durée pure) ... et ce point est quelque chose de simple, d'infiniment
simple, de si extraordinairement simple que le philosophe n'a jamais
réussi à le dire, et c'est pourquoi il a parlé toute sa vie sans pouvoir
être compris».[506]
Cette vision de la Durée pure ou du Temps--s'élevant de la subconscience
à la limite de la conscience par une «torsion» de l'esprit sur
lui-même--nous remet en mémoire la fameuse, vision de l'_Etre
simpliciter_, tant célébrée par les Ontologistes, et, qui eut un moment
de vogue enthousiaste, il y a quelque quarante ans. Nous étions alors au
collège, et parmi nos camarades les plus fervents pour les nouvelles
doctrines, plusieurs, qui croyaient avoir vu l'Etre, se levaient pendant
la nuit pour le revoir et le contempler à loisir dans la lune ou les
étoiles. Et ces visions nocturnes ou diurnes aboutissaient régulièrement
à un détraquement cérébral....
Aussi ne conseillons-nous pas aux lecteurs de trop prolonger les
exercices de vision de «la durée pure», si tant est qu'ils les veuillent
essayer. Ce n'est pas l'univers qu'elle mettrait à l'envers, mais leurs
cerveaux.
Du reste, il n'y a rien à contempler dans ce trou noir, et M. Bergson se
flatte ou s'illusionne grandement s'il croit y avoir vu le plan et les
développements de son «Evolution créatrice».
7° _Divorce de la Philosophie avec les Sciences_. Une _telle_
Philosophie toute imaginaire ne pouvait pas ne pas aboutir tôt ou tard à
un divorce complet avec la Science positive. Et ce sera là le dernier
trait caractéristique de la Philosophie nouvelle.
Inaugurée dans un élan généreux de réaction contre toutes les méthodes
_a priori_, elle se posait comme un retour légitime à l'observation
directe des choses, comme un effort pour se rajeunir et se retremper, en
se plongeant avidement dans la réalité, ou, comme elle le répétait, pour
faire enfin «redescendre du ciel sur la terre» la pensée humaine[507].
Et ce n'était pas là une vaine protestation de sa part. Les travaux
qu'elle inspirait étaient tout hérissés de l'appareil scientifique le
plus accentué: formules, comparaisons et démonstrations mathématiques,
physico-chimiques, biologiques, psychologiques, etc. C'était bien avec
les sciences positives une alliance ardemment recherchée et
définitivement conclue. Malheureusement, les serments de fidélité
éternelle n'auront duré que l'espace d'une lune de miel!
Il suffirait de relire le discours de Bologne pour se bien convaincre
que le divorce est bien définitivement proclamé.
_Pour nous_ et tous les disciples d'Aristote et de saint Thomas,
l'esprit philosophique prend son point de départ dans les données
positives de la science expérimentale et fait effort pour la continuer
et l'approfondir en l'universalisant. Ce n'est, du reste, qu'une
application du principe fondamental que toutes les idées nous viennent
par les sens, et toutes les théories, dignes de ce beau nom, θεωρηματα,
doivent nous venir de l'expérience vulgaire ou scientifique.
_Pour M. Bergson_, au contraire, la philosophie, bien loin d'être
immanente à la Science, lui est transcendante, en ce sens que ce sont
deux connaissances entièrement différentes et hétérogènes. La
Philosophie, grâce à l'Intuition, saisit le dedans même du réel, l'âme
de l'Univers, jouit d'une communion mystique avec sa vie intime, son
«élan vital».
A l'opposé, la Science ne saisit que le dehors de l'être, la gangue, la
matière. Voilà pourquoi, au lieu de pouvoir communier à la vie de la
nature, le savant est obligé de la heurter de front comme un ennemi
qu'il faut dompter pour les besoins pratiques de l'action quotidienne.
Donc, il la saisit, il l'analyse, la torture, la dissèque, il la tue
pour la dominer.
