manière complète, puisqu'elles ont besoin d'organes corporels pour vivre
de la vie végétative, de la vie sensible, et même, indirectement, de la
vie intellectuelle, comme le prouve surabondamment l'expérience vulgaire
et scientifique, d'après M. Bergson lui-même.
_Comment_ entrent-elles dans les corps?--Elles y viennent du dehors,
θύραθεν, d'en haut, comme le disait Aristote, suivant les lois
providentielles de la Biologie, que savants et philosophes cherchent à
découvrir peu à peu, mais que personne ne peut nier.
_Quand_ l'âme entre-t-elle dans le corps?--Dès qu'il est apte à la
recevoir: en cela, rien de plus raisonnable.
Il est donc entièrement inexact d'affirmer que «toutes ces questions
resteront sans réponse», alors que des réponses, si simples et si
satisfaisantes, sont déjà faites depuis longtemps et connues de tous.
C'est même plus qu'inexact, c'est entièrement faux, d'ajouter que ces
doctrines spiritualistes sont «la négation de la science». Une si énorme
assertion, dépourvue de la moindre preuve, n'a aucune valeur.
Quant à «se décider à voir la vie du corps sur le chemin qui conduit à
la vie de l'esprit», il y a longtemps que les spiritualistes partisans
de l'évolution s'y sont «décidés», sans renier pour cela aucun de leurs
principes, comme nous le propose M. Bergson.
Ainsi, l'Intuitionnisme spiritualiste n'a rien à redouter des objections
de l'intelligence ni de la science. Ce sont là de vains scrupules qu'une
étude plus attentive des premières notions et des premiers principes
d'Ontologie suffirait à dissiper.
En revanche, cet Intuitionnisme spiritualiste a, croyons-nous, tout à
redouter de lui-même, c'est-à-dire de ses autres doctrines soi-disant
intuitionnistes, et c'est sur ce point capital que nous voudrions
attirer l'attention du lecteur.
* * * * *
Qu'est-ce que _l'âme_, qu'est-ce que la _personne humaine_ pour M.
Bergson?
Le mot «âme», toujours mis par lui entre guillemets, est complètement
vidé de son sens naturel; il ne signifie plus un agent ni un principe
substantiel d'activité psychique, puisqu'il n'y a plus dans ce système
que des actions sans agent, des attributs sans sujet, des modes d'être
sans être.
L'âme n'est donc plus qu'un «mouvement», un pur phénomène, une ombre
d'elle-même. Or, un mouvement, un phénomène, une ombre, n'ont rien,
comme la substance, de stable ni de permanent, et, de par leur nature,
ne peuvent avoir aucune prétention à l'immortalité.
En réalité, au contraire, l'âme est une substance simple et spirituelle,
c'est-à-dire, de par sa nature même, incorruptible et suffisamment
indépendante de la matière pour vivre séparée dans l'immortalité.
Qu'est-ce que la _personne_ pour M. Bergson?--Pour nous, c'est une
substance individuelle et raisonnable, suivant la définition classique:
_rationalis naturæ individua substantia._ On peut donc lui attribuer
encore, malgré son union naturelle avec un corps corruptible, la
spiritualité, l'incorruptibilité, l'immortalité. Pour M. Bergson, au
contraire, elle n'est que «la continuité d'un mouvement» purement
psychique, il est vrai, comme la mémoire qui en fait le fond[492];--ou
bien encore elle est «un élan en avant». Qui donc pourrait désormais
nous garantir qu'il ne s'arrêtera pas?
Mais nous avons à faire un reproche encore plus grave à la théorie
bergsonienne. Les âmes séparées de leurs corps ne seraient plus
distinctes et fusionneraient comme des mouvements dans une résultante
commune. En effet, d'après ce système moniste, à l'origine toutes les
âmes étaient confondues dans l'unité du grand Tout psychique. Ce grand
«courant de la conscience» universelle essaya ensuite d'entrer dans la
matière «pour la convertir à ses fins», c'est-à-dire «en faire un
instrument de liberté». Mais bientôt paralysé, brisé, par les obstacles
matériels, il a dû se dissocier et se distinguer en personnalités
indépendantes. C'est donc la multiplicité des corps qui seule ferait la
multiplicité, au moins apparente et provisoire, des âmes et des
personnes. Or, cela est inadmissible[493].
