magnifiques, cette philosophie intellectualiste des génies de la Grèce,
dont il a pris le contrepied; après avoir reconnu que «si l'on fait
abstraction des quelques matériaux friables qui entrent dans la
construction de cet immense édifice, une charpente solide demeure, et
cette charpente dessine les grandes lignes d'une métaphysique qui est,
croyons-nous, la métaphysique naturelle de l'intelligence humaine», il
se demande quel sera son avenir et sa durée dans les siècles futurs, et
voici sa loyale réponse: «Un irrésistible attrait ramène l'intelligence
à son mouvement naturel et la métaphysique des modernes aux conclusions
générales de la métaphysique grecque.» Et il ajoute mélancoliquement:
«Illusion, sans doute, mais illusion naturelle indéracinable qui durera
autant que l'esprit humain.»[521]
Ce pronostic, sur les lèvres de M. Bergson, est, ce nous semble, un aveu
loyal, complet, dépassant toutes nos espérances. C'est en vain qu'on
luttera contre l'intelligence au nom de l'intelligence même; cette lutte
est contre nature. La raison finira toujours par avoir raison.
Cet espoir est pour nous une certitude fondée sur ce fait constant et
universel de la biologie: les produits déraisonnables--quelque curieux
ou énormes que soient ces monstres--sont éliminés par la nature
fatalement. Or, la philosophie de M. Bergson recèle en ses flancs ce que
son ami W. James appelait «le monstre inintelligible du Monisme»[522],
accouplé avec le monstre non moins inintelligible de
l'Antiintellectualisme absolu. Elle est donc réformée et condamnée deux
fois.
Elle ne parle que de vie ou d'élan vital, et elle est une philosophie
anémique, incapable de vivre et de nous faire vivre de la vie la plus
haute, la vie intellectuelle, principe de la vie morale et prélude de la
vie divine.
Aussi, concluons-nous, cette œuvre de M. Bergson, qui a pu paraître
belle par l'art de l'écrivain et le talent prestigieux qu'il révèle,
est, pour ceux qui négligent la forme pour s'attacher au fond,
entièrement décevante. Il lui manque cette foi robuste en la puissance
de la raison humaine qui guérirait les esprits contemporains si malades
et les retiendrait sur la pente d'une décadence fatale; il lui manque ce
rayon de lumière venu de l'Infini, qui seul peut nous dévoiler nos
destinées immortelles, relever nos courages et attirer nos cœurs en
haut, vers Celui qui est par essence le Vrai, le Bien et le Beau, triple
source d'où jaillit la Vie bienheureuse!
* * * * *
NOTES:
[1] S. THOMAS, _Somme théol._ I°, q. i, a. 8, ad 2.
[2] H. BERGSON, _A propos d'un article de M.W. Pitkin intitulé_
«James et Bergson», _Journal of Philosophy_, 7 juill. 1910, p. 385-388.
(Voir les articles de PITKIN et de KALLEN dans les numéros des 28 avril
et 23 juin 1910, et celui de W. JAMES, 20 janv.)--Voir aussi TONQUÉDEC:
_M. Bergson est-il moniste?_ (_Etudes_, 20 févr. 1912) et les lettres de
M. Bergson à M. de Tonquédec.
[3 _Etudes philosophiques_, I. Ier. _Théorie
fondamentale_, 7e édition. Chez Berche et Tralin, Paris.
[4 Le mot est de W. James, V. p. 476.
[5] MAURICE PUJO, _La fin du Bergsonisme, cf_. JULIEN BENDA,
_Le Bergsonisme._
[6] M. Henri Bergson est né à Paris, de famille juive et
d'origine étrangère, le 18 octobre 1859. Il fit de brillantes études au
lycée Condorcet de 1868 à 1878. Ses biographes le représentent surtout
comme un «fort en thème», avec des succès marqués en mathématiques.
Aussi hésita-t-il entre les lettres et les sciences. En 1878, il entrait
à l'Ecole normale, section des lettres, et devenait agrégé en
philosophie en 1881. Sa thèse est de 1889. Après avoir enseigné dans
divers lycées de province, il vint à Paris au collège Rollin, puis au
lycée Henri IV de 1888 à 1898, fut maître de conférences à l'Ecole
normale de 1898 à 1900, et nommé au Collège de France en 1900.
L'Institut l'a élu en 1901.
[7] Nous verrons plus loin cette formule appliquée à Dieu
lui-même qui serait _en train de se faire_!