Comme on le voit, la Philosophie et la Science sont ainsi conçues comme
deux mondes aussi différents que la vie et la mort, et étudiés par deux
procédés hétérogènes. D'où la conclusion de M. Bergson: «La règle de la
Science a été posée par Bacon; obéir (à la nature) pour commander. Le
philosophe n'obéit ni ne commande: il cherche à sympathiser.»[508]
L'union dont on s'était flatté au début est donc devenue entièrement
impossible. Les caractères des deux conjoints, leurs méthodes, leurs
fins sont opposés et antipathiques. Que, chacun reste donc à sa place!
Sans doute, on ne nie pas la science[509], mais on la prie de rester
désormais chez elle. C'est un _libellum repudii_ aussi clair, aussi
catégorique qu'on puisse le formuler en belle langue diplomatique.
De son côté, d'ailleurs, la Science en a facilement pris son parti. Elle
a même proclamé bien haut son antipathie pour l'antiintellectualisme par
cette protestation célèbre de M. Poincaré: «La science sera
intellectualiste ou elle ne sera pas.»[510] La désunion est donc
mutuelle et complète.
En résumé, s'il était possible de synthétiser tous ces caractères en un
seul mot typique, nous dirions de la Philosophie nouvelle: elle prétend
se passer de l'Intelligence pour philosopher; elle prétend, comme elle
l'a audacieusement déclaré, «pousser l'intelligence hors de chez elle
par un acte de volonté ... par la torsion du vouloir sur lui-même....
Effort d'ailleurs douloureux que nous pouvons donner brusquement en
violentant la nature, mais non pas soutenir au delà de quelques
instants»[511]....
Nous n'exagérons rien, et tel est bien le sens et la portée de ces
étranges formules, reconnus unanimement par tous les commentateurs[512].
W. James l'avouait: «C'est bien là une sorte de catastrophe intérieure
que Bergson réclame de nous, et tout le monde n'est pas capable d'une
telle révolution logique».--«Il n'y a, je crois, ajoutait-il, qu'un
petit nombre d'entre vous qui auront pu obéir à l'appel de
Bergson.»--James a voulu être du petit nombre de ces élus et a proposé à
son tour de «renoncer tout à fait au rationnel»[513] et de faire fi de
la Logique.
N'est-ce pas, vraiment, rêver les yeux ouverts!...
Mais ce qui n'est pas moins étrange, c'est de rapprocher ce point
d'arrivée final avec le point de départ. Partie d'une certaine théorie
du Temps ou de la Durée, construite avec une confiance audacieuse dans
la toute-puissante force d'abstraction de la raison humaine, la pensée
Bergsonienne aboutit à une conclusion antiintellectualiste qui dénie à
l'intelligence tout vrai pouvoir de connaissance objective.
Cette pensée se détruit donc elle-même et se suicide!
8° Après le divorce de la philosophie, bergsonienne avec la Science et
avec la raison, il est bien inutile de parler de son _Divorce avec la
foi religieuse et chrétienne_.
Les preuves en seraient si nombreuses et si profondes qu'il serait
impossible de les énumérer en quelques mots. Aussi bien une seule peut
les résumer toutes. Comme l'a si bien compris et dit un philosophe
laïque: «Une philosophie qui blasphème l'intelligence ne sera jamais
catholique.»[514]
Non, jamais la foi du chrétien ne pourra consentir à ne plus être
raisonnable, c'est-à-dire fondée en raison et justifiée par les données
de la raison, selon la maxime de nos pères; _Fides quærens
intellectum_, ou le précepte de saint Paul: _Rationabile sit obsequium
vestrum._
La foi même du charbonnier n'est jamais totalement aveugle, et si ses
raisons de croire sont extrinsèques et banales, elles n'en sont pas
moins des raisons à sa portée qui lui donnent une _certitude_ relative
de la révélation, et justifient sa conduite. A plus forte raison la foi
des savants et des génies, des Augustin, des saint Thomas ou des Bossuet
a-t-elle besoin d'être illuminée par toutes les lumières intellectuelles
et fortifiée par tous les arguments logiques dont l'ordonnance
rigoureuse constitue l'œuvre colossale et merveilleuse de la Théologie.
Cette citadelle inexpugnable de la foi catholique, l'Eglise ne peut y
renoncer, et c'est pour cela qu'elle est tout naturellement la
protectrice et la gardienne de la raison humaine non moins que de la foi
révélée, défendant la raison contre ses propres excès, tour à tour
contre les orgueils rationalistes et contre les défaillances fidéistes.
