La petite guerre.--De nouveaux amis.--Une invitation pour la campagne.
Beaucoup d'auteurs éprouvent une répugnance ridicule et même indélicate
à révéler les sources où ils ont puisé leur sujet. Nous ne pensons point
de la même manière, et toujours nos efforts tendront simplement à nous
acquitter d'une façon honorable des devoirs que nous impose notre rôle
d'éditeur. Malgré la juste ambition qui, dans d'autres circonstances,
aurait pu nous porter à réclamer la gloire d'avoir composé cet ouvrage,
nos égards pour la vérité nous empêchent de prétendre à d'autre mérite
qu'à celui d'un arrangement judicieux et d'une impartiale narration. Les
papiers du Pickwick-Club sont comme un immense réservoir de faits
importants. Ce que nous avons à faire, c'est de les distribuer
soigneusement à l'univers, qui a soif de connaître les pickwickiens.
Agissant d'après ces principes, et toujours déterminé a avouer nos
obligations pour les autorités que nous avons consultées, nous déclarons
franchement que c'est au mémorandum de M. Snodgrass que nous devons les
particularités contenues dans ce chapitre et dans le suivant,
particularités que nous allons rapporter sans autre commentaire,
maintenant que nous avons soulagé notre conscience.
Le lendemain, tous les habitants de Rochester et des lieux environnants
sortirent de leur lit de très-bonne heure, dans un état d'excitation et
d'empressement inaccoutumés, car il s'agissait pour eux de voir les
grandes manoeuvres. Une demi-douzaine de régiments devaient être
inspectés par le regard d'aigle du commandant en chef; des
fortifications temporaires avaient été élevées; la citadelle allait être
attaquée et emportée d'assaut; enfin on devait faire jouer une mine.
Comme nos lecteurs ont pu le conclure, d'après les notes de M. Pickwick
sur la ville de Chatham, il était admirateur enthousiaste de l'armée.
Rien ne pouvait donc être plus délicieux pour lui et pour ses compagnons
que la vue d'une petite guerre; aussi furent-ils bientôt debout. Ils se
dirigèrent à grands pas vers les fortifications, où se rendaient déjà de
tous côtés une foule de curieux.
Tout annonçait que la cérémonie devait être d'une importance et d'une
grandeur peu communes. On avait posé des sentinelles pour maintenir
libre le terrain nécessaire aux manoeuvres; on avait placé des
domestiques dans les batteries afin de retenir des places pour les
dames. Des sergents couraient de toutes parts, portant sous leurs bras
des registres reliés en parchemin. Le colonel Bulder, en grand uniforme,
galopait d'un côté; puis, d'un autre, faisait reculer son cheval sur les
curieux; lui faisait faire des voltes, des courbettes, et criait avec
tant de violence, que son visage en était tout rouge, sa voix tout
enrouée, sans que personne pût comprendre quelle nécessité il y avait à
cela. Des officiers s'élançaient en avant, en arrière; parlaient au
colonel Bulder, donnaient des ordres aux sergents, puis repartaient au
galop et disparaissaient. Enfin, les soldats eux-mêmes, sous leurs cols
de cuir, avaient un air de solennité mystérieuse qui indiquait
suffisamment la nature spéciale de la réunion.
M. Pickwick et ses trois compagnons sa placèrent sur le premier rang
des curieux, et attendirent patiemment la commencement des manoeuvres. La
foule augmentait constamment, et les efforts qu'ils étaient obligés de
faire pour conserver leur position, occupèrent suffisamment les deux
heures qui s'écoulèrent dans l'attente. Quelquefois il se faisait par
derrière une poussée soudaine, et alors M. Pickwick était lancé en avant
avec une vitesse et une élasticité peu conformes à la gravité ordinaire
de son maintien. D'autres fois les soldats engageaient les spectateurs à
reculer, et laissaient tomber les crosses de leurs fusils sur les pieds
de M. Pickwick, pour lui rappeler leur consigne, ou lui bourraient
ladite crosse dans la poitrine pour l'engager à s'y conformer. Dans un
autre instant, quelques gentlemen facétieux se pressant autour de M.