[8] Discours au Congrès de Bologne, 10 avril 1911, dans la
_Revue de Méta. et de Morale_, nov. 1911, p. 812.--On voit par là
combien exagère le thuriféraire cité plus haut, lorsqu'il nous
représente cette philosophie sortie d'un seul jet et toute armée, comme
Minerve du cerveau de Jupiter.
[9] _Essai sur les données immédiates de la conscience_
(1889);--(_Matière et Mémoire_ 1896);--_l'Evolution créatrice_ (1907,
Alcan.) Plusieurs éditions avec de légères variantes dans la
pagination.
[10] Notons dans la _Revue de Méta. et de Morale: Le
Paralogisme psychophysique,_ l'_Introduction à la Métaphysique et
l'Intuition._--Dans la _Revue philosophique_ (1908): _La paramnésie_ ou
fausse reconnaissance.--Deux conférences à Oxford, _la Perception du
changement_ (1911), etc.
[11] BERGSON, _les Données immédiates de la conscience_, p.
178. Nous citons d'après la deuxième édition.
[12] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 217. Cf. p. 52, 216,
225, 251, 387, 389.
[13] _Revue philosophique_, 1906, vol. LXI, p. 143.
[14] «Elle (la philosophie) doit nous ramener, par l'analyse
des faits et à comparaison des doctrines, aux conclusions du sens
commun.» (Bergson, _Matière et Mémoire_, Avant-propos, p. iii.)
[15] Le Roy, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 141,
142.--«Le sens commun nous masque la nature.» (_Rev. des Deux Mondes_,
1er fév. 1912, p. 558.)--Il ajoute, il est vrai (p. 559): «Du
sens commun le _fond_ est sûr et la _forme_ suspecte». Mais, pour lui,
le _fond_ n'est qu'un commandement pratique: _Agis comme si_.... Seule
la _forme_ a un sens intellectuel et partant suspect. D'où la fameuse
question: _Qu'est-ce qu'un Dogme?_ Réponse: c'est un commandement
pratique: _Agis comme si ..._ sans aucun sens intellectuel
acceptable.--«La philosophie nouvelle s'ouvre par une analyse critique
du sens commun.» (_Revue de Méta. et de Morale_ 1901, p. 407.) C'est la
décapitation préalable du sens commun.
[16] Cf. PLATON, _Cratyle_, 402 A; 404 D; _Théat_., 152 D; 160
D.
[17] Ces premiers principes ont été traités d'_hypothèses à
succès extraordinaire!_
[18] De même pour W. James: «Je me suis vu contraint de
renoncer à la Logique, carrément, franchement, irrévocablement!» _A
Pluralistic Universe_ (London, 1909).
[19] Nous donnerons alors citations et références.
[20] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 352.
[21] Rappelons sa sentence fameuse: Τοϋτ έστι μυθολογεϊν καί
μεταφορας ποιεϊν ποιητικας.
[22] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 310. C'est
nous qui soulignons.
[23] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 270. «Toutefois,
ajoute-t-il, je ne donne pas ce centre pour une _chose_, mais pour une
continuité de jaillissement.» (_Ibid._ p. 270.)
[24] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 17.
[25] «Exister consiste à changer.... L'état lui-même est déjà
du changement.... Si un état d'âme cessait de varier, sa durée cesserait
de couler.» (BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 1, 2, 3, 8, 251, 260,
etc.)
[26] B. SAINT-HILAIRE, trad. d'Aristote, _Logiq_. Préf. t. III,
p. v.
[27] Le Roy, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 304, 305,
306.
[28] M. Fouillée lui-même ne se gêne plus pour parler de «la
renaissance de la sophistique grecque».--D'autres, encore moins
respectueux, rapprochent ce besoin d'obscurité de celui qu'éprouvent les
médiums spirites, tels qu'Eusapia qui réclame toujours moins de lumière:
_Meno luce!_ C'est la condition indispensable de leurs succès.--M.
Gaudeau l'a fort bien dit: «L'obscurité est précisément le contraire de
la profondeur. La profondeur de la pensée, chez un écrivain, doit être
une puissance d'éclairement qui nous permet de voir ou même nous force à
voir le fond des choses. Or, l'obscurité, d'où qu'elle vienne, est un
voile qui s'interpose entre notre regard et le fond des choses, entre
nous et la profondeur.... La pensée qui est un regard et qui doit être
une lumière, n'est profonde que si elle est claire parfaitement.» (_La
foi catholique_, avril 1910, p. 172.)
[29] PLATON, _Sophiste_, p. 191, 300 (Ed. Cousin).