Tel est son rôle séculaire qu'elle n'abdiquera jamais!
Bien aveugles ou bien naïfs furent donc certains penseurs catholiques
qui ne l'ont pas compris et qui, emportés par l'engouement général,
crurent pouvoir emprunter à la philosophie bergsonienne la plupart de
ses méthodes et de ses thèses, espérant qu'elles pourraient être
acceptées ou assimilées par la foi catholique. C'est là une illusion
qu'il serait vain d'entretenir davantage: l'expérience de ces
philosophes «modernistes» l'a démontré assez clairement et trop
douloureusement pour qu'il soit utile d'insister davantage[515].
* * * * *
II. Comment une telle philosophie, ennemie-née de la raison et si
renversante pour le sens commun, a-t-elle pu--surtout en France, terre
classique des idées claires et du bon sens--obtenir un succès colossal,
pour ne pas dire un succès fou? C'est le secret qu'il nous reste à
expliquer au lecteur avant de prendre congé de lui.
Ce succès inouï tient assurément à des causes multiples. Nous ne dirons
rien des causes artificielles telles que la réclame dans les journaux,
les revues et la presse des deux mondes--par la légion des thuriféraires
officiels et officieux,--sans méconnaître pour cela son efficacité
prodigieuse à notre époque. Bornons-nous à indiquer les causes
naturelles; encore n'avons-nous pas la prétention de les énumérer
toutes, mais seulement les principales, celles qui nous ont le plus
frappé.
1° La première cause--la plus évidente--d'une telle fortune vient de ce
que la Philosophie nouvelle a paru inaugurer une réaction courageuse
contre le Logicisme outrancier et le verbalisme de la philosophie
classique postérieure à Kant, et surtout une réaction vengeresse contre
le kantisme lui-même, dont le public français commençait à en avoir
«soupé». L'attrait persistant de l'esprit humain pour la métaphysique et
ses problèmes vitaux, trop longtemps comprimé par l'interdit kantien, se
réveillait et préparait enfin sa revanche. Le mot d'ordre: _il faut
traverser Kant!_ venait de retentir à la Sorbonne, comme le commencement
d'un exode qui provoquait l'enthousiasme. On cherchait un prophète des
temps nouveaux et l'on crut l'avoir trouvé[516].
Malheureusement, M. Bergson restait encore, en secret, le prisonnier de
Kant, puisqu'il aboutit, comme Kant, quoique par d'autres voies, à la
négation de la valeur métaphysique de l'intelligence humaine. Pour lui,
comme pour Kant, la critique de la Raison pure est définitive. Il était
donc réduit à faire de la métaphysique, non en intellectuel, mais en
artiste.
2° La deuxième cause me paraît résumée dans l'attrait des idées
spiritualistes, élevées et généreuses, hautement professées par le
nouveau maître. Pour lui, «la philosophie ne peut être qu'un vaste
effort pour transcender la condition humaine....», qu'un «irrésistible
courant pour hausser l'âme humaine au-dessus de l'idée»[517]. Or, tout
cela devait plaire à cette multitude d'âmes qui souffrent de
l'insuffisance si manifeste de la vie terrestre. Il les a aussi charmées
en se posant crânement, dès le début, en défenseur de la liberté contre
le déterminisme, du spiritualisme contre le grossier matérialisme et
même contre le mécanisme par qui en est la première étape. On sait avec
quelle force, en effet, et quel succès il a combattu sans relâche ces
deux erreurs à la mode. Il y revient sans cesse, à tout propos, et
toutes ses professions de foi spiritualistes sont applaudies
vigoureusement par son auditoire.
Malheureusement, ses préjugés monistiques l'inclineront plus tard à
effacer peu à peu les distinctions essentielles qui opposent l'esprit à
la matière, la liberté à la nécessité. Après les avoir fusionnées dans
l'identité universelle, on ne saura plus les reconnaître.
Ses préjugés antiintellectualistes, d'autre part, le porteront à
réhabiliter le sensible aux dépens de l'idée, la matière aux dépens de
l'esprit, et à faire ainsi le jeu de ceux qu'il voulait combattre. Mais
tout cela est trop subtil pour effacer dans l'esprit du public la bonne
impression première de sa doctrine nettement spiritualiste.
