M. Wardle leva les épaules, et se tut.

«Nous voulons savoir, reprit solennellement le petit homme, et nous vous

adressons cette question pour ne pas éveiller d'inutiles appréhensions

dans l'auberge; nous voulons savoir ce qui s'y trouve actuellement.

--Qu'est-ce qu'il y a dans la maison? Il y a une paire de bottes

hongroises, au n° 13, répondit Sam, dans l'esprit duquel les logeurs

étaient représentés par la partie de leur costume qui se trouvait sous

sa direction immédiate. Il y a une jambe de bois au n° 6; deux paires de

demi-bottes dans la salle du commerce. Il y a ces bottes à revers ici,

au rez-de-chaussée, et cinq autres paires dans le café.

--Pas davantage? dit le petit homme.

--Attendez un brin, reprit Sam, en cherchant à se rappeler; oui, il y a

une paire de bottes à la Wellington, pas mal usées, et des souliers de

dame, au n° 5.

--Quelle sorte de souliers? demanda avec empressement M. Wardle, qui,

ainsi que M. Pickwick, s'était perdu dans ce singulier catalogue de

chalands.

--Souliers de province.

--Y a-t-il le nom du cordonnier?

--Brown.

--D'où cela?

--Muggleton.

--Ce sont eux! s'écria Wardle. Par le ciel nous les avons trouvés.

--Chut! dit Sam: Les Wellington sont allés aux _Doctors' Commons_.

--Bah! fit le petit homme.

--Oui, pour un permis.

--Nous arrivons à temps, s'écria Wardle. Montrez-nous la chambre; il n'y

a pas un moment à perdre.

--Je vous en prie, mon cher monsieur, je vous en prie, dit le petit

homme. De la prudence; de la prudence!»

En parlant ainsi, il tira de sa poche une bourse de soie rouge, dont il

aveignit un souverain, en regardant fixement Sam. Celui-ci sourit d'une

manière expressive.

«Montrez-nous la chambre, tout d'un coup, sans nous annoncer, dit le

petit homme; et il est à vous.»

Sam jeta la botte à revers dans un coin, et conduisit nos gens à travers

un corridor sombre et un large escalier. Arrivé dans un second corridor,

il fit halte et tendit la main.

«Le voilà,» dit tout bas l'avoué en déposant le souverain dans la main

de leur guide.

Sam fit encore quelques pas, et s'arrêta devant une porte.

«C'est ici? demanda le petit homme.»

Sam fit signe que oui.

Le vieux Wardle ouvrit la porte, et tous les trois pénétrèrent dans la

chambre, juste au moment où M. Jingle, qui venait de rentrer, montrait

le permis à la tante demoiselle.

Rachel jeta un grand cri, et se renversant sur une chaise, se couvrit le

visage avec les mains. M. Jingle chiffonna le permis, et le fourra dans

sa poche. Les visiteurs intempestifs s'avancèrent au milieu de la

chambre.

«Vous êtes un joli coquin! s'écria le vieux Wardle, haletant de colère.

Vous êtes...

--Mon cher monsieur! mon cher monsieur! interrompit le petit homme, en

posant son chapeau sur la table. Je vous en prie, faites attention.

_Scandalum magnatum_... diffamation... action pour dommages...

Calmez-vous, mon cher monsieur, je vous en prie.

--Comment osez-vous enlever ma soeur de ma maison? reprit M. Wardle.

--Oui, très-bien, dit le petit gentleman. Vous pouvez lui demander cela.

Comment osez-vous enlever sa soeur, eh! monsieur?

--Qui diable êtes-vous! s'écria M. Jingle d'un ton si violent que le

petit homme en recula involontairement un pas ou deux.

--Qui il est? coquin! C'est mon avoué, M. Perker. Perker, je veux

poursuivre ce gueux-là! je veux le faire empoigner! Je veux... Je

veux... Dieu me damne! je veux le ruiner.--Et vous, continua M. Wardle

en se tournant brusquement vers sa soeur; vous Rachel, à votre âge! quand

vous devriez connaître le monde! A quoi pensez-vous de vous enfuir avec

un vagabond? de déshonorer votre famille, de vous rendre vous-même

misérable! Mettez votre chapeau, et venez avec moi.--Faites venir une

voiture et apportez la note de cette dame. Entendez-vous? entendez-vous?

