«Tout est devenir ... le devenir étant substantiel n'a pas besoin d'un

support. Plus d'étuis inertes, plus de choses mortes; rien que la

mobilité dont est faite la stabilité de la vie.... Une vision de ce

genre, où la réalité apparaît comme continue et indivisible est sur le

chemin qui mène à l'intuition.... Le temps où nous restons naturellement

placés, le changement dont nous nous donnons ordinairement le spectacle

sont un temps et un changement que nos sons et notre conscience ont

réduits en poussière pour faciliter notre action sur les choses.

Défaisons ce qu'ils ont fait, ramenons notre perception à ses origines,

et nous aurons une connaissance d'un nouveau genre.... Le monde où nos

sens et notre conscience nous introduisent habituellement n'est plus que

l'ombre de lui-même, et il est froid comme la mort. Tout y est arrangé

pour notre plus grande commodité, mais tout y est dans un présent qui

semble recommencer sans cesse; et nous-mêmes, artificiellement façonnés

à l'image d'un univers non artificiel, nous nous apercevons dans

l'instantané, nous parlons du passé comme de l'aboli....

Ressaisissons-nous, au contraire, tels que nous sommes, dans un présent

épais et, de plus, élastique, que nous pouvons dilater indéfiniment vers

l'arrière, en reculant de plus en plus loin l'écran qui nous masque à

nous-mêmes; ressaisissons le monde extérieur tel qu'il est, non

seulement en surface, dans le moment actuel, mais en profondeur, avec le

passé immédiat qui le presse et qui lui imprime son élan;

habituons-nous, en un mot, à voir toute chose _sub specie durationis_;

aussitôt le raidi se détend, l'assoupi se réveille, le mort ressuscite

dans notre perception galvanisée, etc.»[448]

Le lecteur estimera peut-être que cette «vision» n'est pas bien claire,

mais M. Bergson, prévoyant l'objection, a eu soin de prévenir son

auditoire qu'elle était «plutôt un _contact_ qu'une vision»[449], de là

sans doute une obscurité bien naturelle.

Il termine en nous promettant que cette vision _nous donnera la joie_,

mais cette promesse paraîtra bien téméraire à ceux qui préfèrent voir le

monde à l'endroit qu'à l'envers. L'univers ne serait-il donc qu'une

série bien ordonnée d'illusions «que la pensée traverse pour aboutir à

en proclamer la vanité»?--Si c'était vrai, par impossible, nous ne le

trouverions pas très gai!...

* * * * *

II. _Critique_.--Après avoir exposé de notre mieux et essayé de faire

comprendre au lecteur un procédé de connaissance supra-intellectuelle si

obscur et si difficile à saisir clairement, il nous faut encore en

examiner la valeur et rechercher tout d'abord s'il échappe aux reproches

adressés à l'intelligence par MM. les bergsoniens. Car si, par hasard,

il retombait dans les mêmes errements ou dans des défauts encore plus

graves, ce ne serait vraiment pas la peine de changer et de troquer

l'intelligence contre l'intuition.

_Premièrement_, l'intuition évite-t-elle ce fameux «morcelage» du grand

Tout, si amèrement reproché à l'intelligence?[450] Nous ne le voyons

point. En se posant elle-même comme la rivale et l'antagoniste de

l'intelligence, l'intuition fait déjà une brèche irrémédiable à l'unité

universelle. Elle oppose comme irréductibles deux facultés ou tout au

moins deux ordres de phénomènes vitaux, l'intuition et la pensée. La vie

mentale est ainsi coupée en deux; ce qu'on prétendait indivisible est

divisé; ce qui se compénétrait et se fondait l'un dans l'autre est

séparé. A notre tour de leur reprocher de «défaire à coups de ciseaux la

trame inextricable des choses, de les défigurer en les morcelant!»

Et ce n'est pas seulement le sujet connaissant que l'intuition morcelle,

c'est encore et surtout l'objet connu. J'ai beau approfondir et scruter

ma conscience, j'y cherche en vain l'intuition simultanée du grand Tout.

Je n'aperçois que des fragments épars, tels que le moi et le non-moi;

quant au lien qui les unit ou au principe commun où ils entrent en

fusion, je n'en vois point.