Il est vrai que cette doctrine, en même temps qu'elle exalte les
aspirations élevées de l'âme humaine, rabaisse son intelligence et sa
raison, dont les croyants faisaient logiquement la base et le soutien de
leur foi religieuse: _fides quærens intellectum_. Mais Pascal, l'auteur
de la célèbre apostrophe: _Taisez-vous, raison imbécile!_ ne leur a-t-il
pas appris à voir, au contraire, dans l'impuissance de la raison, un
secours inespéré pour leur foi?
De là une grande cause de succès auprès de certaines âmes, au fond
religieuses, mais surtout amies d'une religiosité vague, sans symbole et
sans dogme et même sans rite obligatoire. Privée du contrepoids de la
raison, l'intuition sentimentale ou mystique leur permet de tout croire,
comme le pragmatisme qui en dérive si facilement leur permet de tout
faire, puisque «agir c'est créer la vérité de ce qu'on fait». Et chacun
peut ainsi «vivre sa vie» et se faire, à son gré, pour son usage
personnel, comme la princesse Palatine, «son petite Religion». Quoi de
plus commode et de mieux prédestiné à une immense vogue?
3° A ce spiritualisme élevé, M. Bergson a su ajouter discrètement
quelques idées irréligieuses qui en ont fait un spiritualisme sans Dieu
et vraiment «laïque»: autre cause de succès par ce temps de laïcité à
outrance.
Ses critiques dédaigneuses et d'ailleurs injustes sur le Dieu de Platon
et d'Aristote font assez pressentir ce qu'il n'a pas encore exprimé bien
clairement, mais qui reste partout sous-entendu. Sa religion--si tant
est qu'on puisse lui appliquer ce grand mot--sera panthéistique et
mystique. Les amateurs des rêves flottants et nuageux--ils sont si
nombreux!--éprouvent déjà dans la sensation dissolvante de l'éternel
écoulement le frissonnement de l'être universel qui est l'âme des choses
et qui nous met en communication invisible avec l'intérieur même de
toutes les activités cachées de la nature. Télépathie, rayonnement des
esprits dans l'espace, conscience et communion universelle des êtres,
mystérieux secrets de l'occultisme, sont des croyances qui n'ont rien à
redouter--nous dit-on--des dogmes de la Religion nouvelle.
Quant à la nouvelle Morale, elle est attendue, dans la crise actuelle,
comme le Messie d'Israël.... On n'en connaît pas encore les contours
précis, encore moins la base, mais on devine que, sans un Dieu
personnel, elle ne saurait être que sans obligation ni sanction,
c'est-à-dire parfaitement «laïque». Eh! comment l'antiintellectualisme
pourrait-il trouver une loi morale supérieure à l'expérience humaine?...
De même qu'il aura affranchi la science de la notion de Vérité, la
Religion, de l'idée de Dieu, il ne peut donc manquer d'affranchir la
Morale de la notion du Bien obligatoire ou du Devoir.
Attendons toutefois qu'il nous révèle clairement son secret sur des
questions futures qu'il lui a plu de réserver.
4° A ce fonds de vérités et aussi d'erreurs séduisantes pour le public
de noire époque, le maître a su ajouter l'éclat de la forme. Parfois,
c'est un appareil scientifique solennel et austère, comme un théorème
qui marche et qui en impose au vulgaire. A ce liait, on reconnaît
l'ancienne vocation de M. Bergson pour les mathématiques.
Mais, d'ordinaire, c'est l'artiste qui se révèle sous les formes
littéraires les plus brillantes. Nous avons déjà parlé de ses métaphores
à jet continu, qui ont la vertu de masquer des erreurs ou de faire
paraître à l'endroit ce qui est retourné à l'envers, car le public les
interprète spontanément suivant les données du bon sens. Elles ont aussi
le don de prêter de la vie et de l'intérêt aux théories les plus
abstruses que l'auditoire serait bien incapable de suivre, et de lui
donner au moins l'illusion de les avoir comprises.