--Voilà, monsieur, répliqua Sam, en répondant au violent coup de

sonnette de M. Wardle avec une célérité merveilleuse, pour quiconque ne

savait pas que son oeil avait été appliqué au trou de la serrure, pendant

toute l'entrevue.

--Mettez votre chapeau! reprit Wardle.

--N'en faites rien, s'écria Jingle. Quittez cette chambre, monsieur! Pas

d'affaires ici. Dame libre et maîtresse de ses actions. Plus de vingt et

un ans.

--Plus de vingt et un ans! répéta M. Wardle avec mépris. Plus de

_quarante_ et un ans!

--Ce n'est pas vrai! s'écria la tante demoiselle, son indignation

l'emportant sur son désir de se trouver mal.

--C'est vrai, répliqua M. Wardle. Vous avez cinquante ans, comme un

jour!»

La tante demoiselle poussa un cri aigre, et perdit connaissance.

M. Pickwick, avec son aménité accoutumée appela l'hôtesse, et lui

demanda un verre d'eau.

«Un verre d'eau! repartit le colérique vieillard; apportez-en un baquet

et jetez-le sur elle. Cela lui fera du bien, et elle le mérite

richement.

--Fi! brute que vous êtes!» s'écria la compatissante hôtesse. Puis, avec

diverses exclamations de: «pauvre chère dame! Allons, allons, pauvre

chérie! buvez un peu de ça; ça vous fera du bien; ne vous laissez pas

abattre comme ça; pauvre amour!» etc., etc. L'hôtesse, assistée par une

servante commença à humecter le front, à frapper dans les mains, à

chatouiller le nez, à délacer le corset de la tante demoiselle, et à lui

administrer enfin tous les calmants appliqués ordinairement par les

sensibles matrones aux dames qui s'efforcent de se donner des attaques

de nerfs.

«La voiture est prête, monsieur, dit Sam, en paraissant à la porte.

--Allons! venez, reprit M. Wardle. Je vais la porter dans la voiture.»

A cette proposition les attaques de nerfs recommencèrent avec une

nouvelle fureur.

L'hôtesse était sur le point de protester violemment contre ce procédé,

et avait déjà demandé avec indignation si M. Wardle se croyait seigneur

de la création, lorsque M. Jingle s'interposa.

«Garçon, dit-il, amenez-moi un constable.

--Attendez! attendez! dit le petit Perker. Considérez, monsieur,

considérez.

--Je ne veux rien considérer, répliqua Jingle. Elle est sa maîtresse.

Voyons qui osera l'emmener, sans son consentement.

--Je ne veux pas être emmenée, murmura la dame évanouie. Je n'y consens

pas. (Ici il y eut une rechute effrayante.)

--Mon cher monsieur, dit le petit avoué, en prenant à part M. Wardle et

M. Pickwick; mon cher monsieur, nous sommes dans une situation bien

embarrassante. C'est un cas désolant; je n'en ai jamais connu de plus

désolant, mais, réellement, mon cher monsieur, nous n'avons aucun

pouvoir pour contrôler les actions de cette dame. Je vous ai prévenu

avant de venir, mon cher monsieur, qu'il n'y avait pas d'autre remède

qu'un accommodement.

--Quelle espèce d'accommodement voudriez-vous faire? demanda M.

Pickwick.

--Voyez-vous, mon cher monsieur, votre ami est dans une position

très-déplaisante, excessivement déplaisante. Il faut qu'il consente à

subir quelques pertes pécuniaires.

--Je dépenserai tout ce qu'il faudra plutôt que de supporter ce

déshonneur, plutôt que de souffrir, toute folle qu'elle est, qu'elle se

rende misérable pour sa vie entière.

--Je suppose que cela pourra s'arranger, dit le petit homme affairé. M.

Jingle, voulez-vous venir avec nous, pour un instant, dans la chambre à

côté?»

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I · 第 33 / 99 题