Sans doute, nous avons le sentiment de saisir en nous un écoulement

continu, mais chaque être a son écoulement propre, distinct des autres;

chacun vit pour son compte.

Bien plus, dans cet écoulement des choses, nous ne saisissons par

l'intuition seule que des instantanés ou des tranches d'une «épaisseur

de temps» infiniment mince. C'est la mémoire et l'intelligence qui nous

permettent de coudre ensemble tous ces instants et de nous donner

l'illusion cinématographique de la continuité pure. Il n'est donné à

personne de saisir d'un seul regard intuitif la totalité de son

existence; à plus forte raison, celle de l'existence universelle.

Supprimez la mémoire, l'intelligence et aussi les conclusions du

raisonnement; aussitôt, malgré l'intuition, notre vie tombe en poussière

ou se vaporise en fumée. Pour rendre l'unité à l'intuition sans cesse

évanouissante et lui donner une durée, il faut toujours faire rentrer en

scène la mémoire, la conscience et l'intelligence qui seule en peut

comprendre l'unité. Le «morcelage» s'impose donc à  l'intuition comme à

l'intelligence.

_Deuxièmement_, l'intuition évite-t-elle le reproche adressé à

l'intelligence de ne pas être née pour spéculer, mais uniquement pour

les besoins pratiques de l'action?--On ne peut plus le prétendre,

lorsqu'on a fait de l'intuition un retour à l'instinct animal primitif,

lorsqu'on a assimilé sa «sympathie divinatrice» à ce sentiment obscur et

aveugle, essentiellement pratique, par lequel le Sphex sait reconnaître

les ganglions de la chenille et le point précis où il doit les blesser

pour les paralyser sans les tuer.

Bien au contraire, si quelque faculté s'est développée dans l'animal en

vue des besoins pratiques de la vie à  conserver, à  développer, à

défendre ou à multiplier, c'est précisément l'instinct. Si la

spéculation est inutile à  quelque fonction animale, c'est évidemment à

l'instinct. Pour sécréter le suc nécessaire à la digestion, les glandes

stomacales n'ont nul besoin de la connaissance de ce qu'elles font ni

des moyens chimiques qu'elles utilisent si bien sans le savoir, encore

moins des raisons d'être de leur merveilleux mécanisme. Elles agissent

sans y penser, et bien mieux que par les tâtonnements de la pensée.

Ainsi donc, après avoir identifié l'intuition à l'instinct, on ne peut

plus lui attribuer de connaissances spéculatives; tout au plus, un

savoir inconscient se bornant à la pratique, utile seulement aux fins de

l'individu et de l'espèce.

L'instinct est donc bien plus utilitaire que l'intelligence, et

l'objection se retourne entièrement contre ceux qui nous l'ont adressée.

Ce n'est pas à dire que tous nos instincts soient inutiles à la

spéculation: ce serait là une exagération démentie par les faits. Aussi

saint Thomas a longuement appuyé sur l'importance de ces habitudes

innées de l'intellect qu'il appelait _l'habitude des premiers principes_

et que nous appelons nos instincts métaphysiques et moraux. Ils sont une

espèce de science infuse qui nous ouvre spontanément des perspectives

sur les sciences spéculatives et morales. Mais ces espèces d'instinct

sont déjà de l'intelligence en germe: elles sont la direction même de la

pensée intellectuelle et l'apanage exclusif de l'animal raisonnable.

_Troisièmement_, l'intuition pure peut-elle nous faire éviter toute

promiscuité avec les concepts et leurs «tares» inguérissables? Hélas!

non. Kant l'a dit quelque part, et le mot a été souvent redit après lui:

«L'intuition sans le concept est aveugle.»[451]

Si vous vous bornez à l'intuition immédiate de la conscience ou du

courant de la conscience, comme ils disent, du _stream of

consciousness_, que percevrez-vous, sinon que vous êtes, que vous

évoluez, que vous devenez? Mais pouvez-vous dire: je suis, je vis,

j'évolue, je deviens, sans aussitôt catégoriser et vous servir des

concepts d'être ou d'existence, de vie, d'évolution, de devenir? Il est

clair que non. Que si vous ajoutez, avec M. Bergson: «Je suis un

_esprit_, je change _librement;_ ma liberté est _créatrice_ d'effets

toujours imprévus et incommensurables avec leurs antécédents», n'est-ce

pas catégoriser davantage encore et vous servir de plus en plus de ces

fameux concepts de spiritualité, de liberté, de causalité, de création,

voire même de création _ex nihilo_ ou de commencements absolus, qui sont

les concepts les plus relevés de la métaphysique? Vous jouez donc avec

les concepts, comme M. Jourdain avec la prose ... sans vous en douter,

peut-être, mais très réellement.

