien château construit dans le style pittoresque et

singulier du temps d'Élisabeth. De longs points de vue s'étendaient de

tous les côtés, au milieu des chênes et des ormes gigantesques; de

nombreux troupeaux de daims paissaient l'herbe fraîche, et de temps en

temps une biche effrayée traversait le chemin, légère comme l'ombre des

nuages qui glisse rapidement sur un paysage inondé par la chaude lumière

du soleil.

«Si tous ceux qui sont attaqués de la maladie de notre ami se retiraient

dans cette contrée, dit M. Pickwick, en regardant autour de lui, je

m'imagine que leur vieil attachement pour le monde renaîtrait bientôt.

--Je le pense aussi, dit M. Winkle.

--Et réellement, ajouta M. Pickwick, lorsqu'une demi-heure de marche les

eut amenés dans le village, réellement, quoique choisi par un

misanthrope, cet endroit me semble le plus joli et le plus séduisant que

j'aie jamais rencontré.»

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I · 第 36 / 99 题