L'ancienne école repoussait la philosophie littéraire avec ses
considérations esthétiques ou mystiques. La nouvelle, au contraire, en
fait sa méthode essentielle d'exposition. L'image, qui venait parfois
compléter la preuve, ici tient sa place; elle tient lieu d'argument, car
elle suffit à satisfaire certains esprits peu exigeants ou du moins à
obtenir d'eux qu'ils lui fassent crédit.
D'ailleurs, elle charme et captive par son éclat imprévu, sa tournure
pittoresque, originale et vraiment neuve; et on applaudit l'incomparable
virtuosité de l'artiste. On l'écoute donc volontiers; sa musique est
comparée au chant de «l'_alouette_» dans le ciel bleu, et l'on se
presse, l'on s'entasse autour de sa chaire pour l'entendre.
Il est vrai que sa lecture est moins facile; à côté des pages
merveilleusement enlevées; on en rencontre d'autres--beaucoup plus
nombreuses--d'un opacité soporifique et vraiment ennuyeuses, qui nous
ont fait trop souvent redire le _quandoque bonus dormitat Homerus._ Ses
ouvrages manquent aussi de suite et de composition. Il suffit d'en
parcourir la table des matières pour être surpris de leur pauvreté,
surtout de l'imprécision et du vague dans la division et l'enchaînement
des sujets. Le logicien est ici pris en défaut: l'artiste fait tort au
professeur.
Toutefois, l'artiste excelle à ouvrir des horizons de rêve, propres à
satisfaire les tendances de l'imagination et les besoins du cœur dans
toutes les âmes que le Positivisme du siècle passé n'a pu contenter tout
à fait et qui désirent s'élever plus haut: au delà et audessus du
Positivisme! Tel est le secret de bien des enthousiasmes.
5° Enfin, une dernière cause d'un si grand succès--et ce n'est sûrement
pas la moindre,--c'est le goût du public actuel, ou, si l'on veut, la
mode du jour, qui se passionne également pour la _philosophie nouvelle_
comme pour le _théâtre nouveau_.
A propos d'une pièce à grand succès, de _la Vierge folle_--si j'ai bonne
mémoire,--un des plus distingués critiques parmi nos
contemporains--après avoir salué cette pièce comme un
chef-d'œuvre,--suivant la formule protocolaire obligatoire, ajoutait
aussitôt ces judicieuses remarques:
«Cet art est en train de dévier. Il n'est que temps de le reconnaître et
de signaler la fâcheuse erreur de direction qui le mène droit a
l'écueil. L'art, et cela peut se dire aussi bien de tous les arts, à une
tendance continuelle à s'écarter du réel et du vrai. Cette vérité ...
est une insupportable contrainte dont il médite sans cesse de
s'affranchir. Nature, raison, logique, vraisemblance, autant de, dures
maîtresses qui lui interdisent les plus agréables tours d'adresse et les
plus prestigieuses jongleries. Le jour où il se libère de ces entraves,
il se peut qu'il y soit encouragé par la complaisance du public, celui
ci ne demandant qu'à être diverti et commençant par applaudir à toutes
les excentricités qui le distraient de son ennui. C'est alors que la
critique peut tenir un emploi utile. Elle rappelle à l'écrivain que
l'art du théâtre est essentiellement un art d'imitation, qu'une comédie
de mœurs est un portrait et que son premier mérite est de
ressembler.... Tant que vous n'aurez pas changé les conditions de
l'humanité, vous serez obligé de vous y conformer, ou vous aurez
tort....
«Ce tort est celui du théâtre nouveau.... Il se place en dehors de
toutes les conditions de la vie réelle, il imagine des situations de
fantaisie, il en tire des effets qui peuvent donner l'illusion de la
vigueur, mais ne supportent ni la discussion ni l'examen[518]. Il nous
est cependant impossible de dépouiller toutes les données que
l'expérience et la réflexion nous ont lentement apportées. On exige de
nous que nous déposions au vestiaire, avec notre paletot, toutes les
notions acquises, toutes les constatations, tous les souvenirs qui
risquent de démentir des tableaux enlevés de chic par une brosse
exaspérée. Pourquoi et de quel droit?»[519]
Eh bien! ces réflexions sévères mais justes, nous étions en train de les
faire en lisant _l'Evolution créatrice_, parce que nous n'avions pas cru
devoir déposer «au vestiaire» de ce grand Cinéma toutes les notions
premières ni tous les premiers principes de la raison humaine.