[30] MOISANT, dans les _Etudes_ du 5 mai 1908.
[31] Réflexions d'un Philistin, _Grande Revue_, 10 juill. 1910,
p. 16, par M. LE DANTEC.
[32] «Tout est obscur(!) dans l'idée de création, si l'on pense
à des _choses_ qui seraient créées et à une _chose_ qui crée, comme on
le fait d'habitude et comme l'entendement ne peut s'empêcher de le
faire.» (_L'Evolution créatrice,_ p. 269.)--Une création sans aucun
agent qui crée ni sans chose créée est-elle donc plus claire?... Nous
reviendrons plus tard sur cet étrange paradoxe.
[33] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 74 (2° édit.).
[34] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 78.
[35] ARIST., _Phys_., I. IV, c. xi, §§ 5 et 12. Cette
définition regarde surtout le temps _qui mesure_. Quant au temps _qui
est mesuré_, il n'est autre que le mouvement en tant qu'il tombe sous la
mesure de l'avant et de l'après. C'est la même distinction que pour le
nombre _nombrant_ et le nombre _nombré_, το ηριθμημένον, το αριθμητόν
(_Phys_. l. IV, c. xiv, § 3.)
[36] Voici le texte complet d'Aristote: _Quantum dicitur quod
est divisibile in ea, quæ insunt, quorum utrumque vel unumquodque
unum, quiddam et hoc aliquid aptum est esse_. Ποσν λέγεται τo διαιρετoν
είς eνυπάρχοντα, ὧν ὲκάτερον η ἕκαστον ἕν τι και τόδε πεϕυκεν εϊναι.
_Méta._, l. V, c. xiii, text. 18.
[37] Pour les purs esprits, les notions tirées des êtres
matériels sont métaphoriques. Ainsi l'égalité ou l'inégalité des
intelligences n'est qu'une quantité métaphorique. Mais l'âme humaine
n'est pas un pur esprit. Elle a des opérations organiques douées de
quantité extensive et mesurable au moins indirectement.
[38] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, janvier 1903,
p. 28.
[39] FOUILLÉE, _la Pensée et les nouvelles écoles
antiintellectualistes_, p. 42, 44
[40] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 2.
[41] _Species quantitatis distinguntur secundum diversos modos
divisionis._ (S. THOM., _Pot_., ix, 7, b. 4.)
[42] Paroles de saint Thomas (_De ente et essentia_), citées
par Pie X dans le _Motu proprio_ du 1er septembre 1910.
[43] La nature de la quantité virtuelle, _quantitas virtatis_,
a été, disons-nous, merveilleusement analysée par les scolastiques. On
en pourra juger par cet échantillon. Saint Thomas dit qu'on peut la
considérer dans sa _racine_ ou dans ses _effets extérieurs_. Dans sa
racine, elle se confond avec la perfection de la forme ou de la qualité:
_In radice, id est, in ipsa perfectione formæ vel naturæ_. Mais on
peut la considérer aussi dans ses effets extérieurs, surtout dans
l'intensité de ses effets: _Attenditur quantitas virtualis in effectibus
formæ_, et c'est à ce point de vue qu'elle est divisible et mesurable.
(I _Sent_., dist. XVII, q. II, a. I, c.) Et comme la quantité,
ajoute-t-il, se définit par la divisibilité, il suffit que ses effets
extérieurs soient divisibles et mesurables pour qu'elle ait, à sa
manière--équivalemment--la nature de la quantité. Bien plus, elle
participe à la fois à la quantité discrète et à la quantité continue. A
la première, par le nombre de ses effets ou des objets simultanés
auxquels sa vertu peut s'étendre à la fois; à la seconde, par
l'intensité ou le degré de vertu de son action sur le même objet. Elle a
donc deux fois le titre de quantité, mais à sa manière propre, car il y
a autant d'espèces de quantité que d'espèces possibles de division.
