philosopher? La nouvelle école antiintellectualiste le soutient
hardiment, et nous allons voir la tentative désespérée qu'elle a essayée
pour s'en passer.
* * * * *
VIII
THÉORIE DE L'INTUITION.
D'après la nouvelle école, l'intelligence est donc radicalement
impuissante à penser le mouvement, la vie, le continu; elle est
incapable de toute véritable spéculation sur le fluent. Tout au plus
peut-elle nous en fournir quelque connaissance symbolique dont les
figures seront empruntées par une analogie lointaine à l'immobile, à
l'inerte, au discontinu, seul objet propre et adéquat de sa puissance
toute orientée vers l'action.
Elle est bien moins, en effet, une puissance de connaître qu'une
puissance d'agir. C'est une «annexe de la faculté d'agir», tout entière
«coulée dans le moule de l'action»; elle ne peut donc en rien nous faire
connaître le réel, nous livrer l'absolu, dans ce domaine.
Telle est la pauvre faculté que l'évolution, lorsqu'elle était sur son
déclin, «a déposée en cours de route»[428], sans doute comme un bagage
plutôt encombrant qu'utile, et désormais l'on peut se moquer
agréablement des philosophes qui l'avaient prise pour un «Soleil qui
illuminerait le monde», alors qu'elle n'est en réalité qu' «une lanterne
manœuvrée au fond d'un souterrain»[429].
Cependant, M. Bergson ne se résigne pas à fléchir le genou, les yeux
fermés, devant l'Inconnaissable. Ce serait là un «excès d'humilité»,
nous dit-il, et, à l'exemple des plus célèbres disciples de Kant,
Fichte, Schelling, Hegel, il bravera audacieusement la consigne du
maître; au lieu de s'abstenir de spéculer, il se livrera comme eux à ce
qu'on a pu appeler une véritable «débauche de spéculation». Le procédé
pour briser et franchir la barrière kantienne artificiellement élevée
entre le réel et l'esprit sera seul différent et d'une originalité
incontestable.
Ces trois philosophes, en effet, s'étaient contentés d'identifier les
deux termes--sujet et objet--qu'ils ne savaient plus comment unir. Ils
les identifièrent avec un troisième terme, soit de nature psychologique,
le mot, comme le voulait Fichte;--soit de nature ontologique,
l'_absolu_, comme l'imaginait Schelling;--soit de nature purement
idéale et logique, l'_idée_, comme le rêvait Hegel. Bergson, lui, va
inventer une nouvelle faculté, distincte de l'intelligence désormais
mise au rebut, qui sera capable de lire directement dans le réel et dans
l'absolu, à savoir l'_intuition_[430], dont le processus sous-entendra,
encore et toujours, l'identité des termes, sujet et objet, confondus
dans l'identité universelle.
Pour légitimer sa recherche d'une faculté _nouvelle_,[431] notre auteur
allègue une raison profonde qui serait bien près de nous convaincre.
Notre intelligence, dit-il, est faite pour l'action; or, «_l'action ne
saurait se mouvoir dans l'irréel._ D'un esprit né pour spéculer ou pour
rêver, ajoute-t-il, je pourrais admettre qu'il reste extérieur à la
réalité, qu'il la déforme ou la transforme, peut-être même qu'il la
crée, comme nous créons les figures d'hommes et d'animaux que notre
imagination découpe dans le nuage qui passe. Mais une intelligence
tendue vers l'action qui s'accomplira et vers la réaction qui
s'ensuivra, palpant son objet pour en recevoir à chaque instant
l'impression mobile, est une intelligence qui touche à quelque chose de
l'absolu»[432].
--Fort bien! répliquerons-nous: il nous faut pour agir sur le réel une
faculté capable d'atteindre et de connaître le réel, car «l'action ne
peut se mouvoir dans l'irréel». Mais n'est-ce pas là précisément le
_fait nouveau_ qui devrait vous forcer à reviser le procès de
l'intelligence si légèrement, si injustement condamnée?