Il est vrai que les scolastiques, à la suite de saint Thomas, ont bien
admis le principe d'individuation des esprits par la matière, mais dans
un tout autre sens. Pour saint Thomas, _telle_ âme, créée à la mesure de
_tel_ corps, doit à ce corps d'être _telle_ âme. La multiplication des
corps n'est donc que l'occasion de la multiplication des âmes, déjà
distinctes par leur aptitude à tel ou tel corps.
En sorte qu'après la séparation de son corps, cette _âme_ garde son
aptitude à l'informer de nouveau, et partant son individualité. Elle
demeure donc toujours distincte des autres âmes.
Or, ici il n'en est rien. Le _corps_ a découpé une âme dans le grand
Tout psychique[494], et cette âme, après sa séparation de ce corps,
revient s'y plonger et s'y perdre de nouveau pour refaire l'unité
passagèrement brisée. L'immortalité, au sens bergsonien, serait donc
impersonnelle, si tant est qu'elle existe encore; et ce n'est plus là
qu'une contrefaçon de l'immortalité véritable.
* * * * *
Enfin, un dernier reproche, le plus essentiel à nos yeux: Dans le
spiritualisme sans Dieu de M. Bergson, toutes les grandes preuves
morales de l'immortalité s'écroulent, et ce dogme demeure en l'air sans
aucun fondement.
On ne peut plus soutenir, en effet, que la _Justice_ de Dieu exige qu'il
rende à chacun selon ses œuvres dans une autre vie; ou qu'il réponde
par des sanctions futures à cette sublime protestation de la conscience
humaine contre toutes les injustices des méchants, contre toutes les
tyrannies de l'iniquité triomphante: «Tremblez, tyrans, vous êtes
immortels!»
On ne peut plus prétendre que la _Sagesse_ de Dieu se doit à elle-même
de ne pas détruire sans motif son chef-d'œuvre, qui est l'âme humaine,
après l'avoir créée avec une nature et des aspirations immortelles; et
surtout de ne pas détruire sur cette terre l'ordre moral par la
suppression des sanctions futures, base essentielle du devoir, de la
morale et de la vie sociale.
On ne peut pas davantage faire appel à la _Bonté_ de ce Dieu, gage non
moins certain que sa Sagesse et sa Justice de notre immortalité future.
Après avoir mis au tréfond du cœur humain le désir infini du Vrai, du
Bien, du Beau, dans une vie sans limite--désir dont l'animal sans raison
est incapable;--après nous avoir créés pour le bonheur et pour la
félicité suprême, la Bonté divine ne peut, en effet, nous anéantir au
moment où nous semblons toucher au but désiré et prêts à recueillir la
récompense de nos travaux, de nos luttes et de nos souffrances
terrestres. En imposant à l'homme de si décevantes espérances, cette
Bonté se renierait elle-même et se changerait en absurde cruauté!
Eh bien! toutes ces preuves, toutes ces intuitions évidentes--qui ont
arrêté et vaincu le scepticisme universel de Kant, de Renan et de tous
les cœurs simplement honnêtes--s'écroulent, disons-nous, et
disparaissent après la négation de l'existence de Dieu. Et comme elles
sont le fond même de cet «instinct profond» d'immortalité, allégué par
M. Bergson, et tout pétri du sentiment de la Justice, de la Sagesse et
de la Bonté éternelles, cet instinct n'est plus qu'un mot vide, sur
lequel nous ne pouvons plus fonder nos espérances.
Que M. Bergson y réfléchisse bien, avant de faire subir une si grave
mutilation à un système qu'il dit être encore spiritualiste. Et
puisqu'il médite si souvent sur la mort; puisqu'il semble hanté et
poursuivi par le tourment de l'au-delà--au témoignage des amis qui
l'approchent et même des journalistes admis à l'interviewer [495],--nous
gardons encore espoir. La pensée de la mort a toujours été une si sage
conseillère!