«Species quantitatis distinguntur secundum diversos modos divisionis»
(_Post_., ix, 7, b. 4.)--«Ratio quantitatis in communi consistit in
quâdam divisibilitate: unde ratio quantitatis invenitur propriè in illis
quæ secundum se dividuntur.... Invenitur etiam quodammodo in illis
quorum divisio attenditur secundum ea quæ extrinsecus sunt, sicut
virtus dicitur divisibilis et quantitatis rationem habens, ex ratione et
divisione actuum et objectorum.» (_I Sent., dist_. XIX, q. I, a. 1, ad
1.)--«Quantitas virtutis attenditur dupliciter: vel quantum ad numerum
objectorum, et hoc per modum quantitatis discretæ; vel quantum ad
intensionem actus super idem objectum, et hoc est sicut quantitas
continua.» (_I Sent_., dist. XVII, q. II, a. 1 ad 2.)--«Duplex est
quantitas. Una scilicet quæ dicitur quantitas molis vel quantitas
dimensiva, quæ in solis rebus corporalibus est.... Sed alia est
quantitas _virtutis_, quæ attenditur secundum perfectionem alicujus
naturæ vel formæ quæ quidem quantitas designatur secundum quod
dicitur aliquid est magis vel minus calidum, in quantum est perfectius
vel minus perfectum in tali caliditate. Hujusmodi autem quantitas
_virtualis_ attenditur _primo_ quidem in radice, id est in ipsa
perfectione formæ vel naturæ; et sic dicitur magnitudo specialis,
sicut dicitur magnus calor propter suam intensionem et
perfectionem....--_Secundo_ autem attenditur quantitas virtualis in
effectibus formæ. _Primus_ autem effectus formæ est esse (durare); nam
omnis res habet esse secundum suam formam. _Secundus_ autem effectus est
operatio, nam omne agens agit per suam formam. Attenditur igitur
quantitas virtualis et secundum esse et secundum operationem. Secundum
esse quidem, in quantum ea quæ sunt perfectionis naturæ, sunt majoris
durationis. Secundum operationem vero, in quantum ea quæ sunt
perfectionis naturæ sunt magis potentia ad agendum.» (I, q. xlii, a. 1,
ad 1.--Cf. ARISTOTE, _Méta_., l. V, c. xiii.--S. THOM., in _Méta_.,
l. V, lec. 5; Opuscule _de Natura generis_, c. xx.--SUAREZ, COMPLUTENSES,
SCOTUS, GOUDIN, LOSSADA, etc.)
[44] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 62.
[45] Nous retrouverons plus tard la même méprise dans la
conception du _moi_ dont M. Bergson fera la somme ou la file des
phénomènes psychiques, alors qu'il en est la cause et le principe;--et
dans la notion de _continu_, dont M. Le Roy fera «une poussière
incohérente et infiniment ténue, ne présentant ni liens intérieurs ni
lacunes». (_Revue de Méta. et de M_., 1899, p. 547.) Une telle notion
serait celle du discontinu absolu ou du contigu et non du continu. Le
continu est une unité dont les fractions sont seulement en puissance.
[46] ARISTOTE, _Polit_., l. I, c. 11.
[47] ARISTOTE, _Méta_., l. IV, c. xxvi, § 1.
[48] _Profecto impossibile ex individuis esse aliquid
continuum, ut lineam ex punctis, siquidem linea est res continua,
punctum autem individua._ ARISTOTE, _Phys_., l. VI, c. 1.
[49] Au sens psychologique, on peut aussi introduire l'idée
d'un _maintenant (nunc)_ dans la notion de temps, comme l'idée d'un _ici
présent (hic)_ dans la notion d'espace. Le _nunc_ du temps définit
l'_avant_ et l'_après_ par rapport à la sensation présente. Le _hic_ de
l'espace définit la gauche et la droite, l'avant et l'arrière, le dessus
et le dessous, par rapport à un ici. On dit alors que l'espace ou le
temps sont _centrés_. Mais ce sont là des données accessoires dont les
sciences et la philosophie font abstraction.
[50] Voir notre réfutation de Zénon: _Théorie fondamentale de
l'acte et de la puissance_, p. 62 et suiv.
[51] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 64.
[52] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 60, 64, 172. «L'idée
même du nombre deux, ou plus généralement d'un nombre quelconque,
renferme celle d'une juxtaposition dans l'espace ... comme si la
représentation du nombre deux, même abstrait, n'était pas déjà celle de
deux positions différentes dans l'espace.» (_Ibid.,_ p.
67.)--«L'impénétrabilité fait donc son apparition en même temps que le
nombre.» (_Ibid.,_ p. 68.)
[53] BERGSON, _Ibid._, p. 62.
[54] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 64.
[55] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 74.
[56] ARISTOTE, _Phys_., l. IV, c. x, text. 95, 96, et S.
THOMAS, _Ibid._, lec. 16; opuscule _de Tempore_, c. ii.--Cf. S.
AUGUSTIN, COMPLUTENSES, RUBIUS, DE SAN, etc.--_E contra_, SCOT, SUAREZ
..., NYS, etc.