Vous n'avez cessé de proclamer, à l'excès, que l'intelligence est faite
pour l'action, tout entière orientée vers l'action[433]; donc elle est
orientée vers le réel, auriez-vous dû conclure. Donc la connaissance et
l'action, la théorie et la pratique, au lieu de se combattre,
s'entr'aident et se complètent[434].
Il est donc injuste de les opposer, en traitant d'illusoire la
connaissance pratique, «utilitaire». Injuste, par exemple, d'admettre le
fluent et le continu, en niant le stable et le multiple, alors que mon
action se meut à la fois dans l'un et dans l'autre. L'unité doit se
faire dans la variété et la hiérarchie, non dans l'identité et la
confusion des termes. Si l'intelligence et l'action s'opposaient,
l'homme doué de facultés si contradictoires ne serait-il pas une
monstruosité dans la création?
Pourquoi donc rêver des facultés nouvelles, au lieu d'utiliser celles
que nous avons? N'est-ce pas lâcher la proie pour l'ombre? Si la nature
nous avait donné des ailes comme à l'oiseau, ne serait-ce pas folie de
les arracher pour en construire d'artificielles sur un plan que nous
croirions plus ingénieux?
Vaines remontrances! L'appel en révision de procès ne sera pas entendu
de nos antiintellectualistes: leur siège est fait. C'est bien la
condamnation de l'intelligence qui est tenue pour définitive, et c'est
vers la recherche d'une faculté nouvelle qu'ils sont orientés. Ils
croient même l'avoir découverte, nous l'avons dit, et lui ont donné le
nom mystérieux ou mystique d'_intuition_.
* * * * *
I. _Exposé_.--Qu'est-ce donc que cette faculté nouvelle, l'intuition
bergsonienne?
S'il ne s'agissait que de l'intuition produite par la perception
immédiate des objets extérieurs ou du moi intime, dont nous avons déjà
parlé, la réponse serait facile. Mais non, il s'agit de tout autre
chose, car les sens externes et le sens intime lui-même ne perçoivent
leur objet que par leurs opérations, et partant _du dehors_ de leur
être. Ici, il s'agit d'une perception et d'une connaissance _par le
dedans_ et dans l'intérieur même de leur être, en dehors ou «au-dessous
de l'espace et du temps»[435]. Ce qui est complètement nouveau et
inédit; croyons-nous, dans l'histoire de la philosophie. Qu'est-ce donc
que cette nouvelle sorte d'intuition?
Certes, du premier coup d'œil, on ne le voit guère, son inventeur ayant
pris soin de ne la définir jamais, se contentant de descriptions
nuageuses qui semblent plutôt cacher soigneusement que découvrir son
mystérieux secret. Il faut longtemps pour que les yeux du lecteur
s'accoutument à cette pénombre, si voisine de l'ombre totale.
Toutefois, avec de la patience et un effort qui n'est pas sans mérite,
on finit par voir se dessiner vaguement dans la nuit la forme de la
divinité nouvelle, qui se cachait dans la «frange», dans la «nébulosité»
qui entoure le «noyau lumineux» de l'intelligence et dont cette
intelligence a été tirée par voie de «condensation d'une puissance plus
vaste», à savoir l'instinct, l'intuition.
Citons plutôt notre auteur, pour ne pas être soupçonné de le traduire
mal. «Le sentiment que nous avons (?) de notre évolution et de
l'évolution de toutes choses dans la pure durée est là, dessinant autour
de la représentation intellectuelle proprement dite une _frange_
indécise qui va se perdre dans la nuit. Mécanisme et finalisme
s'accordent à ne tenir compte que du _noyau_ lumineux (l'intelligence)
qui brille au centre. Ils oublient que ce noyau s'est formé aux dépens
du reste par voie de condensation, et qu'il faudrait se servir du tout,
du fluide autant et plus que du condensé, pour ressaisir le mouvement
intérieur de la vie.