Après avoir rendu un juste hommage à ce qu'on est convenu d'appeler un
chef-d'œuvre, ou tout au moins le chef-d'œuvre de M. Bergson, nous
nous demandions comment on avait pu concevoir une Evolution qui serait
_créatrice d'elle-même_, ou une création _sans aucun Créateur et sans
aucune chose créée_; comment une si prodigieuse imagination, qui froisse
à la fois la nature, la raison, la logique, les vraisemblances et toutes
ces «dures maîtresses de la vérité», qui sont les garde-fou de l'esprit
humain, avait pu être caressée par un esprit supérieur. Nous nous le
demandions avec angoisse, sans pouvoir trouver d'autre réponse que le
goût du public qu'il faut bien satisfaire, et dont la tyrannie a fait
tant d'autres victimes.
Renan, ce grand romancier de la religion auquel on peut bien comparer
les grands romanciers de la philosophie, écrivait quelque part cette
plainte bien connue: «Sitôt que j'eus montré le petit carillon qui était
en moi, le monde s'y plut, et, peut-être pour mon malheur, je fus engagé
a le continuer.»
Or, ce goût déprave du public contemporain vient de l'état intellectuel
de la génération présente. Dépourvue de toute culture la plus
élémentaire en Logique et en Ontologie--car on ne les enseigne plus dans
nos lycées ni nos collèges,--elle se laisse facilement séduire par
toutes les nouveautés et les hardiesses de l'imagination.
On dirait qu'aujourd'hui les esprits sont fatigués d'idées claires et
précises; que le goût des fuyances de la pensée a remplacé l'antique
goût des crédos positifs et des vérités éternelles; qu'on préfère les
rêveries poétiques aux solides démonstrations expérimentales et
rationnelles. Les contradictions elles-mêmes ne choquent plus; leurs
dissonances amusent plutôt comme un jeu original et élégant. Est-ce
l'anémie intellectuelle des races décadentes?
Nous n'osons répondre à cette angoissante question; mais ce que nous ne
craignons pas de dire, avec la plus profonde conviction, c'est que la
nouvelle philosophie antiintellectualiste n'est point le remède cherché,
qu'elle est, au contraire, dans une certaine mesure, à la fois cause et
effet de ce recul et de cette décadence de la pensée contemporaine ou de
l'esprit public.
Heureusement que les modes du jour sont éphémères et sans aucune
prétention à la durée éternelle. Après une éclipse momentanée, nous
reverrons de nouveau--n'en doutons pas--se lever sur notre horizon et
briller de son éclat naturel cette foi calme et tranquille en la valeur
de la raison humaine, qui a inspiré tous les chefs-d'œuvre et orienté
tous les plus grands génies des siècles passés.
M. Bergson ne nous démentira pas, au contraire. Il domine de trop haut
son auditoire pour ne pas avoir senti où est le point vulnérable de son
brillant système, et il a eu plus d'une fois la loyale franchise de nous
avouer ses doutes.
A la fin de son cours, en mai 1911, adressant ses adieux à son bel
auditoire, il lui confiait que «la joie de créer est la meilleure de
toutes» et qu'il éprouvait cette joie de créateur en contemplant son
système. Puis il ajoutait ces paroles significatives: «Si le philosophe
s'attache à la poursuite de la renommée, c'est parce qu'_il lui manque
la sécurité d'avoir créé du viable._ Donnez-lui cette assurance, vous le
verrez aussitôt faire peu de cas du bruit qui entoure, son nom.»[520]
Notre créateur d'antiintellectualisme a donc la crainte--d'ailleurs bien
fondée--de n'avoir point créé du viable. C'est l'opposé de l'auteur
classique qui terminait son œuvre par ce cri de confiance en
l'immortalité: _Exegi monumentum ... ære perennius_!
Cet aveu de M. Bergson, loin d'être isolé, semble au contraire le
tourmenter et le poursuivre, comme un secret remords.