[57] S. THOMAS, _In Phys_., l. IV, lec. 17.
[58] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 88.
[59] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 87, 89.
[60] Nous ne voudrions pas nier cependant que, pour des durées
très courtes, la conscience ne puisse apprécier directement l'égalité ou
l'inégalité de deux mouvements. Ainsi l'horloger apprécie à l'oreille si
les battements d'un pendule sont isochrones. Par la répétition, et pour
ainsi dire la superposition idéale d'un intervalle temporel sur un autre
intervalle, l'uniformité des durées est assez clairement appréciée. On
peut même apprécier directement s'il bat la seconde. Mais ce mode de
mensuration, outre qu'il est exceptionnel, est encore trop subjectif
pour être rigoureux et scientifique. Il exige comme complément des
mesures externes. Ainsi l'on a déterminé qu'à Paris, pour battre
exactement la seconde, le pendule doit avoir une longueur de O,99384.
[61] M. Bergson imite en cela Berkley qui avait fait sur
l'espace une analyse analogue à celle de M. Bergson sur le temps. L'un
et l'autre distinguent deux sortes de notions, l'une vulgaire et
illusoire, l'autre métaphysique et vraie, à leur sens, qu'ils prennent
pour base de leurs systèmes. Mais l'un et l'autre, au cours de leur
exposition, ont été obligés de se contredire et de rétablir
implicitement celle des notions qu'ils avaient explicitement niée.
Ainsi, par exemple, la notion d'un _minimum_ sensible de temps
s'imposera à M. Bergson, comme à Berkley s'était imposé le _minimum_
sensible d'espace (Cf. BERTHELOT, _Revue de Méta. et de Morale,_ 1910,
p. 744-775.)
[62] «Le temps conçu sous la forme d'un milieu homogène est un
concept bâtard dû à l'intrusion de l'idée d'espace dans le domaine de la
conscience pure.» (BERGSON, _Essai sur les données_, p. 74.)
[63] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 66.
[64] «Le temps entendu dans le sens d'un milieu où l'on
distingue et où l'on compte n'est que de l'espace.» (_Ibid.,_ p. 69.)
[65] «Lorsque nous parlons du temps, nous pensons le plus
souvent à un milieu homogène où nos faits de conscience s'alignent, se
juxtaposent comme dans l'espace.» (_Ibid.,_ p. 68.)--Que ce milieu idéal
soit partiellement analogue au milieu idéal de l'espace, _oui_;
identique, _non_. L'un a trois dimensions, l'autre n'en a qu'une; l'un
est simultané, l'autre successif.
[66] «Si une somme s'obtient par la considération successive de
différents termes, encore faut-il que chacun de ces termes demeure
lorsqu'on passe au suivant, et attende, pour ainsi dire, qu'on l'ajoute
aux autres: comment attendrait-il s'il n'est qu'un instant de la durée?
et où attendrait-il si nous ne le localisons dans l'espace?» (BERGSON,
_Ibid._, p. 60.)
[67] _Quædam sunt quæ habent fundamentum in re extra animam,
sed complementum rationis eorum, quantum ad id quod est formale, est per
operationem animæ, ut patet in universali ... et similiter est de
tempore, quod habet fundamentum in motu, scilicet prius et posterius
motus, sed quantum ad id quod est_ formale _in tempore, scilicet
numeratio, completur per operationem intellectus numerantis_. (S. THOM.,
I dist., d. 19, q. v, a. 1.--Cf. II dist., d. XII, q. i, a. 5, ad
2.--_Phys_., lec. 3 et sq.)
[68] «Lorsqu'on fait du temps un milieu homogène où les états
de conscience se déroulent (comme dans un contenant solide) on se le
donne par là même tout d'un coup (?), ce qui revient à dire qu'on le
soustrait à la durée. Cette simple réflexion devrait nous avertir que
nous retombons alors inconsciemment dans l'espace.» (BERGSON, _Essai sur
les données,_ p. 74.)
[69] «La durée interne se confond avec l'emboîtement des faits
de conscience les uns dans les autres.» (BERGSON, _Essai sur les
données_, p. 81.) «On peut donc concevoir la succession sans la
distinction, comme une pénétration mutuelle ... d'éléments l'un dans
l'autre.»--«Ils se fondent l'un dans l'autre, se pénètrent et
s'organisent, sans aucune tendance à s'extérioriser les uns par rapport
aux autres, sans aucune parenté avec le nombre....» (_Ibid._, p. 76, 78,
79, 87, 96.)