«A vrai dire, si la frange existe, même indistincte et floue, elle doit
avoir plus d'importance encore pour le philosophe que le noyau lumineux
qu'elle entoure. Car c'est sa présence qui nous permet d'affirmer que le
noyau est un noyau, que l'intelligence toute pure est un rétrécissement,
par condensation d'une puissance plus vaste.»[436]
Vraiment, M. Bergson n'est pas toujours heureux dans le choix de ses
métaphores. En nous invitant à détourner les yeux du noyau
lumineux--l'intelligence trompeuse,--pour contempler surtout et de
préférence cette pénombre indécise et floue qui se perd si bien dans la
nuit, que le lecteur ne l'aura sans doute jamais vue ni soupçonnée, ne
semble-t-il pas avoir fait la gageure de remplacer la célèbre méthode
des «idées claires» par une méthode nouvelle, celle des «idées
obscures»?
N'est-ce pas précisément dans ces nuages que nous pourrons découper à
notre gré toutes les silhouettes fantastiques qu'il nous plaira de
rêver? Et ne risque-t-on pas de remplacer ainsi l'observation et l'étude
sincère de la nature réelle par le rêve et la fantaisie de l'artiste?
Hélas! notre crainte n'est pas chimérique, et le lecteur répondra si la
nouvelle école ne l'a pas conduit jusqu'ici à travers le pays des rêves
et des fantômes.
Au demeurant, cette métaphore n'est point une image hasardée, échappée à
l'improvisation. C'est une image réfléchie, répétée à satiété, à
laquelle l'auteur a attaché une importance capitale, au point de résumer
toute sa pensée, tout l'essentiel de son invention.
C'est à l'étude de cette «frange» qu'il fait sans cesse appel pour
penser le mouvement, la vie, le continu, en un mot toute sa
métaphysique. «Nous y serons aidés, dit-il, par la frange de
représentation confuse qui entoure notre représentation distincte, je
veux dire intellectuelle. Que peut être cette frange inutile (?), en
effet, sinon la partie du principe évoluant qui ne s'est pas rétrécie à
la forme spéciale de notre organisation et qui a passé en contrebande?
C'est donc là que nous devons aller chercher des indications pour
dilater la forme intellectuelle de notre pensée; c'est là que nous
puiserons l'élan nécessaire pour nous hausser au-dessus de
nous-même.»[437]
Une objection se présente aussitôt à l'esprit du lecteur. Cette frange,
cette bordure, serait-elle existante et nullement imaginaire, comment
l'étudier, sinon avec notre intelligence? comment reconnaître si elle «a
passé en contrebande», sinon par la critique de notre intelligence?
Impossible de sortir hors de nous-même, de voir sans nos yeux, de penser
ou de juger sans notre esprit! Vouloir donc renoncer à notre
intelligence pour penser sans elle, et pour étudier sans elle la fameuse
«frange», n'est qu'une méthode contradictoire et chimérique. Bon gré,
mal gré, c'est à elle que vous recourez.
L'objection est tellement évidente que M. Bergson ne pouvait pas ne pas
la prévoir ni la passer sous silence. Sa réponse n'en sera pour nous que
plus curieuse à entendre.
«Cette méthode--il le confesse--a contre elle les habitudes (!) les plus
invétérées de l'esprit. Elle suggère tout de suite l'idée d'un cercle
vicieux. En vain, nous dira-t-on, vous prétendez aller plus loin que
votre intelligence; comment le ferez-vous, sinon avec l'intelligence
même? Tout ce qu'il y a d'éclairé dans votre conscience est
intelligence. Vous êtes intérieur à votre pensée, vous ne sortirez pas
d'elle....
L'objection se présente naturellement à l'esprit. Mais on prouverait
aussi bien, avec un pareil raisonnement, l'impossibilité d'acquérir
n'importe quelle habitude nouvelle. Il est de l'essence du raisonnement
de nous enfermer dans le cercle du donné. Mais l'action brise le cercle.