Sans doute, elle peut, de prime abord, effaroucher l'orgueil de l'homme
et le provoquer à la révolte. Il fera alors appel aux découvertes de la
science future qui finira--peut-être!--par arracher aux forces de la
nature le secret de vaincre la mort et de nous élever à la
«surhumanité»[496]. Ou bien il s'imaginera voir et entendre dans le
lointain des siècles cette «charge irrésistible de l'Evolution
créatrice, qui doit culbuter tous les obstacles au progrès sans fin et
nous affranchir de la mort elle-même....»[497]
Mais ce premier rêve d'orgueil une fois passé et son frémissement calmé,
l'intuition de l'esprit et du cœur, en face des réalités présentes,
ramènera cet homme, très doucement, très humblement, aux pieds du
souverain Maître de la vie, qui seul peut commander à la mort, nous
laver de nos iniquités et nous ouvrir les portes de la Vie bienheureuse.
Pour les amis de Dieu, en effet, la vie n'est point enlevée par la mort,
mais seulement transformée, _vita mutatur, non tollitur_; Il est pour
eux la Résurrection et la Vie. C'est donc à lui qu'il faut aller, car il
a seul les secrets de la Vie éternelle!
L'expérience «vécue» de cette intuition religieuse en est faite et
refaite chaque jour par des milliers d'esprits superbes qui s'essayent à
redevenir humbles, et l'un d'eux, l'un des plus incrédules, adressait
récemment dans un «Testament» suprême, «à quelques-uns de ses frères, de
qui elle est attendue, peut-être», cette éloquente profession de foi:
«L'existence d'une Pitié suprême (du Créateur pour sa créature), on la
sent plus que jamais s'affirmer universellement dans les âmes hautes qui
s'éclairent à toutes les grandes lueurs nouvelles.... La Pitié suprême
vers laquelle se tendent nos mains de désespérés, _il faut qu'elle
existe_, quelque nom qu'on lui donne; _il faut qu'elle soit là_, capable
d'entendre, au moment des séparations de la mort, notre clameur
d'infinie détresse; sans quoi, la création, à laquelle on ne peut
raisonnablement plus accorder l'inconscience comme excuse, deviendrait
une cruauté par trop inadmissible à force d'être odieuse et à force
d'être lâche.»[498]
Celle belle parole de Pierre Loti, toute pleine de sanglots et
d'espérances, est, à son insu peut-être, un écho de la grande voix du
Roi-prophète dans son _De Profundis_ qu'ont redit et que rediront
jusqu'à la consommation des siècles, chacune en sa langue, toutes les
nations et toutes les générations humaines. Elle est le cri de la
nature, la voix de Dieux!
* * * * *
NOTE SUR LE «MONISME» DE M. BERGSON.
Deux lettres importantes de M. Bergson au P. de Tonquédec, récemment
publiées dans les _Etudes_ (20 fév. 1912), démontrent que la méditation
des problèmes moraux commence--comme nous l'espérions--à faire évoluer
sa pensée et à l'orienter des confins du monisme vers un certain
dualisme encore vague. Mais ce serait une grande illusion de croire que,
pour opérer cette évolution et faire apparaître un Créateur transcendant
à sa créature--tel que l'enseigne un vrai spiritualisme,--il suffirait
de quelques retouches superficielles au système de l'Evolution
créatrice. Non, il ne peut suffire de changer, par exemple, le «_centre_
ou la _continuité_ de jaillissement» d'où dérivent les mondes, en
«source de jaillissement»[499]. Certes, la première formule est
malheureuse. Un «centre» ne peut faire fonction de cause transcendante.
Il ne peut être réellement distinct des flots qui jaillissent, encore
moins être du nature différente. La «continuité de jaillissement» n'eut
qu'un nom collectif de ces flots incessants, ce n'est point une cause
supérieure.
Quant à la «_source_ de jaillissement», elle est une formule meilleure,
mais encore bien vague, qui se prête trop aisément à une interprétation
monistique. Sans doute, à sa source, la vie est plus pure; elle n'est
pas encore chargée de cette matérialité qu'elle produira par une espèce
de dégradation d'énergie, de relâchement d'intensité, qui rappelle un
peu trop la chute de l'Absolu chez les Alexandrins. Elle est donc plus
pure, mais est-elle de nature différente? Il est clair que non. Une
«source de jaillissement» pourrait être une image d'un panthéisme
émanationniste, nullement d'une création théiste.