[70] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 79, 80.
[71] FOUILLÉE, _La Pensée et les nouvelles écoles_, p. 311.
[72] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 90.--«Il en résulte
qu'il n'y a dans l'espace ni durée ni même succession, au sens où la
conscience prend ces mots: chacun des états dits successifs du monde
existe seul, et leur multiplicité n'a de réalité que pour une conscience
capable de les juxtaposer.» (_Ibid.,_ p. 87.)
[73] Nous ne disons pas qu'il est une _cause active_, car ni
l'espace, ni le temps ne sont des agents; mais ils sont la _condition_
indispensable pour que les agents de la nature puissent déployer leurs
activités.
[74] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 83, 84, 90.
[75] BERGSON, _Ibid._, p. 81.
[76] _Permanentia rei in existendo_. (S. THOM, I, dist. XIX q. 1.)
[77] Nous verrons alors la vaine tentative de M. Bergson pour
remplacer la substance par un Temps qui ferait «boule de neige» par la
conservation du passé.
[78] Quare non male Plato ait, quum dixit sophisticam circa non
ens immorari, Τὸν σοϕιστἡν περι τo μἡ ὄν διατρίβειν. _Méta_., 1. X, c.
viii, § 2. Et putantes de ente troclare, de non ente dicunt, και
οίόμενοι τὁ ὅν λέγειν περἱ τοϋ μἡ ὄντος λέγουσιν, _Méta_., l. III, c.
iv, § 17.
[79] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 80.
[80] BERGSON, _Essai sur les données immédiates_, p.
167.--Principe réfuté plus haut, p. 75.
[81] Cette tactique n'est pas nouvelle. Leibnitz avait ainsi
procédé à l'égard des disciples de Descartes, au nom des droits de la
raison, et Locke au nom des droits de l'expérience.
[82] ARISTOTE, _Méta_., l. III, c. v, § 12.
[83] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 161, 165, 168.
[84] Ailleurs, il raille Kant de ce qu'au lieu de proscrire la
liberté, il «la respecte par scrupule moral, et la conduit avec beaucoup
d'égards dans le domaine intemporel des choses en soi, dont notre
conscience ne dépasse pas le seuil mystérieux». (BERGSON, _Ibid._, p.
181.)
[85] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 177, 179.
[86] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 120.
[87] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 121, 124.
[88] M. Bergson a vainement essayé d'expliquer ces faits avec
sa théorie, dans une conférence sur la _Théorie de la personne_, au
Collège de France, en mai 1911 (Cf. _Etudes_, 20 nov. 1911, art. de
Grivet, p. 449 et suiv.).
[89] Cette multiplicité de séries parallèles ou divergentes
dans un même temps ne suffît pas à faire un _temps à plusieurs
dimensions_, comme l'a imaginé Ostwald (_Esquisse d'une philosophie des
sciences_), espérant faire ainsi le pendant à l'espace non-euclidien à
_n_ dimensions. De même qu'une seconde, troisième ou _n_° dimension
spatiale est reliée aux précédentes par un nouveau rapport spatial,
ainsi une deuxième dimension temporelle devrait se relier à la première
par un rapport temporel différent. Or, il n'en est rien. C'est au même
moment que les séries d'états psychologiques s'écoulent simultanément.
Il n'y a donc pas ici une seconde relation temporelle différente de la
première. La simultanéité ne peut constituer un temps différent (Cf.
LECHALAS, _Revue de Méta. et de Morale,_ sept. 1911, p. 803).
[90] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 172.
[91] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 124.
[92] Il eût été plus exact de dire que l'existence de l'être
substantiel--du moi-agent--a seule une continuité nécessaire, de sa
naissance à sa mort. Ses opérations, conscientes ou inconscientes,
peuvent, au contraire, se succéder sans aucune continuité. De là vient
qu'elles sont si souvent interrompues et reprises. Mais M. Bergson
n'admettant l'existence d'aucun être substantiel, nous avons dû, pour le
moment, nous placer sur son terrain et montrer que, même dans la
succession continue des états de conscience, il y a distinction et
multiplicité.
[93] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 134.
[94] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 136, 137, 138.
[95] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 139.
[96] «Cette figure ne me montre pas l'action s'accomplissant,
mais l'action accomplie.» (BERGSON, _Ibid._, p. 137.)
[97] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 140, 141.
[98] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 151.
[99] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 140 à 151.
[100] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 143, 144.
[101] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 145, 150.
[102] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 152, 153.
[103] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 118.