Je ne vous en blâme pas, sans doute, car vous ne pouvez faire autrement.

L'intuition se traduira toujours en idées ou en concepts, parce qu'en

dehors de l'idée, rien n'est intelligible ni exprimable. Vouloir parler

sans idée, à plus forte raison vouloir philosopher sans idée, n'a plus

aucun sens, mais il faudrait le confesser loyalement, au lieu de vouloir

l'ignorer.

«L'espoir de nous présenter une réalité purgée de tout concept et de

toute idée--écrit M. Fouillée--ne serait-il pas d'ailleurs chez un

philosophe une involontaire contradiction? Il n'y a qu'un moyen de

philosopher sans concept, c'est de «se laisser vivre», sans même se

regarder vivre et partant ne pas philosopher du tout.

«A ce compte, l'enfant serait le plus grand des sages, lui qui vit sans

altérer du regard la limpidité ou plutôt la trouble obscurité du cours

de sa vie. Aussi M. William James nous conseille-t-il, à la façon

évangélique, de redevenir comme les petits enfants. Qu'est-ce pourtant

que spéculer, sinon _réfléchir_ sur la vie même, sans se dissimuler

qu'une parfaite adéquation de nos idées aux choses est impossible?»[452]

Pour philosopher, il faut donc réfléchir sur l'objet même de

l'intuition, par exemple sur ce «courant de vie», qu'il nous dévoile, ou

sur ce sentiment si vif d'un «flot montant de vie intérieure». Il faut

en rechercher la nature, l'essence, la raison d'être, les causes, le but

ou la fin, etc. Or, tout ce travail s'élabore par la précision de plus

en plus rigoureuse de nos concepts «taillés sur mesure» et par le double

jeu des concepts: l'analyse et la synthèse, l'induction et la déduction.

Sans ce travail méthodique de la pensée, l'intuition ne nous aurait

fourni qu'une matière informe, qu'un incompréhensible et insaisissable

devenir, s'évanouissant entre nos doigts, comme la fumée qui passe et

que le petit enfant tente vainement de retenir dans sa main.

L'opération intellectuelle n'est donc pas, comme on le répète, «un

_pis-aller_» pour remplacer, tant bien que mal, l'intuition

absente[453], mais au contraire un moyen indispensable pour rendre

l'intuition comprise et utile. Insistons sur ce point important qu'on a

défiguré. On a dit que l'intelligence était une faculté «preneuse» ou

«capteuse d'être». Cela est vrai, mais incomplètement vrai.

Toute connaissance, même celle des sens, est aussi «capteuse» de son

objet, auquel elle _s'assimile_ en le devenant, d'une certaine façon,

dans une vivante intimité. Le toucher saisit la figure, la résistance;

l'œil saisit sa couleur, etc. Et le sens central ou commun saisit la

totalité de l'objet individuel. Quelle est donc la différence capitale?

La voici. Le sens ne fait que voir son objet, le saisir, le _prendre_;

l'intelligence peut, en outre, le _comprendre_ dans sa nature, sa

quiddité, en un mot, elle peut se rendre compte de ce qu'elle a pris,

parce que, seule, elle peut le connaître par ses causes ou ses raisons

d'être, _cognitio per causas_.

Or, pour connaître ainsi par les causes, il y a trois procédés: _divin,

angélique et humain_. La science de Dieu est intuitive, car il voit tout

dans son Verbe, dont la pensée est créatrice de toute chose, suivant

l'adage: _Scientia Dei est factiva rerum_. La science des anges est

aussi intuitive. Grâce à leurs idées infuses, ces purs esprits voient

tout le créé dans une lumière supérieure, reflet du Verbe, raison et

cause de tout ce qui est. Pour eux, l'être créé est tout diaphane: aussi

leur intuition et leur compréhension coïncident et s'identifient[454].