Bien plus, l'évolution des mondes, loin de se produire _ad extra_ hors
de sa source, se ferait plutôt _ad intra_ par un simple grossissement
intérieur, si nous nous en rapportons à cette explication de M. Bergson:
«Tout est obscur dans l'idée de création, si l'on pense à des choses
(des substances) qui seraient créées et à une chose (une substance) qui
crée.... Mais que l'action grossisse en avançant, qu'elle crée au fur et
à mesure de son progrès, c'est ce que chacun de nous constate quand il
se regarde agir.»[500] C'est ce que l'auteur, dans le même passage,
explique en termes encore plus clairs en disant: «Dieu, ainsi défini,
n'a rien de tout fait.» Il se fait donc sans cesse et progresse avec le
jaillissement des mondes[501].
Après cela, que M. Bergson se défende d'être encore moniste ou
panthéiste, cela ne peut avoir qu'un sens. Il ne l'est pas à la manière
de Spinosa, de Spencer, de Taine ou d'Hœckel, assurément, car il ne
professe pas comme eux un monisme par identité et homogénéité
substantielle, encore moins un monisme matérialiste, mais ce n'en est
pas moins un autre monisme par croissance et évolution à travers des
états successifs toujours nouveaux et irréductibles aux précédents.
Libre à M. Le Roy d'appeler cela «un panthéisme orthodoxe»[502]; pour
nous, nous l'appellerons un panthéisme tout court, parce qu'il efface la
distinction substantielle entre le Créateur et ses créatures, pour ne
laisser entre eux que des distinctions modales[503].
On comprend maintenant que pour transformer en Dualisme le Monisme
Bergsonien, quelques retouches superficielles ne puissent suffire. Il ne
s'agit point ici de formules, il s'agit de l'âme, même du système.
Encore deux remarques pour le faire mieux comprendre.
1° Le système de M. Bergson, nous l'avons vu très longuement, est tout
entier fondé sur le _Devenir pur:_ ce n'est plus l'Acte qui prime la
Puissance, mais la Puissance qui prime l'Acte. Or, cela est aux
antipodes de la doctrine spiritualiste qui a fait de Dieu _l'Acte pur_,
infiniment actif et parfait. Le dieu Bergsonien qui est «en train de se
faire» ne sera jamais qu'une caricature du vrai Dieu.
2° Le système Bergsonien est essentiellement antiintellectualiste. Or,
je le défie bien de revenir au vrai Dieu par des considérations
morales--à la manière de Kant--sans user comme lui de l'intelligence,
c'est-à-dire des notions intellectuelles et des procédés intellectuels
qu'il a commencé par répudier comme illusoires.
Kant, pour réédifier par la Raison pratique ce qu'il a démoli par la
Raison pure, recourt à la foi aveugle du sentiment moral. Bergson
changera seulement d'étiquette en appelant du nom d'_intuition_ la foi
morale de Kant, mais le paralogisme sera le même.
Les notions fondamentales et les raisonnements contenus dans l'œuvre de
réédification par la Morale, sont du domaine et sous le contrôle de
l'Intelligence ou de la Raison pure. L'antiintellectualisme est ainsi
acculé dans une impasse, emmuré dans la prison sans issue qu'il s'est
bâtie de ses propres mains.
Son auteur, malgré ses meilleures intentions, est donc le prisonnier de
son système. Pour en sortir, il ne suffit plus de le retoucher par les
sommets, il faut le refaire par la base.... Certes, c'est là un
sacrifice douloureux et même héroïque pour tous les inventeurs célèbres:
aussi se contentent-ils, d'ordinaire, de dédoubler leur personnalité.
Ils séparent par une cloison étanche la raison théorique et la foi
morale, la spéculation pure et l'action pratique--démontrant ainsi,
mieux que par des raisonnements, la fausseté de systèmes qui ne peuvent
être vécus.
Quoi qu'il en soit, nous saluerons de tous nos vœux cette tentative
d'évolution de M. Bergson vers une Morale théiste. Se ferait-elle au
prix d'un dédoublement de la pensée et de la conscience, ce ne serait
pas la payer trop cher. Au surplus, qui pourrait la taxer
d'inconséquence dans un système où les effets de l'Evolution créatrice
sont toujours «imprévisibles» et «sans aucune proportion avec leurs
antécédents»?...
* * * * *
CONCLUSION GÉNÉRALE.