Si vous n'aviez jamais vu un homme nager, vous me diriez peut-être que
nager est chose impossible, attendu que, pour apprendre à nager, il
faudrait commencer par se tenir sur l'eau, et par conséquent savoir déjà
nager. Le raisonnement me clouera toujours, en effet, à la terre ferme.
Mais si, tout bonnement, je me jette à l'eau sans avoir peur, je me
soutiendrai d'abord sur l'eau tant bien que mal en me débattant contre
elle, et peu à peu je m'adapterai à ce nouveau milieu, j'apprendrai à
nager. Ainsi, en théorie, il y a une espèce d'absurdité à vouloir
connaître autrement que par l'intelligence; mais si l'on accepte
franchement le risque, l'action tranchera peut-être le nœud que le
raisonnement a noué et qu'il ne dénouera pas.... Celui qui se jette à
l'eau, n'ayant jamais connu que la résistance de la terre ferme, se
noierait tout de suite s'il ne se débattait pas contre la fluidité du
nouveau milieu: force lui est de se cramponner à ce que l'eau lui
présente encore, pour ainsi dire, de solidité. A cette condition
seulement, on finit par s'accommoder au fluide dans ce qu'il a
d'inconsistant. Ainsi pour notre pensée, quand elle s'est décidée à
faire le saut. Mais il faut qu'elle saule, c'est-à-dire qu'elle sorte de
son milieu.... Il faut brusquer les choses, et, par un acte de volonté,
pousser l'intelligence hors de chez elle. Le cercle vicieux n'est donc
qu'apparent.»[438]
Eh bien! non, le cercle vicieux demeure en dépit de la lumière trouble
et douteuse des nouvelles images. On use encore de l'intelligence pour
tenter de la dépasser. Celui qui se jette dans l'eau pour apprendre à
nager--méthode assez périlleuse qu'on ne saurait conseiller à
personne--ne commence pas par se priver de l'usage de ses bras et de ses
jambes; il continue à en user librement; bien plus, il en use selon les
mêmes principes généraux, puisqu'il se «cramponne à ce que l'eau lui
présente encore, pour ainsi dire, de solidité», comme il s'appuyait sur
la résistance de la terre ferme. L'application des forces seule varie,
tandis que les forces et leur principe d'application demeurent les
mêmes.
L'intelligence, en sautant dans la nébulosité de frange--si tant est
qu'elle existe,--continuera donc à user de ses propres forces et à
rechercher avidement le reste de clarté que cette pénombre peut receler;
son principe d'orientation comme d'action demeurant identique jusque
dans un milieu nouveau.
C'est donc l'intelligence qui continuera à penser selon ses propres
forces; et comment voulez-vous qu'elle puisse se dépasser elle-même,
voir plus loin que sa portée native? Le cercle vicieux est là,
manifeste, défiant tous les coups de force. Le _sic volo, sic jubeo, sit
pro ratione voluntas_ vient se briser pitoyablement devant l'absurde!
Cependant, M. Bergson tient en réserve un autre argument, meilleur ou
moins mauvais. Au lieu de dire: «Poussez l'intelligence hors de chez
elle» pour qu'elle y voie plus clair, il dirait: poussez-la hors de chez
elle pour qu'une autre faculté plus clairvoyante prenne sa place et nous
fasse voir mieux et plus loin[439]. Cette faculté, c'est l'intuition,
l'instinct. Et nous revenons à la question déjà posée et si peu
clairement résolue: Qu'est-ce que cette faculté nouvelle, qu'est-ce que
l'intuition?
Instinct et intuition ne sont pas des mots complètement synonymes dans
la langue bergsonienne, quoi-qu'ils soient souvent pris l'un pour
l'autre. L'intuition est cet _Elan vital_ originel qui a graduellement
évolué en instinct animal, puis en intelligence, mais qui s'est bien
mieux exprimé dans l'instinct que dans l'intelligence, celle-ci, comme
nous l'avons vu, étant due à un «saut brusque» de l'animal à l'homme et
différant de l'instinct, «non en degré, mais en nature».