Snodgrass, le réduisaient à sa plus simple expression, et après lui
avoir fait endurer les tortures les plus aiguës, lui demandaient
pourquoi il avait le toupet de pousser les gens de cette façon-là. A
peine M. Winkle avait-il achevé d'exprimer l'indignation excessive que
lui causait cette insulte non provoquée, et épuisé son courroux, qu'un
individu placé par derrière lui enfonçait son chapeau sur les yeux, en
le priant d'avoir la complaisance de mettre sa tête dans sa poche. Ces
mystifications, jointes à l'inquiétude que leur causait la disparition
inexplicable et subite de M. Tupman, rendaient, au total, leur situation
plus incommode que délicieuse.
A la fin on entendit courir parmi la foule ce bruyant murmure qui
annonce l'arrivée de ce qu'elle a attendu pendant longtemps. Tous les
yeux se tournèrent vers le fort, et l'on vit bataillons après bataillons
se répandre dans la plaine, les drapeaux flottant gracieusement dans les
airs, et les armes étincelant au soleil. Les troupes firent halte et
prirent position. Les cris inarticulés du commandement coururent sur
toute la ligne; les armes furent présentées avec un cliquetis général;
le commandant en chef, le colonel Bulder et un nombreux état-major
passèrent au petit galop en tête des troupes. Tout d'un coup la musique
de tous les régiments fit explosion; les chevaux se dressèrent sur deux
pieds, et reculèrent en fouettant leurs queues dans toutes les
directions; les chiens aboyèrent; la multitude cria; les troupes
reçurent le commandement de fixe; et autant que les yeux pouvaient
s'étendre on ne vit plus rien à droite et à gauche qu'une longue
perspective d'habits rouges et de pantalons blancs, immobiles, et comme
pétrifiés.
M. Pickwick avait été si absorbé par le soin de se reculer et de se
dégager d'entre les pieds des chevaux, qu'il n'avait pas eu le temps de
jouir de la scène qui se déroulait devant lui. Lorsqu'il lui fut enfin
possible de se tenir d'aplomb sur ses jambes, les troupes avaient pris
l'apparence inanimée que nous venons de décrire, et son admiration, ses
jouissances furent inexprimables.
«Y a-t-il rien de plus beau, rien de plus délicieux? dit-il à M. Winkle.
--Rien, assurément, répliqua ce dernier, qui pendant plus d'un quart
d'heure avait porté un petit homme sur chacun de ses pieds.
--Oui! s'écria M. Snodgrass, dans le sein duquel s'allumait rapidement
une flamme poétique, oui! c'est un noble et magnifique spectacle de voir
ainsi les vaillants défenseurs de la patrie se déployer en files
brillantes devant ses paisibles citoyens. Leur visage est empreint, non
d'une férocité guerrière, mais d'un esprit de civilisation; leurs yeux
n'étincellent pas du feu sauvage de la rapine et de la vengeance, mais
de la douce lumière de l'intelligence et de l'humanité!»
M. Pickwick s'unissait entièrement à ces éloges, quant à l'esprit qui
les dictait, mais il ne pouvait pas en approuver aussi complétement les
termes. En effet, _la douce lumière de l'intelligence_ brillait assez
faiblement, attendu que le commandement de «yeux, front!» avait été
donné, et que les spectateurs n'apercevaient pas autre chose que
plusieurs milliers de prunelles, regardant directement devant elles, et
entièrement dénuées de toute expression quelconque.
Cependant la foule s'était écoulée peu à peu, et nos voyageurs se
trouvaient presque seuls dans cet endroit.
«Nous sommes maintenant dans une excellente position, dit M. Pickwick,
en regardant autour de lui.
--Excellente: repartirent à la fois MM. Winkle et Snodgrass.