Aux antipodes de cette intuition synthétique _a priori_ se place la

connaissance humaine, toute _a posteriori_ et discursive. Elle n'éclaire

son objet que peu à peu, en remontant des effets à leurs causes, de

l'être à sa raison d'être, par l'analyse et la synthèse, _dividendo et

componendo._ Et c'est seulement par ce travail qu'elle peut finir par

_comprendre_ ce qu'elle a _pris_. Sans lui, au contraire, le livre de la

nature demeurerait fermé et incompris.

C'est donc--par une étrange confusion--attribuer à l'homme une

connaissance au-dessus de ses moyens présents--puisque les données

angéliques nous manquent,--de lui supposer une intuition synthétique des

choses qui lui permettrait de comprendre l'être, rien qu'en le prenant

ou en le surprenant dans l'existence. Cette confusion tendrait à faire

de nous des Anges, alors que l'homme--comme on le sait--ne doit faire ni

l'ange ni la bête. Une telle intuition n'existe donc pas pour nous sur

la terre, où notre œil--suivant la belle comparaison

d'Aristote--ressemble plutôt à celui de l'oiseau de nuit en face du

plein soleil. Il est pour ainsi dire forcé d'analyser péniblement chaque

rayon, l'un après l'autre, car il serait ébloui par leur synthèse.

L'intuition bergsonienne n'est donc qu'un rêve ici-bas ou une

anticipation chimérique sur la vision béatifique du ciel.

Si telle est l'insuffisance de l'intuition pour nous saisir et nous

comprendre nous-mêmes, tels que notre conscience nous révèle, à plus

forte raison pour saisir et pour comprendre les autres que nous,

c'est-à-dire l'immensité de l'univers. On a beau faire appel à la

«sympathie» intuitive qui relierait entre eux tous les êtres de la

création et nous fusionnerait nous-mêmes avec eux, ce n'est là qu'un

vain mirage, de brillantes métaphores qui s'éteignent brusquement devant

la réalité des faits les plus simples et les plus faciles à contrôler.

Jamais la sympathie pour une autre personne, si intime soit-elle, ne

sera la conscience d'autrui. Si nous devinons parfois ses sentiments

intimes, ses préoccupations ou ses projets, c'est par un processus

d'inductions et de déductions qui n'a rien à voir avec l'intuition,

serait-il rapide comme l'éclair.

C'est toujours par l'observation extérieure que nous pénétrons ou que

nous semblons pénétrer dans l'intérieur des autres êtres; aussi le

psychologue, le naturaliste ou le physicien n'ont-ils pas d'autre

procédé à leur disposition que l'observation extérieure. Et ce simple

fait suffit à réfuter la prétendue existence en nous d'une «espèce de

sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l'intérieur

d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et par conséquent

d'inexprimable»[455]. Ce rêve brillant n'est assurément qu'un rêve.

Il aura du moins pour nous une utile leçon, celle de nous mettre en

garde contre les prétendues intuitions bergsoniennes, sur les «données»

soi-disant «immédiates de la conscience».

Rien de plus subjectif, en effet, ni de plus illusoire que ce prétendu

regard intuitif jeté dans l'intérieur des choses. W. James lui-même a

avoué que les intuitions sourdes ne sont le plus souvent que le reflet

d'un caractère variable avec chaque penseur. Le motif s'en devine

aisément. Libéré des entraves de la raison et de ses premiers principes,

l'esprit intuitif y découvre facilement tout ce qu'il veut.

M. Bergson prétend y saisir «l'essence de la vie aussi bien que de la

matière», aussi fait-il du sentiment immédiat de la vie le fond de sa

métaphysique; M. Blondel y perçoit une manifestation concrète et

progressive de l'Infini; M. Le Roy y a entrevu, avec le sens du divin,

la présence même de Dieu; avant eux, Schelling et Ravaison y avaient

découvert la stabilité de la vie éternelle; contrairement à tous les

disciples d'Héraclite qui n'y trouvent que la mobilité du devenir pur.

Eh! Qui pourrait prévoir toutes les découvertes futures que cette

«sympathie divinatrice» réserve à nos fervents adeptes de

l'intuitionisme et du mysticisme! Qu'est-ce qui ne devient pas croyable,

quand on ne croit plus qu'au sentiment et au flair de l'instinct

individuel?