I. Arrivés au terme de cette étude, une vue rétrospective peut nous
permetter de mieux saisir l'ensemble et la synthèse de la philosophie
bergsonien.
Dès le début, nous disions que son point de départ n'était pas sans
analogie ni sans parenté avec celui d'Aristote. Pour le philosophe d
Stagire, c'est le _mouvement_; pour M. Bergson, c'est le Temps, qui est
la forme la plus saillante du mouvement, comme le mouvement est la forme
la plus saillante du réel.
Mais si les points de départ diffèrent déjà, les procédés diffèrent
encore plus. Aristote, par une simple analyse, distingue d'abord le
mouvement du mobile ou du sujet en mouvement: _substance_ et _accident_.
Puis, dans le mouvement, qui est un passage de la puissance à l'acte, il
distingue aussitôt deux états opposés de la réalité: l'état _potentiel_
et l'état _actuel_: clé de voûte de toute sa métaphysique.
M. Bergson, au contraire, synthétise ou plutôt confond tous ces termes:
le mouvement ne se distingue plus du mobile en mouvement, et le mobile
se trouve ainsi supprimé: plus d'agent ni de patient, plus de substance:
le mouvement est le tout du réel.
Enfin, le temps lui-même est identifié au mouvement et devient la
«substance» même des choses, la seule réalité. C'est un pur
_phénoménisme_.
Quant à la nature de cette «substance», Aristote avait encore distingué
la matière et l'esprit. M. Bergson ne les distingue que pour mieux les
confondre. Tout est psychique, et la matière elle-même n'est que du
psychique dont le mouvement est «inverti».
En conséquence, tandis qu'Aristote s'achemine vers une conception
pluraliste de l'Univers où l'unité se fait dans la hiérarchie des
formes, M. Bergson s'oriente vers le monisme universel où l'unité ne se
fait que par l'identification et la confusion des parties. La seule
différence du monisme psychique de M. Bergson avec le monisme
matérialiste ordinaire est qu'il donnera le rôle de substance
universelle, non plus à l'_Espace-matière_, mais au _Temps-esprit_, où
tout ne sera pas moins confondu.
Désormais, tout étant identique à tout, la logique de l'identité n'a
plus de raison d'être; les principes premiers sont caducs; et
l'antiintellectualisme triomphe sur les ruines de l'intelligence et du
bon sens.
Pour relever ensuite de ses ruines immenses la métaphysique--car
l'esprit humain ne saurait s'en passer,--l'on fait appel à une faculté
nouvelle qu'on appelle l'_intuition._ Malgré sa prétention de lire dans
l'intérieur même des choses, elle n'est autre que l'_imagination
créatrice_, et c'est elle que l'on charge de refaire le plan de
l'Univers. Une esthétique subtile et brillante, parfois mystique, le
plus souvent poétique, va détrôner la raison froide et calculatrice, en
attendant que cette «folle du logis» se détruise elle-même par ses
extravagances et ses excès.
Voici les principales conclusions auxquelles elle aboutit et qui sont
les traits les plus saillants de la métaphysique nouvelle:
1° _Négation de l'être; tout est Devenir pur_[504], sans que rien soit
déjà devenu, ou puisse jamais être et demeurer identique à lui-même,
sous le flot changeant des phénomènes. En d'autres termes, il n'y a plus
de personnes permanentes, ni de substances stables, ni de causes
actives, mais seulement des actions sans agent, des attributs sans
sujet, des accidents sans substance, des manières d'être sans être, un
devenir perpétuel de ce qui ne peut jamais être!
2° _Négation du vrai; plus de vérité stable ou acquise une fois pour
toutes_. La vérité, en effet, c'est ce qui est, ce que je conçois comme
il est. Mais puisque rien n'est ni ne peut être, et que tout le réel est
entraîné dans un écoulement perpétuel et insaisissable, il faut bien que
la Vérité suive le sort de l'être et s'abîme dans le gouffre sans fond
de l'inconnaissable.
De là ces formules si souvent rencontrées dans la philosophie nouvelle:
«plus de doctrine arrêtée», pas même de «méthode fixe», mais une «simple
tendance», une «orientation de la pensée plutôt que des résultats»[505],
ou bien encore, comme le dit W. James: «les choses ont moins
d'importance que la recherche des choses»; «les vérités ne sont que des
inventions commodes qui ont réussi»,--mot célèbre qui a fait fortune. En
sorte que nous serions réduits à chercher toujours sans pouvoir rien
trouver jamais. C'est le travail désespérant de Pénélope ou de Sisyphe
auquel on voudrait condamner l'esprit humain!
3° _Négation des principes d'identité ou de contradiction_, «lois du
discours», disent-ils, mais non du réel. En effet, puisque l'être n'est
pas, on ne peut le dire jamais identique à lui-même. Quant au
contradictoire, il reste encore impensable, vu la constitution actuelle
de notre esprit, mais il n'est plus impossible. Au contraire, il est au
fond du Devenir et à la racine même des choses, le Devenir étant à la
fois être et non-ètre, c'est-à-dire fusion ou identité des
contradictoires. Ainsi les contradictoires logiques s'allient à
merveille dans ce que M. Le Roy appelle les «profondeurs
supra-logiques», et désormais la fière devise de l'inventeur sera:
«Au-dessus ou au delà de la Logique!»
4° _Négation du principe de causalité_. Puisqu'il n'y a plus ni causes
ni effets, le principe de causalité n'a plus aucun sens et doit être
relégué au musée des antiques. Désormais, ce qui commence n'a plus de
cause et se fait tout seul.
Aussi bien l'Evolution créatrice est-elle conçue comme un pur mouvement,
sans aucune chose, qui soit mue ou qui meuve; comme un mouvement qui se
crée lui-même, en se donnant incessamment à lui-même l'existence qu'il
n'a pas. L'idée de _commencement absolu_ et sans cause--nous l'avons
déjà fait remarquer--est ainsi mise partout dans l'Univers, au
commencement, au milieu, à la fin de toute existence, et poussée jusqu'à
la plus éclatante absurdité.
5° _Négation de la multiplicité réelle des individus et des choses: tout
est un_. Le moi et le non-moi, le sujet et l'objet, la cause et l'effet,
le père et le fils, la matière et l'esprit, ne sont, paraît-il, que des
illusions de notre «postulat du morcelage» ou des exigences et des
nécessités de l'action. En réalité, tous les individus et toutes les
natures fusionnent dans le grand Tout.
Mais là où l'on ne peut plus distinguer des termes définis et multiples,
il n'y a plus de relations ni de lois. Toute loi devient donc illusoire,
c'est-à-dire que toute la législation de la Logique et de la Morale, de
la Physique et de la Métaphysique s'écroule dans un abîme chaotique et
sans fond où l'esprit n'a plus de prise.
6° _Négation du primat de la Raison_. L'instinct est, nous dit-on,
supérieur à l'intelligence, laquelle n'est qu'un «rétrécissement par
condensation d'une puissance plus vaste», à savoir de «l'élan vital»
primitif ou de l'instinct. C'est l'évolution de «l'élan vital» qui «l'a
déposée en cours de route», lorsqu'il était sur son déclin.
Aussi faut-il se défier des concepts qui ont maladroitement
«cristallisé» le fluent, ainsi que de ces jeux de concepts qu'on appelle
les jugements et les raisonnements, les déductions et les inductions,
dont l'apparente nécessité est illusoire; il ne faut se fier qu'aux
«intuitions» de l'instinct réfléchissant sur son principe, l'élan vital,
d'où il est sorti.
Cet instinct supra-intellectuel est une «sympathie
divinatrice»--impossible à définir par des concepts--qui nous donne une
vision directe et immédiate de l'intérieur même des choses avec
lesquelles nous communions intérieurement par l'action. C'est là que
nous découvrons comme un monde nouveau, où tout s'auréole de fluidité
dans un perpétuel écoulement. Telle est la vision de la durée pure ou du
Temps, qui ressemble à une continuité opaque et mouvante, à une
hétérogénéité indistincte et amorphe où tout fusionne dans l'Unité
suprême de la vie, comme dans un abîme mystique où l'esprit se perd.
Or, cette vision pure est tellement ineffable, que M. Bergson lui-même,
se sentant impuissant à l'exprimer, nous déclarait au Congrès de Bologne
qu'il passerait toute sa vie à la balbutier sans pouvoir jamais arriver
à se faire comprendre.