--Que font-ils maintenant? reprit M. Pickwick, en ajustant ses lunettes.
--Il me.... Il me semble..., balbutia M. Winkle en changeant de couleur,
il me semble qu'ils vont faire feu!
--Allons donc! s'écria M. Pickwick avec précipitation.
--Je crois.... je crois qu'il a raison, observa M. Snodgrass avec
quelque alarme.
--Impossible! répéta M. Pickwick.» Mais à peine avait-il prononcé ces
mots, que les six régiments, agissant comme un seul homme, et comme
s'ils n'avaient eu qu'un seul point de mire, couchèrent en joue les
malheureux pickwickiens, et firent la plus effroyable décharge qui ait
jamais ébranlé le centre de la terre ou le courage d'un gentleman un peu
mûr.
Dans cette situation critique, exposé à un feu continuel de cartouches
blanches, harrassé par les opérations des troupes, auxquelles un nouveau
renfort venait d'arriver, se développant derrière M. Pickwick, il montra
cet admirable sang-froid, compagnon nécessaire d'un esprit supérieur.
Saisissant M. Winkle par le bras, et se plaçant entre lui et M.
Snodgrass, il les engagea instamment a remarquer qu'excepté le danger
d'être assourdi par le bruit, il n'y avait aucun péril à redouter.
«Mais.... mais..., dit M. Winkle, en pâlissant, supposez que les soldats
aient quelques cartouches à balles, par erreur? Je viens d'entendre un
sifflement aigu, juste à mon oreille.
--Ne ferions-nous pas mieux de nous jeter à plat-ventre? demanda M.
Snodgrass?
--Non, non, tout est fini maintenant, répondit M. Pickwick.» Et en
disant ces mots, ses lèvres pouvaient trembler, ses joues pouvaient
blanchir, mais aucune expression de crainte ou d'inquiétude ne s'échappa
de la bouche de cet homme immortel.
M. Pickwick ne s'était pas trompé; la fusillade était terminée. Il ne
songeait donc plus qu'à se féliciter de la justesse de son hypothèse,
quand il aperçut sur toute la ligne un mouvement rapide. Les cris de
commandement retentirent, et avant que nos voyageurs eussent en le temps
de former une conjecture relativement à cette nouvelle manoeuvre, les six
régiments tout entiers firent une charge à la baïonnette au pas de
course sur le lieu même où M. Pickwick et ses amis étaient stationnés.
Tout homme est mortel, et le courage humain a des bornes. Pendant un
instant M. Pickwick regarda à travers ses lunettes la masse compacte qui
s'avançait; puis il lui tourna le dos, et se mit... nous ne dirons pas
_à fuir_, premièrement, parce que c'est une expression déshonorante;
secondement, parce que la personne de M. Pickwick n'était nullement
appropriée à ce genre de retraite. Il se mit à trotter aussi vite que le
lui permettaient le peu de longueur de ses jambes et la pesanteur de
son corps; si vite, en effet, qu'il s'aperçut trop tard de tous les
dangers de sa situation.
Les troupes, dont l'apparition sur ses derrières avait déjà inquiété M.
Pickwick quelques secondes auparavant, s'étaient déployées en bataille
pour repousser la feinte attaque des assiégeants fictifs de la
citadelle; de sorte que les trois amis se trouvèrent enfermés entre deux
longues murailles de baïonnettes, dont l'une s'avançait rapidement,
tandis que l'autre attendait avec fermeté le choc épouvantable.
«Hohé! hohé! crièrent les officiers de la colonne mouvante.
--Otez-vous de là! beuglèrent les officiers de la colonne stationnaire.
--Où pouvons-nous aller? s'écrièrent les pickwickiens pleins de trouble.
--Hohé! hohé!» telle fut la seule réponse; puis il y eut un moment
d'égarement inouï, un bruit lourd de pas cadencés, un choc violent, une
confusion de rires étouffés, et les troupes se retrouvèrent à cinq cents
toises de distance, et les semelles des bottes de M. Pickwick furent
aperçues en l'air.