Il faut donc interroger l'instinct pour connaître l'intuition
originelle; or, voici ce qu'est l'instinct. «C'est sur la forme même de
la vie, au contraire, qu'est moulé l'instinct. Tandis que l'intelligence
traite toutes choses mécaniquement, l'instinct procède, si l'on peut
parler ainsi, organiquement. Si la conscience qui sommeille en lui se
réveillait, s'il s'intériorisait en connaissance au lieu de
s'extérioriser en action, si nous savions l'interroger et s'il pouvait
répondre (!!), il nous livrerait les secrets les plus intimes de la
vie.»[440]
En; un mot, l'instinct n'est que «l'intuition rétrécis», c'est-à-dire
réduite à n'embrasser que telle ou telle portion de la vie, intéressant
l'organisation spéciale de l'individu[441]. On peut donc l'interroger
librement pour connaître ce qu'est l'intuition, à la condition toutefois
que sa «conscience endormie» veuille bien se réveiller pour s'étudier
elle-même, qu'au lien de «jouer sa connaissance, sans la penser», comme
elle fait d'habitude, elle veuille bien la «penser» sans la «jouer»;
puis qu'elle s'analyse elle-même, et enfin qu'elle nous réponde, si elle
peut parler, car jusqu'ici l'instinct n'a jamais eu la parole, pas même
le verbe intérieur dont le verbe extérieur est l'expression.
Certes, voilà bien des conditions requises!... On serait tenté de croire
qu'en les posant, l'auteur est le jouet de cette _intelligence_ expulsée
qui les lui dicte, à moins qu'il ne soit tout simplement victime de sa
propre imagination! Cependant, ne nous rebutons pas pour ces
difficultés, si énormes qu'elles soient, et continuons notre étude.
Interrogeons donc l'instinct animal.
Nous avons déjà vu comment il fonctionne d'après la théorie nouvelle: ce
n'est point une habitude innée, un mécanisme psychique monté à
l'avance--au moins pour l'essentiel--par l'Auteur de la nature. Non,
c'est un produit de la _sympathie_ universelle (au sens étymologique du
mot). Tous les êtres se confondant ou se compénétrant dans l'unité
monistique, il s'ensuit que «tout retentit dans tout», et grâce à cette
_sympathie divinatrice_, tous les êtres se pressentent, se comprennent à
distance--car il n'y a plus de vraie distance--et s'adaptent
mutuellement les uns aux autres, encore plus sûrement qu'ils pourraient
le faire avec les sens externes, puisque c'est une science _interne_,
une vue _par le dedans_, qui les unit comme des membres multiples en un
seul être total[442].
Notre auteur nous a donné l'exemple du Sphex et de sa victime qu'il sait
si bien paralyser en la blessant en des ganglions choisis très
habilement. Ce sera l'effet de cette science intérieure, bien supérieure
à toute science par le dehors, de cette _sympathie divinatrice_.
Telle est donc l'intuition elle-même, cette précieuse faculté que
l'homme a perdue en se détachant de l'animalité, et qu'il s'agit de
reconquérir pour philosopher.
«En fait, dans l'humanité dont nous faisons partie, l'intuition est à
peu près complètement sacrifiée à l'intelligence. Il semble qu'à
conquérir la matière et à se conquérir elle-même, la conscience ait dû
épuiser le meilleur de sa force. Cette conquête, dans les conditions
particulières où elle s'est faite, exigeait que la conscience s'adaptât
aux habitudes de la matière et concentrât toute son attention sur elles,
enfin se déterminât plus spécialement en intelligence. L'intuition est
là cependant, mais vague et surtout discontinue. C'est une lampe presque
éteinte, qui ne se ranime que de loin en loin, pour quelques instants à
peine. Mais elle se ranime, en somme, là où un intérêt vital est en jeu.
Sur notre personnalité, sur notre liberté, sur la place que nous
occupons dans l'ensemble de la nature, sur notre origine et peut-être
aussi sur notre destinée (?), elle projette une lumière vacillante et
faible, mais qui n'en perce pas moins l'obscurité de la nuit où nous
laisse l'intelligence [qu'on vient d'appeler le noyau lumineux!].