Pour nous restreindre à la découverte de M. Bergson, elle se

résume--comme nous l'avons déjà exposée longuement--dans l'idée de

_Temps, étoffe ou substance des choses et principe de la vie, non moins

que de ce_ «_psychique inverti_» _qui est la matière_.

Or, cette idée générale est non seulement un concept, mais le plus

compliqué et le plus raffiné de tous, car il suppose une élaboration

très complexe d'une multitude de concepts, de sentiments et

d'imaginations amalgamés dans une conception prodigieusement étrange et

systématique.

En cela, rien ne ressemble moins à une intuition pure et simple: c'est

au contraire la création de toute pièce d'une vaste et brillante

chimère, baptisée après coup de _contact supra-intellectuel_ avec la

réalité absolue, _l'Evolution créatrice_ ... ce que M. Fouillée appelle

ironiquement l'_Imagination créatrice_.

«Ce n'est là, ajoute-t-il justement, qu'une création de la pensée, non

une manière immédiate de fouiller les entrailles des choses.

L'imagination philosophique ou scientifique est simplement une synthèse

rapide d'analyses antérieures ou une construction de synthèses

hypothétiques, qui n'ont de valeur qu'en s'appuyant sur les analyses.

Les prétendues intuitions sont alors de la logique ailée, prompte comme

l'oiseau, ramassant les syllogismes en enthymèmes, les enthymèmes en

jugements, les jugements en idées saisies d'un regard de la

pensée.»[456]

L'intuition, loin d'être un procédé privilégié, se résout donc en ces

_jeux d'entités conceptuelles_ pour lesquels on professait tant de

mépris. Qu'ils soient lents ou rapides comme un trait de lumière, leur

procédé reste toujours le même.

Nous voilà donc bien loin de cette intuition des choses «par le dedans»,

de cette connaissance «parfaite et infaillible»--parce qu'elle serait la

«coïncidence avec l'acte générateur de la réalité»,--que l'on nous avait

si pompeusement annoncée. L'intuition, dans un vol pareil en audace a

celui de Prométhée, devait nous ravir tous les secrets du ciel et de la

terre. Elle ne nous parlait que de perception _pure_, de souvenir _pur_,

de durée _pure_, d'hétérogénéité _pure_, de liberté _pure_, de mobilité

_pure_, de vie et de création à l'état _pur_, comme de données

immédiates de la conscience intuitive. Or, tous ces espoirs sont vains;

de fait, la vie ne se saisit pas à l'état pur; rien ne se laisse ainsi

saisir, soustrait à toutes ses relations naturelles. Les notions pures

qu'on nous proposait sont donc des «entités» imaginées de toute pièce et

mises bien indûment au rang des réalités vécues. Suivant le mot de

Tacite: ils fabriquent des idoles et y croient: _fingunt atque credunt_!

N'importe, les «entités conceptuelles» n'auraient pu prétendre à

l'honneur d'une telle réhabilitation. On en rencontre partout dans les

œuvres de la nouvelle école; elles sont devenues la trame essentielle

de toute la philosophie intuitionniste.

Si l'on retranchait, par exemple, de «l'Evolution créatrice», tout ce

qu'elle contient de notions générales et d'inférences rationnelles par

induction ou déduction--ces procédés si suspects,--il n'en resterait pas

grand'chose, car elle est plus chargée de métaphysique syllogisante que

d'observation pure. Sans cet appel incessant aux données conceptuelles

de l'intelligence et au raisonnement--si souvent calomniées par

l'auteur,--que deviendraient ses belles réfutations du matérialisme, du

mécanisme et de l'idéalisme anglais? Elles ne tiendraient plus debout.

Que si parfois il déraisonne lui-même, c'est encore en raisonnant à

outrance. Donc, son brillant aérostat est tout gonflé

d'intellectualisme.

Le fait est si évident que M. Bergson a dû prendre la peine de s'en

excuser. Il nous a répondu que les concepts dont il se sert sont des

«concepts souples, mobiles, fluides, bien différents de ceux que nous

manions d'habitude ... des concepts appropriés à un seul objet ...

concepts dont on peut dire à peine que c'est encore un concept,

puisqu'il ne s'applique qu'à une seule chose»[457].