M. Snodgrass et M. Winkle venaient d'exécuter, avec beaucoup de
prestesse, une culbute obligée. M. Winkle, assis par terre, étanchait,
avec un mouchoir de soie jaune, le sang qui s'écoulait de son nez, quand
ils virent leur vénérable chef courant, à quelque distance, après son
chapeau, lequel s'éloignait en caracolant avec malice.
Il y a peu d'instants dans l'existence d'un homme où il éprouve plus de
détresse visible, où il excite moins de commisération que lorsqu'il
donne la chasse à son propre chapeau. Il faut avoir une grande dose de
sang-froid, un jugement bien sûr pour le pouvoir rattraper. Si l'on
court trop vite, on passe par-dessus; si l'on se baisse trop lentement,
au moment où l'on croit le saisir, il est déjà bien loin. La meilleure
méthode est de trotter parallèlement à l'objet de votre poursuite,
d'être prudent et attentif, de bien guetter l'occasion, de gagner les
devants par degrés, puis de plonger rapidement, de prendre votre chapeau
par la forme, et de le planter solidement sur votre tête, en souriant
gracieusement pendant tout ce temps, comme si vous trouviez la
plaisanterie aussi bonne que tout le monde.
Il faisait un petit vent frais, et le chapeau de M. Pickwick roulait
comme en se jouant devant lui. Le vent soufflait et M. Pickwick
s'essoufflait; et le chapeau roulait, et roulait aussi gaiement qu'un
marsouin en belle humeur dans un courant rapide; il roulerait encore,
bien au delà de la portée de M. Pickwick, s'il n'eût été arrêté par un
obstacle providentiel, au moment où notre voyageur allait l'abandonner à
son malheureux sort.
M. Pickwick, complétement épuisé, allait donc abandonner sa poursuite,
quand le chapeau s'aplatit contre la roue d'un carrosse qui se trouvait
rangé en ligne avec une douzaine d'autres véhicules. Le philosophe,
apercevant son avantage, s'élança vivement, s'empara de son couvre-chef,
le plaça sur sa tête, et s'arrêta pour reprendre haleine. Il y avait une
demi-minute environ qu'il était là, lorsqu'il entendit son nom
chaleureusement prononcé par une voix amie; il leva les yeux et
découvrit un spectacle qui le remplit à la fois de surprise et de
plaisir.
Dans une calèche découverte, dont les chevaux avaient été retirés à
cause de la foule, se tenaient debout les personnes ci-après désignées:
un vieux gentleman, gros et vigoureux, vêtu d'un habit bleu à boutons
d'or, d'une culotte de velours et de bottes à revers; deux jeunes
demoiselles, avec des écharpes et des plumes; un jeune homme,
apparemment amoureux d'une des jeunes demoiselles; une dame, d'un âge
douteux, probablement tante desdites demoiselles; et enfin M. Tupman,
aussi tranquille, aussi à son aise que s'il avait fait partie de la
famille depuis son enfance. Derrière la voiture était attachée une
bourriche d'une vaste dimension, une de ces bourriches qui, par
association d'idées, éveillent toujours, dans un esprit contemplatif,
des pensées de volailles froides, de langues fourrées et de bouteilles
de bon vin. Enfin, sur le siége de la calèche, dans un état heureux de
somnolence, était assis un jeune garçon, gros, rougeaud et joufflu,
qu'un observateur spéculatif ne pouvait regarder pendant quelques
secondes sans conclure qu'il devait être le dispensateur officiel des
trésors de la bourriche, lorsque le temps convenable pour leur
consommation serait arrivé.
M. Pickwick avait à peine jeté un coup d'oeil rapide sur ces intéressants
objets, quand il fut hélé de nouveau par son fidèle disciple.
«Pickwick! Pickwick! lui disait-il! montez! montez vite!
--Venez, monsieur, venez, je vous en prie, ajouta le vieux gentleman.
Joe! Que le diable emporte ce garçon! Il est encore à dormir! Joe!
abaissez le marchepied.»
La gros joufflu se laissa lentement glisser à bas du siége, abaissa le
marchepied, et, d'une manière engageante, ouvrit la portière du
carrosse. M. Snodgrass et M. Winkle arrivèrent dans ce moment.
«Il y a de la place pour vous tous, messieurs, reprit le propriétaire de
la voiture. Deux dedans, un dehors. Joe, faites de la place sur le siége
pour l'un de ces messieurs. Maintenant, monsieur, montez.» Et le vieux
gentleman, étendant le bras, hissa de vive force dans la calèche,
d'abord M. Pickwick, ensuite M. Snodgrass. M. Winkle monta sur le siége;
le gros joufflu se percha près de lui et se rendormit instantanément.
«Je suis charmé de vous voir, messieurs, poursuivit le gentleman, je
vous connais très-bien, messieurs, quoique vous ne vous souveniez
peut-être pas de moi. J'ai passé plusieurs soirées dans votre club,
l'hiver dernier. Ce matin j'ai rencontré ici mon ami, M. Tupman, et j'ai
été enchanté de le voir. Hé bien! monsieur, comment ça va-t-il? Tous
avez l'air tout à fait bien portant, mais là, très-bien portant!»
M. Pickwick, à qui ces dernières paroles étaient adressées, rétorqua le
compliment, et donna une vigoureuse poignée de mains au vieux gentleman.
«Eh bien! monsieur, comment ça va-t-il? continua celui-ci en regardant
M. Snodgrass avec une sollicitude paternelle. A merveille, n'est-ce pas?
Ah! tant mieux, tant mieux! Et comment cela va-t-il, monsieur Winkle?
Bien? J'en suis charmé. Mes filles, messieurs. Et voilà ma soeur Rachel
Wardle: c'est une demoiselle, sans que cela paraisse. N'est-ce pas,
monsieur? N'est-ce pas? ajouta-t-il en riant à gorge déployée, et en
insérant plaisamment son coude entre les côtes de M. Pickwick.
--Mon Dieu! frère.... dit miss Wardle, avec un sourire suppliant.
--Vrai, vrai, reprit le vieux gentleman, personne ne peut le nier,
messieurs, je vous présente mon ami, M. Trundle. Et maintenant que vous
vous connaissez tous, tâchons d'être confortables et heureux, et voyons
ce qui se passe. Voilà mon opinion.» Ayant ainsi parlé, il mit ses
lunettes, tandis que M. Pickwick tirait son télescope; et chacun se tint
debout dans la voiture pour regarder les évolutions des militaires.
C'étaient des manoeuvres étonnantes. Un rang tirait par-dessus la tête
d'un autre rang et se précipitait aussitôt en arrière, puis un autre
rang tirait par-dessus la tête d'un autre rang et se précipitait en
arrière à son tour; ensuite il y avait des formations de carrés, avec
les officiers dans le centre; des descentes dans la tranchée avec des
échelles; de l'autre côté des ascensions par le même moyen; pais on
abattait des barricades de paniers; et tout cela se faisait avec un
courage sans pareil. Dans les batteries, les artilleurs fourraient de
gros tampons dans les bouches d'effroyables canons, et il fallait tant
de préparatifs pour les bourrer, et ils faisaient tant de bruit quand on
y avait mis le feu, que l'air résonnait au loin des cris plaintifs des
femmes. Dans le carrosse, les jeunes miss Wardle étaient si effrayées
que M. Trundle fut absolument obligé de soutenir l'une d'elles, tandis
que M. Snodgrass supportait la seconde: et les nerfs de miss Rachel
Wardle étaient dans un état d'alarme si terrible que M. Tupman trouva
indispensable de passer le bras autour de sa taille pour l'empêcher de
tomber. Enfin tout le monde éprouvait une exaltation prodigieuse,
excepté le groom joufflu, qui dormait au tonnerre du canon aussi
profondément que si ç'avait été la chanson habituelle de sa nourrice.
Lorsque la citadelle fut prise et qu'on servit à dîner au assiégeants et
aux assiégés, le vieux gentleman s'écria: «Joe! Joe! Damné garçon, il
est encore à dormir! Soyez assez bon, monsieur, pour lui pincer la
jambe, s'il vous plaît, c'est le seul moyen de le réveiller. Je vous
remercie. Joe, défaites la bourriche.»
Le gros joufflu, qui avait été effectivement éveillé par la compression
d'une partie de son mollet, entre le pouce et l'index de M. Winkle, se
laissa de nouveau glisser à bas du siége et s'occupa à dépaqueter la
bourriche, d'une manière plus expéditive qu'on n'aurait pu l'attendre de
sa précédente inactivité.
«Maintenant il faut nous asseoir serrés,» dit le vieux gentleman. Après
beaucoup de plaisanteries sur le froissement des manches des dames,
après beaucoup de rougeur occasionnée par la joyeuse proposition de les
faire asseoir sur les genoux des messieurs, la société tout entière
parvint à s'empiler dans la calèche, et le vieux gentleman s'occupa de
faire circuler les objets que le gros joufflu lui tendait de derrière la
voiture où il était monté.
«Maintenant, Joe, les couteaux, les fourchettes.» Les couteaux et les
fourchettes furent passés. Les dames et les messieurs de l'intérieur, et
M. Winkle sur son siége, furent fournis de ces ustensiles nécessaires.
«Des assiettes, Joe! des assiettes!» Les assiettes furent distribuées
de la même manière.
«Maintenant, Joe, la volaille. Damné garçon, il est encore à dormir.
Joe! Joe! Plusieurs coups de canne administrés sur la tête du dormeur le
tirèrent enfin de sa léthargie. Allons passez-nous les comestibles.»
Il y avait quelque chose, dans le son de ce dernier mot, qui réveilla
entièrement le gros dormeur. Il tressaillit, et ses yeux plombés, à
moitié cachés par ses joues bouffies, lorgnèrent amoureusement les
comestibles à mesure qu'il les déballait.
«Allons, dépêchons,» dit H. Wardle, car le gros joufflu dévorait du
regard un chapon, dont il paraissait ne pas pouvoir se séparer. Il
soupira profondément, jeta un coup d'oeil désespéré sur la volaille
dodue, et la remit tristement à son maître.
«Bon! Un peu de vivacité! Maintenant la langue. Maintenant le pâté de
pigeons! Prenez garde au veau et au jambon. Attention aux écrevisses.
Otez la salade de la serviette. Passez-moi l'assaisonnement.» Tout en
donnant ces ordres précipités, M. Wardle distribuait dans l'intérieur de
la voiture les articles qu'il nommait, et plaçait des plats sans nombre
dans les mains et sur les genoux de chacun.
Lorsque l'oeuvre de destruction fut commencée, le joyeux hôte demanda à
ses convives: «Eh bien! n'est-ce pas délicieux?
--Délicieux! répondit M. Winkle, qui découpait une volaille sur le
siége.
--Un verre de vin?
--Avec le plus grand plaisir.
--Ne feriez-vous pas mieux d'avoir une bouteille pour vous, là-haut?
--Tous êtes bien bon.
--Joe!
--Oui, monsieur. (Il n'était point endormi, cette fois, étant parvenu à
soustraire un petit pâté de veau.)
--Une bouteille de vin au gentleman sur le siége. Je suis charmé de vous
voir, monsieur.
--Bien obligé, répondit M. Winkle, en plaçant la bouteille à côté de
lui.
--Voulez-vous me permettre de prendre un verre de vin avec vous? dit M.
Trundle à M. Winkle.
--Avec grand plaisir,» repartit celui-ci; et les deux gentlemen prirent
du vin ensemble; et tous les assistants, même les dames, suivirent leur
judicieux exemple.
