Quant aux _formes a priori_ de Kant, elles tombent sous la même

réprobation, et M. Bergson n'a cessé de les cribler des traits de sa

critique vengeresse. Bien des pages seraient à citer; en voici une prise

au hasard qui n'est pas la moins vigoureuse: «Un des principaux

artifices de la critique kantienne a consisté à prendre au mot le

métaphysicien et le savant (qui spéculaient _a priori_), à pousser la

métaphysique et la science jusqu'à la limite extrême du symbolisme où

elles pourraient aller, et où d'ailleurs elles s'acheminaient

d'elles-mêmes, dès que l'entendement revendique une indépendance (des

faits) pleine de périls. Une fois méconnues les attaches de la science

et de la métaphysique avec l'intuition intellectuelle (des faits), Kant

n'a pas de peine à montrer que notre science est toute relative et notre

métaphysique tout artificielle. Comme il a exaspéré l'indépendance de

l'entendement dans un cas comme dans l'autre, comme il a allégé la

métaphysique et la science de l'intuition intellectuelle qui les lestait

intérieurement, la science ne lui présente plus, avec ses relations,

qu'une pellicule de forme, et la métaphysique, avec ses choses, qu'une

pellicule de matière. Est-il étonnant que la première ne lui montre

alors que des cadres emboîtés dans des cadres, et la seconde des

fantômes qui courent après des fantômes?

«... Il a porté à notre science et à notre métaphysique des coups si

rudes qu'elles ne sont pas encore tout à fait revenues de leur

étourdissement.»

Et après une critique vigoureuse de ce grand rêve de la «mathématique

universelle» que Kant a eu le grand tort de prendre pour une réalité, et

de ces formes _a priori_ où tout le réel doit entrer de gré ou de force,

il conclut ainsi:

«Bref, toute la Critique de la Raison pure aboutit à établir que le

Platonisme, illégitime si les idées sont des choses (des substances),

devient légitime si les idées sont des rapports (des formes), et que

l'idée toute faite, une fois ainsi ramenée du ciel sur la terre, est

bien, comme l'avait voulu Platon, le fond commun de la pensée et de la

nature. Mais toute la Critique de la Raison pure repose aussi sur ce

postulat que notre intelligence est incapable d'autre chose que de

platoniser, c'est-à-dire de couler toute expérience dans des moules

préexistants.»[460]

Voilà qui est fort bien raisonné; c'est l'idée qu'il faut mouler sur le

réel et non pas le réel sur l'idée _a priori._ Et c'est là, précisément,

nous l'avons déjà dit, la grande supériorité de l'aristotélisme sur le

platonisme, de la philosophie traditionnelle sur toutes les philosophies

modernes[461].

Mais comment réaliser ce progrès, comment passer de la pensée à la

nature, du sujet à l'objet? N'est-ce pas là précisément l'abîme que

depuis Descartes et Kant on ne savait plus comment franchir, tous les

_ponts_ paraissant irrémédiablement coupés entre les deux rives

distantes à l'infini?

Toute la philosophie moderne, plus ou moins imbue de subjectivisme,

s'était donc enfermée dans l'étude du sujet pensant--sans en pouvoir

sortir,--comme «dans un trou où l'on étouffe». La philosophie

traditionnelle, depuis Aristote, avait bien découvert et publié la

théorie célèbre de la communication des êtres entre eux, mais le secret

s'était perdu et l'on ne tentait même plus aucun effort pour le

retrouver, parce qu'on le disait impossible.

Ce préjugé est si tenace que l'on voit encore des penseurs de talent

écrire sans la moindre hésitation des paradoxes comme celui-ci: «Un

_dehors_ et un _au delà_ de la pensée est, par définition, chose

absolument impensable. Jamais on ne sortira de cette objection.... La

pensée, en se cherchant un objet absolu, ne trouve jamais qu'elle-même;

le réel conçu comme chose purement donnée fuit sans cesse devant la

critique.»[462]

C'est donc, pour tous nos modernes, la pensée qui se contemple et se

saisit elle-même, en croyant saisir et contempler un objet étranger au

moi! Pour nous, au contraire, c'est l'illusion étrange et fantastique de

ce _solipsisme_ qui est contradictoire et impensable!

Nous avons vu comment M. Bergson, loin d'accepter cette défense de

communiquer avec le dehors, avait hardiment brisé et franchi la barrière

imaginaire en posant en principe l'intuition immédiate du monde

extérieur.

