Toutefois, l'absence d'utilité ne serait encore qu'une marque négative

et comme une présomption de vérité. Resterait à préciser sa marque

positive, son critère; et c'est ici que notre auteur devient muet.

Parfois, il est vrai, il insinue que le seul moyen de comprendre une

chose serait de la vivre. Le vrai critère serait donc _la vie_?[476]

Comme si une hypothèse fausse ne pouvait pas être aussi vécue qu'une

hypothèse vraie! Toutes les philosophies, toutes les religions

existantes ou _vivantes_ seraient donc également vraies?... A son tour,

la vie consisterait à n'avoir plus de critère?... Autant de problèmes

qui restent en l'air, dans la philosophie bergsonienne, sans qu'on en

puisse préjuger encore la solution.

M. Bergson ne peut manquer d'aborder de front un sujet si important et

si plein d'actualité. Aussi attendrons-nous qu'il ait plus clairement

formulé son opinion définitive pour la discuter. Que si le lecteur plus

exigeant réclamait de nous un pronostic, nous lui dirions que nous

serions fort surpris de ne pas voir M. Bergson se séparer nettement des

pragmatistes qui--un peu hâtivement--se réclamèrent de lui comme d'un

maître.

* * * * *

IX

LE PROBLÈME DE LA CONTINGENCE ET DE LA DESTINÉE HUMAINE.

Toute philosophie qui se respecte doit bien finir, au terme de ses

spéculations ou de ses divagations, par rencontrer le problème

«angoissant» de la contingence et de la destinée humaine. Aussi bien la

philosophie «nouvelle» n'a-t-elle pu complètement l'esquiver.

Vers la fin du volume de _l'Evolution créatrice_ auquel nous venons de

consacrer les cinq derniers chapitres de cette critique, nous trouvons,

en effet, posée la fameuse et inévitable question, mais elle nous a paru

accompagnée de deux réponses bien différentes et même opposées.

La première--la moins satisfaisante des deux--est un effort puissant de

dialectique _a priori_ pour nous démontrer que ce n'est là qu'un

«pseudo-problème soulevé autour d'une pseudo-idée». Volontiers, l'auteur

nous dirait avec Littré: «Laissez là ces chimères.... Ces problèmes sont

une maladie. Le moyen d'en guérir, c'est de n'y pas penser.»[477] C'est

par l'examen de cette première solution que nous allons commencer.

* * * * *

I.--Tous nos lecteurs savent ce que l'on entend par la _contingence_.

Tout ce qui commence ayant une cause est un être _ab alio_, un être

dérivé, second, c'est-à-dire un être contingent, tandis que ce qui n'est

pas par un autre est par lui-même, _a se_, et trouve en lui-même, dans

la perfection de sa propre nature, son explication ou sa raison d'être.

Ainsi un fils vient de son père et de sa mère: il est donc contingent.

Et comme le père et la mère ont commencé par être eux-mêmes engendrés,

ils sont encore des êtres contingents. De même, ma pensée actuelle vient

de la fécondité de mon esprit, elle est donc contingente, et mon esprit

lui aussi est contingent s'il n'est pas nécessaire et éternel.

Tandis que l'être contingent, pour avoir passé de la puissance à l'acte,

reste marqué du sceau de la puissance qui est une dépendance et une

relativité essentielles, comme nous l'avons vu, l'être qui serait _acte,

pur_, sans aucun mélange de potentialité, serait l'indépendance même et

l'absolue nécessité.

Or, cette théorie, qui est d'une complète évidence pour ceux qui nous

ont suivi jusqu'ici, en même temps qu'elle est d'une simplicité et d'une

beauté merveilleuses, ne pouvait avoir le don de plaire aux philosophes

qui ont saccagé et ruiné les premières notions du bon sens sur

lesquelles notre théorie est fondée, notamment les notions d'être,

d'identité, de contradiction et de causalité. Désormais, il sera, non

seulement curieux, mais très instructif de les voir se heurter et se

débattre impuissants contre cette nouvelle barrière, et, ne pouvant plus

résoudre le problème qu'elle suscite, chercher du moins à le subtiliser.

Voici, en effet, comment ils ont essayé de supprimer le grand problème

inéluctable, celui de la contingence.

Avant d'attaquer la contingence possible de l'_être_ lui-même, M.

Bergson commence, par une savante stratégie, à combattre la contingence

d'une des manières d'être les plus frappantes des choses de ce monde, à

savoir leur _ordre_[478]. L'idée de désordre, dit-il, n'est qu'une

pseudo-idée, soulevant un pseudo-problème, celui de l'origine ou de la

raison d'être de cet ordre. Or, le désordre n'est même pas possible;

donc l'ordre est nécessaire; donc, «du même coup s'évanouissent (avec

l'idée de désordre) les problèmes que l'on faisait lever autour

d'elle»[479].

Tout d'abord, l'auteur distingue «deux espèces d'ordre irréductibles

l'un à l'autre»: 1° l'ordre «voulu», où les choses sont disposées de

concert vers un but; 2° l'ordre «automatique», où les choses sont

dispersées d'une manière quelconque. Ainsi, tracez au hasard sur le

tableau noir n'importe quelle figure: elle constituera toujours une

figure géométrique.

Voici maintenant l'application de ces deux notions à un cas donné:

«Quand j'entre dans une chambre et que je la juge «en désordre»,

qu'est-ce que j'entends par là? La position de chaque objet s'explique

par les mouvements automatiques de la personne qui couche dans la

chambre, ou par les causes efficientes, quelles qu'elles soient, qui ont

mis chaque meuble, chaque vêtement, etc., à la place où ils sont:

l'ordre au second sens du mot est parfait. Mais c'est l'ordre du premier

genre que j'attends, l'ordre que met consciemment dans sa vie une

personne rangée, l'ordre voulu, enfin, et non pas l'ordre automatique.

J'appelle alors désordre l'absence de cet ordre.»[480]

Le désordre n'est donc que la désillusion de l'esprit qui cherche un

ordre et qui en trouve un autre. Mais il faut nécessairement que l'un ou

l'autre existe; l'ordre est donc nécessaire; il est partout et toujours.

Et s'il est nécessaire, il n'est plus un mystère à éclaircir et n'a plus

besoin d'explication. La seule question: «pourquoi il y a de l'ordre»

n'a plus de sens.

A ce raisonnement d'apparence spécieuse, nous répondrons en accordant à

M. Bergson, qu'en effet, si l'on admet sa définition--et nous

l'admettrons pour simplifier la discussion,--si l'on admet qu'on doive

appeler du mot d'ordre tout arrangement quelconque des choses--ordonné

ou désordonné,--sa conclusion s'impose: il est nécessaire que nous

trouvions toujours et partout dans les choses l'un de ces deux ordres.

Mais est-il nécessaire d'y trouver l'un plutôt que l'autre? il est clair

que non. Le choix entre les deux est contingent. A plus forte raison, si

nous sommes en présence d'un ordre intentionnel, le choix de tel ou tel

plan parmi le nombre infini de plans également possibles sera

contingent. Et alors le problème premier, que l'on a voulu supprimer,

revient tout entier avec sa force impérieuse: pourquoi ce plan plutôt

qu'un autre? S'il est nécessaire qu'il y en ait un, aucun d'eux pourtant

n'était nécessaire: et s'ils sont tous contingents, ils ont donc une

cause.

M. Bergson lui-même nous aide dans notre raisonnement lorsqu'il

reconnaît «qu'un ordre est contingent et nous apparaît contingent par

rapport à  l'ordre inverse, comme les vers sont contingents par rapport à

la prose et la prose par rapport aux vers»[481].--C'est là tout ce que

nous demandons. Il est donc contingent et nullement nécessaire que

l'univers soit un poème écrit en vers ou en prose; si c'est en vers, il

est contingent que ce soit en vers de telle ou telle mesure, soumis à

telles ou telles lois, etc. La contingence renaît ainsi de ses cendres;

et le problème de savoir quelle est la cause de l'ordre contingent que

nous admirons, au lieu de s'évanouir, avec la pseudo-idée du désordre,

comme on nous l'avait annoncé, s'impose aussi impérieux que jamais aux

investigations de l'esprit humain.

Ce premier problème nous conduit naturellement au second. De la

contingence de l'ordre qui n'est qu'une manière d'être, passons à la

contingence de _l'être_ lui-même. Ici, nous allons serrer encore de plus

près et voir plus à fond la difficulté qu'on nous oppose. La nécessité

d'un certain ordre que nous avons accordée n'était d'ailleurs qu'une

nécessité hypothétique. Si tel être existe, il lui faut nécessairement

une manière d'être et un ordre quelconque; mais aucune manière d'être,

aucun ordre n'est nécessaire à cet être si, loin d'être lui-même

nécessaire, il est contingent. C'est donc la contingence de l'être

lui-même qu'il importe surtout d'examiner.

La seconde attaque de M. Bergson contre la contingence sera parallèle à

la première[482].

Elle en sera presque une répétition. Le désordre était une pseudo-idée

soulevant un pseudo-problème: quelle est la cause de l'ordre?--Le néant

sera ici la pseudo-idée soulevant un autre pseudo-problème: quelle est

la cause de l'existence?--On entrevoit déjà tout le plan de bataille, ou

plutôt la trame subtile du piège qu'on nous prépare.

L'auteur ne consacre pas moins de vingt-six pages à nous démontrer la

majeure de sa preuve, à savoir que l'idée du néant absolu est «une idée

destructive d'elle-même, une pseudo-idée, qui se réduit à un simple

mot». Cette longue dissertation, déjà parue sous forme de cours et

d'article, de Revue[483], est, en effet, très instructive à relire, si

l'on veut comprendre le fort et le faible de ce merveilleux analyste

psychologue qu'est M. Bergson, conférencier aussi brillant que subtil,

aussi habile à jongler avec les idées qu'avec les images et les formes

littéraires. Mais pourquoi sa pénétrante psychologie n'est-elle pas

doublée d'une logique impeccable? Qu'on juge de la portée de notre doute

par un simple trait.

Après s'être évertué à nous montrer que l'idée de néant n'était

elle-même qu'un pur néant et un mot vide, voici qu'à son tour, victime

sans doute de l'illusion commune, il se prend à lui attribuer un rôle;

et non seulement un rôle négatif, comme on le fait couramment dans

l'Ecole, mais encore un rôle positif, et même un premier rôle. «Ainsi,

d'après lui, nous nous servons du vide pour penser le plein»;--nous

allons de l'absence à la présence»;--«nous passons par l'idée du néant

pour arriver à celle de l'être»;--«l'idée du néant est souvent le

ressort caché, l'invisible moteur de la pensée philosophique», etc.

L'auteur a beau ajouter que c'est «en vertu d'une illusion fondamentale

de l'entendement», il n'en reste pas moins qu'un rôle si utile et si

puissant, attribué à une idée qui n'existe même pas, semble quelque peu

contradictoire.

Aristote et saint Thomas, qui reconnaissent pourtant la réalité de cette

idée négative du néant, ne lui ont jamais attribué une telle vertu.

Jamais ils n'ont dit que notre pensée doit s'élever du vide au plein, du

néant à l'être. Pour eux, au contraire, l'idée d'être est la première

que puisse saisir l'intelligence[484]; et le néant n'est conçu qu'en

second lieu, négativement et par le contraste de la présence avec

l'absence; pour eux, c'est l'idée d'être qui est «le ressort caché et

l'invisible moteur de la pensée philosophique» et non pas l'idée du

néant. Jamais ils n'auraient écrit, comme M. Bergson: «l'existence

m'apparaît (par une illusion naturelle) comme une conquête sur le

néant»;--«je me représente toute réalité comme étendue sur le néant

comme sur un tapis»;--«si quelque chose a toujours existé, il faut que

le néant lui ait toujours servi de substrat ou de réceptacle, et lui

soit, par conséquent, éternellement antérieur.»

Toutes ces prétendues «illusions fondamentales à notre entendement» ne

sont que des imaginations fantastiques et puériles, auxquelles aucun

esprit sérieux ne s'arrête, et qu'il suffit de classer à côté de la

fameuse méthode à fabriquer les canons: prenez un trou, et tout autour

de ce trou, coulez du bronze....

Mais voici qui paraît encore plus fort. Après avoir soutenu que l'idée

de néant n'est qu'un mot vide, on ajoute, sans hésiter, qu'il est très

plein, car il contient autant et même _plus_ que l'idée d'être. Ici nous

devons citer textuellement, tant la chose est invraisemblable: «Si

étrange que notre assertion puisse paraître, _il y a_ plus, _et non pas_

moins _dans l'idée d'un objet conçu comme_ «_n'existant pas_» _que dans

l'idée de ce même objet conçu connue_ «_existant_», _car l'idée de

l'objet_ «_n'existant pas_» _est nécessairement l'idée de l'objet_

«_existant_», _avec, en plus, la représentation d'une exclusion de cet

objet par la réalité actuelle prise en bloc_.»[485]

Par là, M. Bergson voudrait-il dire avec Michelet et les sophistes

hégéliens: «le néant est une catégorie plus riche que celle de

l'être?»[486]--Nous nous refusons à le supposer. Il faut donc expliquer

autrement sa pensée. On peut soutenir, en effet, qu'il y a _plus de

complication_ dans une formule négative que dans une formule positive.

Ainsi, dans la formule X^{n}-X^{n}, il y a plus de signes que dans la

simple, formule X^{n}. Mais il est clair qu'il n'y a pas _plus d'être_,

et qu'une personne à qui il manque cent francs n'est certes pas plus

riche que celui qui les a. Nous aimons à croire que telle est la vraie

pensée de l'auteur, d'accord avec celle du bon sens. Mais, alors, on

conviendra que, pour arriver à ce résultat, tout cet appareil brillant

de thèses et d'antithèses, d'affirmations et de négations, n'était pas

indispensable. C'est là un jeu qui amuse sans instruire beaucoup, un feu

d'artifice qui éblouit sans éclairer; et loin d'éclaircir ainsi les

questions, on les embrouille à plaisir.

Quelque utiles que soient ces observations pour comprendre la manière

brillante de notre adversaire, revenons à sa thèse capitale: l'idée du

néant absolu n'est qu'une pseudo-idée, un mot vide de sens; elle

n'existe même pas subjectivement.

En effet, si elle était quelque chose en nous, ce serait ou une _image_,

ou une idée _positive_, ou une idée _négative_. Or, elle n'est rien de

ces trois choses. Les deux premières hypothèses sont longuement

développées, et l'auteur a ici le triomphe facile. On pourrait dire

qu'il enfonce des portes ouvertes. Personne n'a jamais prétendu que le

néant pût être dessiné, photographié ou mis en image, ni que son idée

eût un contenu positif. Quant à la troisième hypothèse, celle d'une idée

vraie, quoique négative, la question est beaucoup plus délicate et

subtile, nous le reconnaissons volontiers, mais pour des motifs bien

différents de ceux par lui allégués.

Dire, par exemple, qu'on ne peut nier une chose sans la remplacer par

une autre, au moins implicitement, ne nous paraît pas un principe

universel. Cela est vrai pour la soustraction physique des objets, car

on ne peut enlever un objet matériel sans le remplacer en même temps au

moins par de l'air, puisque le vide est impossible. Cela est vrai aussi

pour les jugements, car on ne peut nier une proposition sans affirmer,

au moins implicitement, sa contradictoire.

Mais cela ne nous paraît plus évident pour les simples notions. Si je

mets un signe négatif devant une quantité quelconque, il n'en reste plus

rien, et la quantité n'est nullement remplacée par une autre quantité ni

par une qualité ou toute autre notion. C'est ainsi que se forment les

notions de quantités négatives et les autres notions négatives.

Du reste, M. Bergson reconnaît, comme tout le monde, qu'on peut nier

l'existence de chaque chose en particulier, parmi toutes celles qui nous

entourent; ce serait seulement la négation en bloc de toutes ces choses

à la fois qui serait impossible et contradictoire. Mais d'où pourrait

venir cette prétendue contradiction?

Sans doute, la _réalisation_ ou la possibilité _extrinsèque_ de cette

supposition, à savoir: il aurait pu se faire qu'il n'existât rien du

tout, est en contradiction avec les faits, soit avec l'existence de

cette pensée elle-même, soit de toute autre réalité présente, car, selon

la parole bien connue de Bossuet: «Si rien n'existe, rien n'existera

jamais.»

L'hypothèse qu'à un moment donné il a pu n'y avoir rien est donc

démentie par les faits; elle est en contradiction avec les faits, mais

est-elle en contradiction avec elle-même? Nous ne le voyons pas. Et

lorsque M. Bergson la prétend contradictoire parce qu'elle serait «un

fantôme chevauchant sur le corps de la réalité positive auquel elle est

attachée», je reconnais qu'en effet elle serait contradictoire si, en

même temps qu'elle suppose que rien n'existe, elle supposait sa propre

existence ou celle du sujet pensant où elle «chevauche». Mais il n'en

est pas ainsi, et ce concept implique que rien n'existe, sans s'excepter

lui-même. Supposition contradictoire avec les faits, nous le répétons,

c'est clair; mais nullement contradictoire en elle-même: ce qui

constitue sa possibilité _intrinsèque_. Si le néant absolu ne peut être

_affirmé_, il peut du moins être _pensé_: c'est un _être de raison_,

c'est-à-dire un concept auquel, dans la réalité, ne correspond aucun

être, mais seulement une relation que la raison conçoit[487].

Quoi qu'il en soit de cette subtile controverse, accordons à M. Bergson

que cette idée de néant absolu soit contradictoire et impossible;--pour

n'avoir pas l'air d'asseoir sur une pointe d'aiguille la grave

conclusion que nous allons tirer.

Accordons-lui qu'on peut supposer la non-existence de chacun des êtres

qui nous entoure, mais pas de toutes les existences à la fois. Que

faut-il en conclure? Qu'il y a au moins une ou plusieurs existences

nécessaires? Assurément. Mais que toute existence est nécessaire et

qu'aucune n'est contingente? On ne le peut sans braver la plus

élémentaire logique. Ce serait d'ailleurs contredire trop ouvertement

aux faits: puisqu'il y a des êtres qui ne sont pas par eux-mêmes, mais

par d'autres, _ab alio_, comme les fils qui viennent de leurs pères, et,

en général, comme tous les effets qui viennent de leurs causes, et, par

suite, sont contingents.

Et alors, la question de savoir «pourquoi existent ces êtres

contingents» reparaît tout entière. Pour la seconde fois, le contingent

qu'on avait cru anéantir renaît de ses cendres, et l'on a fait faillite

à la promesse de supprimer avec sa notion les problèmes qu'elle soulève

à tout esprit qui pense.

«Dès le premier éveil de la réflexion, avait-on déclaré, c'est elle

(l'idée du néant _absolu_) qui pousse en avant, droit sous le regard de

la conscience, les problèmes angoissants, les questions qu'on ne peut

fixer sans être pris de vertige. Je n'ai pas plutôt commencé à

philosopher que je me demande _pourquoi j'existe._»--Après cette

déclaration qui n'est pas entièrement juste, puisqu'il suffit pour poser

la même question que le néant _partiel_ soit possible, par la

non-existence de ma seule personne, l'auteur a ajouté témérairement la

promesse de faire évanouir ce problème troublant, rien qu'en soufflant

sur la notion de néant absolu; il nous a promis qu'après l'extinction de

cette idée obsédante, on pourra conclure avec assurance «que la question

de savoir pourquoi quelque chose existe est une question dépourvue de

sens, un pseudo-problème soulevé autour d'une pseudo-idée»[488]. Et

voici que le résultat est loin d'être obtenu: on a bien établi la

nécessité de l'existence de l'être nécessaire (la belle affaire!), mais

on n'a pas même commencé d'établir la nécessité des autres existences,

de vous et de moi, et la question «angoissante»: _pourquoi

j'existe?_--impossible à subtiliser par les mains les plus

habiles--demeure aussi ce angoissante» que jamais.

* * * * *

II.--Cette première solution toute négative était si peu satisfaisante

que M. Bergson n'a plus hésité à en chercher une autre[489]. Après avoir

traité dédaigneusement le problème «angoissant» de la contingence comme

un «pseudo-problème», qu'il n'était plus permis de poser à nos

contemporains, voici qu'il va le prendre lui-même assez au sérieux pour

lui chercher une solution positive.