«Comme notre chère Émily coquette avec ce jeune homme, observa tout bas
à M. Wardle la tante demoiselle, avec toute l'envie convenable à une
tante demoiselle.
--Bah! répliqua le brave homme de père. Ça n'a rien d'extraordinaire.
C'est fort naturel. M. Pickwick, un verre de vin?»
M. Pickwick, interrompant pour un instant les profondes recherches qu'il
faisait dans l'intérieur du pâté de pigeons, accepta en rendant grâce.
«Émily, ma chère, dit la tante demoiselle avec un air de chaperon; ne
parlez pas si haut, mon amour.
--Plaît-il, ma tante?
--Il paraît que ma tante et le vieux petit monsieur voudraient qu'il n'y
en eût que peur eux, chuchota miss Isabella Wardle à sa soeur Émily. Puis
les deux jeunes demoiselles se mirent à rire de tout leur coeur, et la
vieille demoiselle s'efforça de prendre une physionomie aimable, mais
elle ne put en venir à bout.
«Les jeunes filles ont tant de gaieté! observa-t-elle à M. Tupman avec
un air de tendre commisération, comme si la gaieté eût été marchandise
de contrebande, et comme si c'eût été un crime que d'en porter sur soi
sans avoir un laissez-passer; mais M. Tupman ne fit pas exactement la
réponse désirée.
--Vous avez bien raison, dit-il; c'est tout à fait charmant!
--Hem! fit miss Wardle d'un ton dubitatif.
--Voulez-vous me permettre, reprit M. Tupman, de la manière la plus
insinuante, en touchant de la main gauche le poignet de la séduisante
Rachel, tandis que de la main droite il levait tout doucement une
bouteille. Voulez-vous me permettre?...
--Oh! monsieur!»
M. Tupman prit un air encore plus persuasif, et miss Rachel exprima la
crainte qu'on ne tirât encore des coups de canon, ce qui aurait
naturellement obligé son cavalier à la soutenir.
«Trouvez-vous mes nièces jolies? murmura ensuite la tante affectueuse à
l'oreille de M. Tupman.
--Je les trouverais jolies si leur tante n'était pas ici, répondit le
galant pickwickien, avec un regard passionné.
--Oh! le méchant homme! Mais réellement, si elles avaient un peu de
fraîcheur, ne trouvez-vous pas qu'elles feraient de l'effet.... à la
lumière?
--Oui,... je le crois, répliqua M. Tupman d'un air indifférent.
--Oh! moqueur! Je sais ce que vous alliez dire.
--Quoi donc? demanda M. Tupman, qui n'était pas bien décidé à dire
quelque chose.
--Vous alliez dire qu'Isabelle est voûtée. Je sais que vous l'alliez
dire. Les hommes sont de si bons observateurs! Eh bien! c'est vrai; je
ne puis pas le nier! Et certainement s'il y a quelque chose de vilain
pour une jeune personne, c'est d'être voûtée. Je le lui dis souvent, et
qu'elle deviendra tout à fait effroyable quand elle sera un peu plus
vieille. Je vois que vous avez l'esprit malin.»
M. Tupman, charmé d'obtenir cette réputation à si bon marché, s'efforça
de prendre un air fin, et sourit mystérieusement.
«Quel sourire sarcastique! s'écria l'inflammable Rachel. Je vous assure
que vous m'effrayez.
--Je vous effraye?
--Oh! vous ne pouvez rien me cacher. Je sais ce que ce sourire signifie.
--Hé bien? dit M. Tupman, qui lui-même n'en avait pas la plus légère
idée.