C'était là, aux yeux de ses contemporains--et même de ses plus éminents

disciples qui ont refusé de le suivre,--une audace révolutionnaire. A

nos yeux, c'est un acte de courage louable; mais c'est surtout un acte

de simple bon sens. S'il eût été soutenu par une analyse psychologique

et métaphysique plus profonde, se rapprochant de la fameuse théorie

péripatéticienne sur la communication de _l'agent et du patient_--qu'il

semble ignorer totalement,--son acte de bon sens se fût doublé d'un acte

philosophique d'une plus haute portée.

Quoi qu'il en soit, l'intuition du réel est enfin reintégrée dans la

philosophie positive, à une place d'autant plus honorable que son exil

avait été plus long et plus immérité.

Après l'intuition immédiate du monde extérieur par les sens externes, il

fallait aussi réintégrer l'intuition immédiate du _moi-agent_ par le

sens intime. Ici, M. Bergson, quoique en avance sur ses contemporains,

nous paraît encore bien incomplet.

«Si cette intuition existe, écrit-il, une prise de possession de

l'esprit par lui-même est possible et non plus seulement une

connaissance extérieure et phénoménale.»[463] Après une affirmation si

nette, on s'attend à voir apparaître le _moi-agent_ et l'on est déçu.

Sans doute, il nous a bien dit que le moi était perçu dans ses

profondeurs et non à sa surface: «J'en perçois l'intérieur, le dedans,

par des sensations que j'appelle affectives, au lieu d'en connaître

seulement la pellicule superficielle.»[464] Mais cette analyse

psychologique est encore bien insuffisante.

S'il avait étudié, comme Maine de Biran, le sentiment de l'effort

actuel, où, sous l'action, apparaît si clairement l'existence d'un agent

qui s'efforce pour passer de la puissance à l'acte, M. Bergson aurait

conclu à la perception immédiate de l'_existence_--je ne dis pas de la

_nature_ que le raisonnement seul peut atteindre--de cet agent qui n'a

rien de mystérieux puisqu'il s'appelle _moi_, et qu'il se proclame

maître de son action, en disant: _ma_ pensée, _mon_ vouloir, _mon_

choix, au lieu de dire _votre_ pensée, _votre_ vouloir, _voire_ choix.

Sans cette intuition, le raisonnement seul ne permettrait jamais au moi

de se connaître lui-même. Appuyé sur le principe de substance:

_l'accident suppose un sujet_, il n'aurait pas droit de conclure que ce

sujet est notre moi, notre personne. Au lieu de dire: _je_ pense, _je_

veux, _je_ choisis, il devrait conclure seulement--sous une forme

impersonnelle:--_on_ pense, _on_ veut, _on_ choisit, comme on dit: _il_

pleut ou _il_ neige!

Cette intuition immédiate d'un agent sous l'action, il était difficile à

M. Bergson de la reconnaître, après avoir fait profession du plus pur

phénoménisme, sans se contredire ouvertement et renverser de fond en

comble son propre système. Il a donc là comme une apparence d'excuse.

Mais ceux-là n'en ont aucune qui, après avoir combattu le phénoménisme

et admis des agents sous les actions, des êtres sous les modes d'être,

osent traiter «d'illusion d'ultra-raffinés» la perception immédiate du

moi-agent[465]. Ceux-là sont sans excuse qui tentent de chasser de la

psychologie expérimentale la perception de cet agent, quelle qu'en soit

d'ailleurs la nature, spirituelle ou matérielle. En cela, il font le

jeu, sans s'en douter, des positivistes et des phénoménistes, et en

deviennent, bon gré, mal gré, les prisonniers, parce qu'il est

impossible de _décrire_ les faits psychologiques sans les _juger_, et

que les décrire comme le fait un pur phénoméniste, c'est déjà juger que

le phénoménisme est vrai.

Par exemple, impossible de dire, comme psychologue, que l'âme (quelle

qu'en soit la nature) est une «hypothèse superflue» pour expliquer les

faits psychiques;--et puis d'ajouter, comme métaphysicien, qu'elle est

indispensable pour expliquer les mêmes faits.

Ce raisonnement est tellement évident qu'il a forcé l'adhésion de M.

Bergson lui-même dans une page mémorable que nous recommandons à la

méditation des philosophes spiritualistes auxquels nous venons de faire

allusion.

«A première vue, il peut paraître prudent d'abandonner à la science (la

Psychologie positive) la considération des faits.... A cette

connaissance, le philosophe superposera une critique de la faculté de

connaître et aussi, le cas échéant, une métaphysique: quant à la

connaissance même, dans sa matérialité, il la tient pour affaire de

science et non pas de philosophie.

«Mais comment ne pas voir que cette prétendue division du travail

revient à tout brouiller et à tout confondre? La métaphysique ou la

critique que le philosophe se réserve de faire, il va les recevoir

toutes faites de la science positive, déjà contenues dans les

descriptions et les analyses dont il a abondonné au savant tout le

souci. Pour n'avoir pas voulu intervenir, dès le début, dans les

questions de fait, il se trouve réduit dans les questions de principe à

formuler purement et simplement en termes plus précis la métaphysique et

la critique inconscientes, partant inconsistantes, que dessine

l'attitude même de la science vis-à-vis de la réalité....

«On ne peut pas décrire l'aspect de l'objet sans préjuger sa nature

intime et son organisation. La forme n'est pas tout à fait isolable de

la matière, et celui qui a commencé par réserver à la philosophie les

questions de principe, et qui a voulu, par là, mettre la philosophie

au-dessus des sciences comme une Cour de cassation au-dessus des Cours

d'assises et d'appel, sera amené, de degré en degré, à ne plus faire

d'elle qu'une simple cour d'enregistrement chargée tout au plus de

libeller en termes plus précis des sentences qui lui arrivent

irrévocablement rendues.»[466]

Voilà qui est fort bien dit. C'est la psychologie expérimentale qui

tiendra la psychologie métaphysique prisonnière, si celle-ci abdique

tout contrôle sur la marche de la première: ce qui se fera sans _elle_,

se fera _contre elle_. Et cette bonne leçon nous vient de nos

adversaires eux-mêmes: _fas est et ab hoste doceri_!

* * * * *

A l'intuition du moi-agent et de tous les agents extérieurs perçus à

travers leurs actions, il faut ajouter une troisième espèce d'intuition,

bien différente des deux premières, l'_intuition intellectuelle_,

fonction propre de l'intelligence humaine. Elle seule sait _lire à

l'intérieur (intus-legere)_ de l'objet concret, contingent et

périssable, le _type_ éternel et nécessaire dont il est l'expression

sensible[467]. Elle seule, conçoit l'_idée_ ou notion générale, et, par

l'intuition des rapports nécessaires entre les idées, nous découvre les

jugements ou _principes premiers_.

Or, les notions les plus élémentaires--avant leurs combinaisons savantes

dans des notions complexes--sont directement perçues par une pure

intuition dans les réalités extérieures ou intimes qui les expriment.

Telles sont les notions transcendantales d'être[468], d'unité, de bonté,

de beauté, etc.; ainsi que les notions catégoriques de substance et

d'accident, de qualité et de quantité, d'action et de passion, d'espace

et de temps, etc. Tout cela, nous l'expérimentons à chaque instant; bien

plus, tout cela, nous le sommes, nous le saisissons sur le vif en

nous-mêmes, nous le vivons, et s'il y eut jamais des connaissances

«vécues», ce sont bien celles-là.

Grâce à cette antique notion d' «intuition», désormais reconquise, la

philosophie tout entière se transfigure. L'intuition du réel, comme un

phare lumineux, l'enveloppe de la base au sommet. Elle est à la base,

puisqu'elle tire du réel toutes ses données concrètes, tous les

matériaux de ses constructions idéales, et qu'elle peut vérifier sans

cesse la conformité de ses images sensibles avec le réel intuitivement

perçu. Elle est au sommet, car c'est encore à l'intuition sensible que

revient l'esprit, à chacune des étapes de ses ascensions vers la vérité

totale, soit pour juger de la valeur objective de ce qu'elle a bâti, en

reprenant contact avec le réel, soit pour approfondir davantage ses

notions, ses théories, en les replongeant dans le milieu réel d'où elles

ont surgi, en les regardant de nouveau à la lumière de ce concret dont

la profondeur de sens est inépuisable, suivant l'adage scolastique:

_omne individuum ineffabile_.

La beauté et surtout la vérité d'une telle science philosophique, ainsi

reconstruite sur l'intuition du réel, éclatent à tous les regards. Elle

n'est plus une divination hypothétique d'un noumène inconnaissable;--est

une contemplation de la vérité--sinon directement dans le Soleil divin

où elle habite,--du moins dans les réalités créées où se réfléchissent

et se jouent, plus accessibles à nos faibles regards, les innombrables

rayons de sa lumière. A ses yeux, les lois de l'être sont perçues dans

l'être lui-même et leur portée philosophique est désormais fondée[469].

Au contraire, supprimez toute intuition du réel, le sujet pensant

tourne; au dedans de lui-même sans en pouvoir sortir. Comme l'écureuil

dans sa cage, il peut en tournant rapidement se donner l'illusion de

franchir l'immensité des espaces; de fait, il reste toujours sur place.

Le philosophe subjectiviste, incapable de confronter sa pensée avec le

réel qu'elle doit représenter, ne pourra plus la confronter qu'avec

elle-même: ce qui n'a aucun sens, car la norme de la pensée ne peut être

la pensée elle-même, sans une évidente contradiction; ou bien comparer

ensemble deux pensées: un prédicat et un attribut, pour voir leur

conformité logique: ce qui n'a aucune utilité pour juger de leur valeur

réelle ou ontologique.

Dès lors, à quoi lui sert d'avoir des notions et des principes, par

exemple les notions de cause et d'effet, et le principe de causalité, si

l'esprit ne peut plus constater, en lui et hors de lui, l'existence de

causes et d'effets réels correspondant à ces notions abstraites? A quoi

lui sert le principe de causalité, s'il ignore s'il y a dans la nature

des réalités concrètes auxquelles il serait applicable?

Toute sa métaphysique _a priori_ reste ainsi suspendue en l'air comme un

monde possible, mais peut-être irréel ou fort différent de celui que

nous habitons et sans aucune application légitime à notre monde actuel.

En un mot, sans l'intuition de l'être, toute la Métaphysique s'évanouit

comme science du réel.

Ces conséquences, M. Bergson les a fort bien vues--rendons-lui cette

justice,--et il a eu le courage de les rappeler à nos contemporains qui

les avaient perdues de vue ou plutôt entièrement méconnues. Il a même su

poser le problème avec une parfaite netteté: l'esprit humain est-il, oui

ou non, incapable d'aucune intuition du réel?--_Toute la question est

là_, déclarait-il fort justement, et il ajoutait: «Les doctrines qui ont

un fond d'intuition (du réel) échappent à la critique kantienne, dans la

mesure même où elles sont intuitives.»[470]

C'est, en effet, la seule manière de tourner ou de briser la barrière

artificielle élevée par Kant entre la pensée et l'objet réel. M. Bergson

n'aurait-il écrit que ces paroles pour résumer sa théorie de

l'intuition, nous devrions lui en savoir gré, car elles sont le mot

d'ordre d'une révolution antikantienne et antisubjectiviste.

Malheureusement, sa réaction si légitime, si nécessaire, a dépassé le

but, comme il arrive ordinairement à toute réaction.

Il a imaginé une intuition de l'objet, _en soi, par le dedans_, qui nous

le ferait saisir tel qu'il est à l'intérieur de lui-même, dans la

synthèse profonde et inexhaustible de son essence, alors qu'il nous

suffit d'une intuition de l'objet _en soi_, mais vu _par le dehors_,

dans les manifestations physiques ou psychiques qui l'expriment et que

mon image mentale a la prétention légitime de reproduire. Il était

d'ailleurs entraîné à cet excès par son préjugé monistique où tous les

êtres, sujets ou objets, se confondent et se compénètrent dans une

identité chimérique, ne pouvant plus rien avoir de caché ou

d'insaisissable les uns pour les autres.

A cet excès sur un point, il a ajouté un très grave défaut sur un autre

point non moins important. Ce défenseur à outrance de l'intuition

sensible a nié ou méconnu l'intuition intellectuelle, encore plus

nécessaire que la première, car si l'intuition sensible nous donne la

_matière_ contingente et périssable, l'intuition intellectuelle nous en

donne la _forme_ éternelle et nécessaire. Or, c'est la forme qui nous

fait comprendre la matière, et, sans elle, la matière resterait

inintelligible et incomprise, comme pour les animaux sans raison qui

voient tout sans rien comprendre.

Non seulement la forme éternelle nous fait comprendre ce _qui est_ mais

encore et surtout ce _qui doit être_, c'est-à-dire les principes qui

doivent orienter notre action et notre vie morale. Or, il est bien

impossible de passer de l'intuition _de ce que nous sommes_ présentement

à l'intuition _de ce que nous devons être_, sans le secours de

l'intelligence, faculté intuitive des principes nécessaires aussi bien

en morale qu'en logique et en métaphysique. Sans elle, par conséquent,

il est impossible à M. Bergson de couronner sa psychologie par une

science morale vraiment digne de ce nom.

Pour se «connaître soi-même», suivant l'antique maxime, il ne suffit ni

d'un regard sur le présent ni d'un retour sur le passé, il faut en outre

une vue de l'avenir, ou plutôt de l'idéal éternel à réaliser, idéal de

bonté et de beauté qui doit nous attirer et nous entraîner en orientant

notre vie tout entière. Or, ce progrès moral individuel et social, cette

«ascension dans une voie de spiritualité croissante», ce n'est pas un

fait universel que l'on constate; c'est un principe d'ordre qui s'impose

à notre esprit et à notre action, malgré tous les faits contraires. Ici,

l'intuition morale va bien au delà de l'expérience présente; elle est

donc intellectuelle. Elle porte sur des principes et non sur des faits,

sur _ce qui doit être_ et non sur _ce qui est_. Elle n'est pas une

perspective sur le temps ni même sur l'avenir, mais sur l'éternité. La

science morale sera donc intellectuelle ou elle ne sera pas.

Cette négation audacieuse de l'intelligence par l'école nouvelle--qui se

dit elle-même néo-positiviste et antiintellectualiste--a brisé les ailes

de l'esprit humain, dont «toute, la dignité consiste, non à sentir, mais

à penser». Elle a déconsidéré, en même temps, sa philosophie, car le

premier devoir du penseur qui cherche à expliquer la nature humaine est

de ne pas la mutiler, sous prétexte de la mieux expliquer.

Par cette mutilation, les néo-positivistes renversent la législation

naturelle de l'esprit humain, dont ils ne peuvent pourtant pas plus se

passer que nous, puisqu'ils se servent de l'idée, et partant l'affirment

encore au moment même où ils la nient.

Une intuition sensible du concret, sans une intuition correspondante de

l'idéal et des principes premiers, ne peut conduire qu'à la confusion

des idées, à l'anarchie et au chaos. Témoins toutes ces incohérences,

toutes ces contradictions, toutes ces inintelligibilités que nous

n'avons cessé, à chaque page de ce travail, de relever en détail et de

dénoncer au lecteur.

Elle conduit aussi à tous les écarts de l'imagination--cette _folle du

logis_, si brillante soit-elle--qui lient désormais les rênes du char

embourbé, aux lieu et place de la raison. A chaque page de cette étude,

nous aurions pu en souligner l'influence fatale et parfois délirante.

Sans remonter plus haut, la théorie même de l'intuition bergsonienne va

nous en fournir une preuve tangible.

Après avoir posé la thèse que l'intuition nous fait pénétrer «à

l'intérieur même de la vie et des vivants», il s'efforce d'atténuer

l'étonnement que doit en éprouver tout lecteur de bon sens par la

comparaison suivante:

«Qu'un effort de ce genre n'est pas impossible, c'est ce que démontre

déjà l'existence, chez l'homme, d'une faculté esthétique à côté de la

perception normale.... L'artiste vise à ressaisir (les sentiments

intérieurs de son modèle) en se replaçant à l'intérieur de l'objet par

une espèce de sympathie, en abaissant par un effort d'intuition (?) la

barrière que l'espace interpose entre lui et le modèle. Il est vrai que

cette intuition esthétique, comme d'ailleurs la perception extérieure,

n'atteint que l'individuel. Mais on peut concevoir une recherche

orientée dans le même sens que l'art et qui prendrait pour objet la vie

en général.... Par la communication sympathique qu'elle établira entre

nous et le reste des vivants, par la dilatation qu'elle obtiendra de

notre conscience (!), elle nous établira dans le domaine propre de la

vie, qui est compénétration réciproque et création indéfiniment

continuée. Mais si par là elle dépasse l'intelligence, c'est de

l'intelligence que sera venue la secousse qui l'aura fait monter au

point où elle est.»[471]

Encore un mirage décevant de l'imagination! Sans doute, l'artiste qui

veut peindre un modèle, comme le romancier qui veut composer un

personnage, peut pénétrer par sympathie dans l'intérieur de cette

individualité étrangère, lire dans sa pensée, ressentir ses impressions

et ses sentiments les plus intimes. Mais qui donc en lui accomplit ce

prodige, sinon l'imagination?

En vérité, il rêve, il ne voit point ce qu'il décrit d'une manière si

émouvante. Il n'y a de même qu'un rêve de l'imagination dans l'effort

intuitif inventé par l'auteur de _l'Evolution créatrice_. Une intuition

supérieure à celle de l'intelligence n'existe point, et le pouvoir

mystique qu'on lui prête de lire à découvert tous les secrets de la

nature est vain.

L'intuition d'une vie individuelle distincte de la nôtre, à plus forte

raison l'intuition de la vie en général, n'est donc qu'un mythe; et si

M. Bergson en a fait l'âme de sa philosophie nouvelle, il a tout

simplement réalisé une abstraction, caressé une chimère, galvanisé un

brillant fantôme, auprès duquel pâlissent toutes entités scolastiques

les plus célèbres.

A ce jeu élégant, et qui, par sa nouveauté, peut plaire à un certain

public, la philosophie ne peut rien gagner; elle s'abaisse au contraire

en devenant un art, un prolongement des beaux-arts, nous allions dire un

roman philosophique, au lieu de rester ce qu'elle doit être: un amour

incorruptible et une recherche parfaitement sincère de ce qui est, de la

Vérité. L'intuition du réel, tant prônée, s'est changée en songe

fantastique! Comme dans le poème de Lakmé, «la fantaisie y déploie ses

ailes d'or» et s'imagine planer bien au-dessus des simples mortels ...

alors qu'elle rêve!

* * * * *

NOTE SUR LE «PRAGMATISME» DE M. BERGSON.

Nous avons omis de parler du «Pragmatisme» de M. Bergson, parce

que--quoi qu'on en ait dit--nous n'avons pu découvrir en ses ouvrages ni

le mot ni la chose. Sans doute, il est facile de, passer de

l'antiintellectualisme et du mobilisme pur au Pragmatisme, mais ce

passage, nous n'avons pu le surprendre chez notre auteur.

Pour M. Bergson, l'action prime la connaissance. Bien plus,

l'intelligence est impuissante à spéculer, parce qu'elle est née pour

l'action et tout entière orientée vers l'action. Cette préoccupation

constante ne lui permet pas de voir pour comprendre, mais seulement de

voir pour agir. En sorte que «nos perceptions nous donnent le dessin de

nos actions possibles sur les choses, bien plus que celui des choses

elles-mêmes»; «c'est notre action _éventuelle_ qui nous est renvoyée par

la matière, comme par un miroir, quand nous la contemplons»[472].

De là, le morcelage du continu, la solidification du fluent, la

cristallisation de la vie et notre incapacité intellectuelle. Or, tout

cela est une certaine _Philosophie de l'action_, sans être un

_Pragmatisme_. Nulle part M. Bergson ne prend l'_utile_, ni le _succès_,

ni le _bien_[473] pour critère du vrai, comme les pragmatistes

anglo-saxons; nulle part il ne prend à son compte leur fameuse

définition de la vérité des premiers principes, tels que _deux et deux

font quatre_, où ils ne voient que des «hypothèses commodes à succès

extraordinaire».

Bien au contraire, pour M. Bergson, le vrai se trouverait plutôt là où

le besoin pratique de l'action--l'utilité--ne ferait plus sentir son

influence déformatrice. Ainsi, par exemple, si les qualités sensibles

lui apparaissent si pleinement objectives, c'est que «la perception des

qualités sensibles est beaucoup plus indépendante du besoin et présente

par là même une réalité objective supérieure»[474].--Autre exemple. Il

exalte la philosophie bien au-dessus des sciences positives, pour cette

raison: la science ne cherche «à voir que pour prévoir et pour agir»,

tandis que la philosophie intuitionniste cherche «à voir pour

voir»[475]. Toute l'excellence de l'intuition est là. La vérité serait

donc plutôt en raison inverse de l'utilité. Ce qui est le contre-pied du

Pragmatisme américain.

La philosophie de M. Bergson · 第 24 / 31 段