A nos yeux, c'est là bien moins une contradiction qu'un développement et

un progrès de la pensée de ce philosophe. En effet, sa première

dissertation sur le néant, déjà connue de ses auditeurs, paraît être

plutôt une œuvre de jeunesse, si l'on s'en tenait à la critique

interne. On n'y retrouve aucune de ses préoccupations systématiques

actuelles sur le Temps, la Durée pure, l'Evolution, l'Intuition et ses

demi-concepts, encore moins sur l'impuissance métaphysique de

l'intelligence humaine, car elle est un modèle de spéculation _a

priori_, un «jeu d'entités conceptuelles» audacieusement débridé. Ce

morceau nous semble donc composé antérieurement, puis ajouté après coup

et comme égaré dans le système de l'Evolution créatrice.

Quoi qu'il en soit, voici la nouvelle solution proposée, et celle-ci

prétend bien être tirée des entrailles mêmes du nouveau système.

1° M. Bergson nous déclare d'abord que «dans le présent travail

(_l'Evolution créatrice_) un Principe de création _enfin_ a été mis au

fond des choses»[490]. Ce Principe (avec un grand P), on ne le découvre,

il est vrai, nulle part bien clairement exprimé, mais il ne saurait être

que son _dieu-Cronos_, le Temps, la Durée pure, dont il a fait la

«substance» même des choses.

Dans ce cas, malgré cette confusion panthéistique de la créature avec

son principe, la création tout entière et, partant, l'humanité sont bien

reconnues contingentes--la contingence de l'homme est ainsi

confessée,--ce qui est un premier pas en avant d'une importance

incontestable. Pourquoi j'existe?--parce que je suis créé par un

Principe supérieur. Telle est mon origine: reste à savoir quelle est ma

fin.

2° Sur la destinée humaine, M. Bergson n'a pas encore dit son dernier

mot, mais il a posé des pierres d'attente significatives. Pour lui,

l'immortalité est un dogme à la fois affirmé par l'Intuition et nié par

l'intelligence et la science,--comme tous les autres dogmes

spiritualistes, d'ailleurs, sujets à la même antinomie. Ecoutons sa

profession de foi:

«Certes, elles (les doctrines spiritualistes) ont raison d'écouter la

conscience, quand la conscience affirme la liberté humaine;--mais

l'intelligence est là, qui dit que la cause détermine son effet, que le

même conditionne le même, que tout se répète et que tout est donné.

«Elles ont raison de croire à la réalité absolue de la personne et à son

indépendance vis-à-vis de la matière;--mais la science est là, qui

montre la solidarité de la vie consciente et de l'activité cérébrale....

«Elles ont raison d'attribuer à l'homme une place privilégiée dans la

nature, de tenir pour infinie la distance de l'animal à l'homme;--mais

l'histoire de la vie est là, qui nous fait assister à la genèse dès

espèces par voie de transformation graduelle et qui semble ainsi

réintégrer l'homme dans l'animalité.

«Quand un instinct puissant proclame la survivance probable de la

personne, elles ont raison de ne pas fermer l'oreille à sa voix;--mais

s'il existe ainsi des «âmes» capables d'une vie indépendante, d'où

viennent-elles? quand, comment, pourquoi entrent-elles dans ce corps que

nous voyons, sous nos yeux, sortir très naturellement d'une cellule

mixte empruntée aux corps de ses deux parents?

«Toutes ces questions resteront sans réponse, une philosophie

d'intuition sera la négation de la science; tôt ou tard, elle sera

balayée par la science, si elle ne se décide pas à voir la vie du corps

là où elle est réellement, sur le chemin qui mène à la vie de

l'esprit.»[491]

Nous avons déjà vu, en ce qui concerne les trois premières questions,

combien ces antithèses sont artificielles et systématiques;

tenons-nous-en, pour le moment, à la dernière et répondons aux

interrogations de M. Bergson.

_D'où viennent_ les âmes?--Mais de celui qui les crée: réponse autrement

intelligible que celle de l'auto-création et des commencements absolus

et sans cause, dont M. Bergson a rempli son _Evolution_.

La philosophie de M. Bergson · 第 25 / 31 段