--Vous voulez dire, poursuivit l'aimable tante, en parlant encore plus
bas, vous voulez dire que la tournure d'Isabelle vous déplaît encore
moins que l'effronterie d'Émily. C'est vrai, elle est effrontée. Vous ne
pouvez croire combien cela me rend parfois malheureuse. Je suis sûre que
j'en ai pleuré pendant des heures entières. Mon cher frère est si bon,
si peu soupçonneux, qu'il n'en voit rien. S'il le voyait, je suis
certaine que cela lui briserait le coeur. Je voudrais pouvoir me
persuader qu'il n'y a pas de mal au fond. Je le désire si vivement! (Ici
l'affectueuse parente poussa un profond soupir, et secoua tristement la
tête.)
--Je suis sûre que ma tante parle de nous, dit tout bas miss Émily
Wardle à sa soeur. J'en suis tout à fait sûre: elle a pris son air
malicieux.
--Tu crois, répondit Isabelle. Hem! tante, chère tante!
--Oui, mon cher amour.
--J'ai bien peur que vous ne vous enrhumiez, ma tante: mettez donc un
mouchoir de soie autour de votre bonne vieille tête. Vous devriez
prendre plus soin de vous, à votre âge.»
Quoique cette revanche fut bien motivée, elle était tellement poignante
qu'il est impossible d'imaginer de quelle manière se serait exhalé le
courroux de la tante, si M. Wardle n'avait pas fait diversion, sans y
penser, en criant d'une voix forte:
«Joe! Damné garçon! il est encore à dormir!
--Voilà un jeune homme bien extraordinaire, dit M. Pickwick. Est-ce
qu'il est toujours assoupi comme cela?
--Assoupi! Il dort toujours. Il fait mes commissions en dormant; et
quand il sert à table, il ronfle.
--Bien extraordinaire! répéta M. Pickwick.
--Ha! extraordinaire en vérité, reprit le vieux gentleman. Je suis
orgueilleux de ce garçon. Je ne voudrais m'en séparer à aucun prix, sur
mon âme. C'est une curiosité naturelle. Hé! Joe! Joe! ôtez tout cela, et
débouchez une autre bouteille, m'entendez-vous?»
Le gros joufflu ouvrit les yeux, avala l'énorme morceau de pâté qu'il
était en train de mastiquer lorsqu'il s'était endormi, et tout en
exécutant les ordres de son maître, il lorgnait languissamment les
débris de la fête, à mesure qu'il les remettait dans la bourriche. La
nouvelle bouteille fut débouchée et vidée rapidement: la bourriche fut
rattachée à son ancienne place, le gros joufflu remonta sur le siége;
les besicles et les lunettes d'approche furent braquées sur nouveaux
frais, et les évolutions des soldats recommencèrent. Il y eut encore un
grand tapage de canons et de grandes terreurs de femmes; puis on fit
jouer une mine à l'immense satisfaction de tout le monde; et quand la
mine eut parti, les troupes et les spectateurs suivirent son exemple, et
partirent aussi.
A la fin d'une conversation interrompue par les décharges, le vieux
gentleman dit à M. Pickwick, en lui secouant la main:
«Souvenez-vous que vous venez tous nous voir demain matin.
--Très-certainement, répliqua M. Pickwick.
--Vous avez l'adresse?
--Manoir-ferme, Dingley-Dell, répondit M. Pickwick en consultant son
mémorandum.
--C'est cela; et songez bien que je vous garde au moins une semaine. Je
me charge de vous faire voir tout ce qu'il y a de curieux aux environs,
et puisque vous voulez étudier la vie champêtre, venez chez moi, je vous
en donnerai, en veux-tu, en voilà. Joe! Damné garçon! il est encore à
dormir. Joe, aidez Tom à mettre les chevaux.»
Les chevaux furent mis; le cocher monta sur son siége, le gros joufflu
grimpa à côté de lui; les adieux furent échangés, et le carrosse roula.
Au moment où les pickwickiens se retournèrent pour l'apercevoir encore
une fois, le soleil couchant jetait une teinte chaleureuse sur le visage
de leur hôte, et faisait ressortir l'attitude somnolente du gros
joufflu: il avait laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et il était
encore à dormir!