Le lecteur jugera de la valeur de cette échappatoire. Comme si l'on

pouvait discuter sur un objet dont le concept serait «fluide», avec des

définitions «mobiles» et perpétuellement changeantes! Ou comme si nos

jugements et nos raisonnements, pour être valides, pouvaient se passer

de termes généraux! Si M. Bergson ne s'était servi que de tels

_pseudo-concepts_, tous ses beaux raisonnements seraient caducs, d'après

les règles les plus élémentaires de la Logique.

Concluons, encore une fois, que l'intuition, pure de tout concept, telle

que les bergsoniens la conçoivent, ne peut être qu'un rêve.

Aurait-elle toutes les qualités de la fumeuse jument de Rolland, elle en

aurait surtout le grave défaut, celui de ne point exister.

L'intuition, sans les idées correspondantes aux objets perçus, serait

une faculté aveugle plongée dans un trou noir où elle ne pourrait rien

discerner ni se discerner elle-même. Seule l'idée éclaire les objets et

nous permet de les discerner, soit dans l'analyse de leurs détails, soit

dans leur unité synthétique.

Mais si la valeur de l'idée générale ou du concept et des premiers

principes qui l'accompagnent a déjà été mise en doute ou niée par une

métaphysique nominaliste, ce vice essentiel rejaillit sur l'intuition

elle-même. Aussitôt, l'intuition s'écroule, avec l'intelligence, dans le

gouffre du scepticisme universel. Gouffre sans fond et sans espoir de

remède, car les négations nominalistes, en sapant par la base toute

connaissance intellectuelle, permettent à l'antiintellectualiste de ne

tenir aucun compte des objections qu'on lui adresse au nom du bon sens

et de la raison, facultés désormais «périmées».

La tentative de M. Bergson d'élever une intuition philosophique sur les

ruines de l'intelligence--alors que leur sort est essentiellement

lié--n'était donc qu'un essai chimérique, condamné à un avortement

certain. La philosophie sera intellectualiste ou elle ne sera pas! Non,

sans doute, qu'elle doive revenir à un intellectualisme _a priori_,

irrévocablement condamné, mais à ce sage intellectualisme expérimental

si bien appelé par M. Rabier un _empirisme intelligent_: celui

d'Aristote et de saint Thomas, si peu connu des modernes.

* * * * *

III. _Remarques_.--Il s'en faut cependant que cet appel à l'intuition ne

réponde point à un besoin raisonnable de la pensée contemporaine et soit

à rejeter sans aucune réserve. Et cette âme de vérité, nous voudrions,

en terminant, la dégager des scories et de la gangue épaisse dont on l'a

enveloppée et obscurcie.

On a vraiment trop abusé, surtout depuis Descartes et Kant, des

constructions _a priori_. Il était temps de renoncer à une telle méthode

si périlleuse et si stérile, en prenant contact avec les réalités de la

nature, et de subir le contrôle des expériences vulgaires et

scientifiques. Il était temps de revenir à «une vue directe des choses».

«Que la pensée du XIXe siècle ait réclamé une philosophie de

ce genre, soustraite à l'arbitraire, capable de descendre au détail des

faits particuliers, cela n'est pas douteux.»[458] M. Bergson le

reconnaît, mais on l'avait reconnu avant lui, et c'était là précisément

la principale raison d'être de la renaissance au cours de ce siècle du

péripatétisme, qui a pour méthode de tirer ses idées abstraites des

faits concrets et d'édifier la métaphysique sur la physique, en sorte

que pour elle il n'y a jamais ni _intuition pure_ ou vide de toute idée,

ni _idée pure_ ou _a priori_ sans aucune intuition profonde du réel.

On connaît, au contraire, la manière tout a prioristique dont Descartes

a usé, par exemple, pour formuler les lois du mouvement des corps, en

les déduisant de l'idée de Dieu, de son immutabilité ou de quelque autre

«idée claire». On sait que s'il a fait appel à l'expérience, c'est pour

lui faire jouer un rôle très secondaire et subordonné, celui de

confirmer ou de compléter nos «idées claires», entièrement innées et

indépendantes de l'expérience[459]. Ne considérer celle-ci que comme la

très humble servante de la «ratiocination» nous paraît aujourd'hui un

abus invraisemblable.

La philosophie de M. Bergson · 第 23 / 31 段