«De ces intuitions évanouissantes et qui n'éclairent leur objet que de
distance en distance, la philosophie doit s'emparer, d'abord pour les
soutenir, ensuite pour les dilater (?) et les raccorder ainsi entre
elles. Plus elle avance dans ce travail, plus elle s'aperçoit que
l'intuition est l'esprit même et, en un certain sens, la vie même.»[443]
De ces textes, et de bien d'autres, il résulte que l'intuition et
l'intelligence sont deux facultés distinctes et même opposées. Mais ce
n'est là, pour le monisme bergsonien, qu'une concession apparente qu'il
va reprendre à la première occasion, perdant ainsi tout le bénéfice
d'une moindre inintelligibilité que nous avions escompté trop tôt.
Ce n'est plus l'intuition qui aura mission de remplacer l'intelligence,
c'est l'intelligence même que l'on va faire rentrer, de gré ou de force,
dans l'intuition d'où elle était sortie, pour s'y confondre et s'y
perdre de nouveau. On va lui demander de faire effort pour «se fondre à
nouveau dans le tout», pour «se résorber dans son principe et revivre à
rebours sa propre genèse»[444]. Effort que M. Bergson reconnaîtra
«douloureux», car il déforme et pervertit notre manière naturelle de
penser, et que nous appelons tout simplement extra-naturel et
chimérique.
«Pour que notre conscience (notre intelligence) coïncidât avec quelque
chose de son principe, il faudrait qu'elle se détachât du _tout fait_ et
s'attachât au _se faisant_. Il faudrait que, se retournant et se tordant
sur elle-même (!), la faculté de _voir_ ne fît plus qu'un avec l'acte de
_vouloir_ (?). Effort douloureux, que nous pouvons donner brusquement en
violentant la nature, mais non pas soutenir au delà de quelques
instants.»[445]
D'où la célèbre définition de cette faculté nouvelle, rentrée dans son
principe, par un effort violent fait au rebours de sa direction et de sa
genèse: c'est une «faculté de voir, immanente à la faculté d'agir (?) et
qui jaillit, en quelque sorte, de la torsion du vouloir sur lui-même
(??)» [446].--Comprenne qui pourra!...
Une telle philosophie, fondée sur des intuitions si obscures et si
évanouissantes, ne saurait être l'œuvre d'un seul jour ni d'une seule
génération. Aussi M. Bergson fait-il appel à la bonne volonté et à la
perspicacité de tous ceux qui, après lui, voudront bien essayer de
tordre leur esprit sur lui-même, au risque d'en fausser complètement les
ressorts.
«Mais l'entreprise ne pourra plus s'achever tout d'un coup; elle sera
nécessairement collective et progressive. Elle consistera dans un
échange d'impressions (!) qui, se corrigeant entre elles et se
superposant aussi les unes les autres, finiront par dilater en nous
l'humanité et par obtenir qu'elle se transcende elle-même ...»[447] à
moins qu'elles ne finissent par compléter la confusion et le chaos de la
pensée contemporaine, dont nous sommes tous les spectateurs alarmés!
En attendant ces magnifiques découvertes par les générations futures,
voici un premier coin du voile mystérieux soulevé par M. Bergson
lui-même dans une de ses visions intuitives et essentiellement
«évanescentes» de l'unique réalité, la Durée pure ou le Temps.
Après avoir prévenu ses auditeurs du Congrès de Bologne que «tout se
ramène à un point unique», l'intuition immédiate de la Durée pure, et
que ce point est quelque chose de «si simple, de si extraordinairement
simple», qu'il est vraiment ineffable et impossible à traduire, en sorte
que le voyant passera toute sa vie à le balbutier sans arriver jamais à
se faire comprendre, il essaye pourtant de décrire pour nous sa vision
d'un monde nouveau, entièrement différent de celui que nous sommes
habitués à contempler avec les yeux du corps ou de l'intelligence
naturelle. Ecoutons-le: