Par peur de ce fameux «morcelage», ne vouloir plus distinguer réellement

le moi et le non-moi, le tien et le mien, l'homme et la bête, la plante

et le minéral, c'est laisser tous les êtres et tous les modes d'être se

perdre et se confondre dans un grand Tout, par définition même,

inintelligible, puisqu'il est l'identité des contraires et la confusion

absolue;--c'est en outre supprimer la pensée avec le principe de

contradiction;--c'est enfin braver trop ouvertement, soit ce _sens

intime_, que tous les philosophes admettent comme une donnée

irréductible, soit ce _sens commun_ ou ce bon sens, sans lequel toute

pensée philosophique n'a plus de garde-fou.

Que s'il y a un «postulat» vraiment gratuit et--comme ils disent

élégamment--une «idole de l'imagination» en délire, les voilà!

* * * * *

B) _Théorie de la solidification_ du fluent. Si l'_abstraction_

intellectuelle qui distingue et morcelle «n'est pas un mensonge», mais

un procédé tout naturel et absolument indispensable à la connaissance

humaine, en sera-t-il de même de la _généralisation_? Oui, nous n'en

doutons pas; il suffit de la bien comprendre et surtout de ne pas la

travestir, comme on le fait dans l'école nouvelle.

Remarquant que tous nos concepts généraux ont un caractère essentiel de

fixité qui nous les fait paraître comme immuables, nécessaires et

éternels, alors que tout est fluent et mobile autour de nous, nos

antiintellectualistes ont soupçonné là un nouveau «mensonge», et d'un

mot magique ils ont cru l'exterminer en proclamant que le concept ou

l'idée était chose «cristallisée» et «morte», d'où la «vie s'est

retirée».

Mais ce ne sont là que des métaphores et des jeux d'esprit qui

recouvrent une grave confusion entre l'idée générale et l'image

individuelle ou collective.

L'idée, elle-même, est l'acte vital par excellence de notre esprit.

C'est l'idée qui nous hausse du fait sensible jusqu'à sa raison d'être,

de la copie imparfaite jusqu'au type idéal et parfait, du contingent au

nécessaire, du périssable à l'éternel. Or, cette ascension magnifique

est l'acte d'une vie supérieure, la vie intellectuelle, privilège de

l'animal raisonnable dont toute la dignité relève de sa pensée.

L'idée, bien loin d'être une chose «morte» ou un résidu «inerte», est

une «fleur» ou un «fruit» de son activité vitale; elle est un produit de

son enfantement laborieux, un verbe intérieur _dictio verbi_[415] dont

la parole extérieure est l'écho. Elle est une action intérieure tendant

à se prolonger en actions extérieures.

Bien loin d'avoir l'immobilité impuissante du cadavre, elle est donc la

puissance et la fécondité même. Comme l'observait saint Thomas, nos

idées se divisent ou s'accouplent et se fécondent entre elles, donc

elles vivent. Une idée appelle d'autres idées; elles évoquent ensemble

des sentiments et des mouvements associés, et tressaillent de vie

intérieure en enfantant la _Science_, la _Morale_ et les _Arts_. Quel

magnifique déploiement de vie!

D'abord, l'idée est la mère de toutes les _sciences_, car «il n'y a de

science véritable que du général», comme le répétait encore récemment M.

Poincaré, après Aristote et saint Thomas. Pour eux, comme pour nous,

«toute science est générale dans ses principes, quoiqu'elle soit

particulière dans ses applications», comme la pensée a pour œuvre le

général et pour objet le particulier[416].

Par exemple, ce sont les idées générales et les principes généraux qui

permettent au savant de prévoir l'avenir avec assurance ou de

reconstituer le passé disparu depuis des centaines de siècles; ce qui,

de l'aveu unanime, est le plus beau triomphe du génie humain. Seules,

les idées générales peuvent aussi faire l'accord entre les hommes et

donner à la science sociale une base solide. Les images instables et

fugitives sont trop individuelles et trop changeantes pour faire cet

accord et rien fonder de durable.

On ne naît à la _moralité_ que par la contemplation de l'idéal qui nous

attire, parce qu'il est un idéal de vérité universelle, de perfection et

d'amour pour tous les hommes et même pour tous les êtres. La pensée ne

peut remonter plus loin ni aspirer plus haut, ni se sentir plus

fortement ébranlée vers le bien, parce qu'elle poursuit l'universel et

ne se repose que dans ce qui a une valeur pour tous les temps, tous les

lieux, tous les hommes. Alors, l'esprit pensant universellement, peut

agir universellement, vivre de la vie la moins égoïste et la plus

sociale, c'est-à-dire la plus morale. Toute pensée générale devient

ainsi de la moralité commencée, car--suivant la belle image de M.

Fouillée--elle brise la prison étroite du moi pour y faire entrer un peu

de ciel, une perspective sur le Vrai, le Bien, le Beau, vers l'Infini.

Elle seule peut transformer le monde réel par l'idée d'un monde

meilleur[417].

Non seulement l'idée crée la science et la morale, mais encore c'est

elle qui enfante les _beaux-arts_. C'est l'idéal qui inspire le génie de

l'artiste aussi bien que la conception du plus humble artisan. Point

d'enthousiasme sans une idée qui nous soulève vers une beauté

supérieure. Tout se dit, tout se fait à l'image de quelque idée et sous

son impulsion. On ne peut s'en passer. Aussi nos antiintellectualistes,

après avoir fulminé contre l'idée, soi-disant «morte» ou «cristallisée»,

sont-ils les premiers à s'en servir à chaque instant, à en remplir leurs

ouvrages, alors même qu'ils affectent de la déguiser sous de brillantes

images. Preuve évidente qu'on ne peut s'en dépouiller; elle est la vie

de l'esprit, le guide de l'action, le moteur universel.

Mais ce moteur est lui-même immobile, c'est-à-dire qu'il préside à tous

les changements sans en subir aucun. De même, que le soleil éclaire sans

avoir besoin d'être lui-même éclairé, que le feu réchauffe sans être

pour cela réchauffé, que le ressort pousse sans être poussé, que

l'aimant attire sans être lui-même attiré, ainsi l'idée attire à elle ou

pousse vers elle, sans subir aucun de ces mouvements. C'est ce

qu'explique l'adage: tout premier moteur n'est jamais mû par le genre de

mouvement qu'il communique: _primum movens in quolibet genere non est

motum in illo genere motus_[418].

En ce sens, le premier mouvement vient toujours de l'immobile

corrélatif, et nous avons vu comment M. Bergson, en supprimant tout

élément fixe, rendait le mouvement lui-même impossible, soit à mesurer,

soit à concevoir. On ne peut le mesurer sans une mesure fixe; on ne peut

le concevoir sans un point fixe d'où il vient, un point fixe où il va,

une direction fixe, un plan et une forme fixes qu'il réalise. Si tous

ces éléments sont fluides, variables et incertains, le mouvement devient

irréel et impensable, car il manque de l'essentiel.

Ne craignons donc pas cette fixité immobile et radieuse de l'idée. C'est

cette fixité du phare qui guide les mouvements du pilote en pleine mer

et l'empêche de s'égarer; c'est cette immobilité du point d'appui qui

fait la force du levier de notre esprit, car le statique sera toujours

le pivot du dynamique, aussi bien pour les mouvements de l'esprit que

pour ceux du corps. Ainsi, par exemple, le raisonnement doit s'appuyer

sur le principe et le principe sur l'idée pour qu'ils soient fondés et

solides.

Il y a donc une méprise très grave dans la théorie de M. Bergson; au

fond, elle provient de la confusion des sens et de la raison, de l'image

et du concept.

L'image sensible peut être mouvante et représenter ainsi le mouvant

encore plus fidèlement que si elle était fixe; l'idée ne le peut pas.

Elle doit toujours être fixe, c'est-à-dire immuable, nécessaire et

éternelle.

Pourquoi cette différence essentielle et ce contraste complet?

Si l'idée abstraite, par exemple l'idée de mouvement en général, n'est

pas mouvante, mais fixe et invariable, ce n'est donc pas que nous soyons

privés d'images mouvantes du mouvement et obligés de nous contenter

d'instantanés fixes et immobiles, pris sur la réalité mobile, comme M.

Bergson va nous le dire bientôt, mais uniquement parce que l'idée (ou le

concept) ne représente nullement le même objet que l'image. L'image

représente un fait instable: _quod est_; l'idée, au contraire,

représente une raison d'être stable: _quod quid est_. Expliquons ces

formules classiques.

Sous l'image sensible d'un mouvement quelconque, mon esprit découvre une

possibilité éternelle réalisée, et c'est ce type possible que l'idée

représente. Or, ce type d'un mouvement fugitif, temporel et contingent,

est lui-même un type immobile, éternel et nécessaire. C'est l'archétype

idéal, ou la forme nécessaire, ou l'εϊδος de Platon, d'Aristote.. de

Descartes et de Leibnitz, de Kant lui-même et de l'humanité tout

entière. C'est la vision de ce monde idéal des possibles--quelle qu'en

soit d'ailleurs la nature[419],--et dont notre monde actuel est une

réalisation imparfaite et fugitive.

L'idée n'est donc pas «une vue stable prise sur l'instabilité des

choses», comme le croit M. Bergson[420], mais un point de vue pris sur

la Pensée universelle, ou, si l'on préfère, une vue stable de la partie

stable des choses. Toute chose, en effet, a deux aspects: l'un

individuel et contingent, l'autre idéal et nécessaire; l'un mobile et

fugitif, l'autre immobile et éternel qui nous donne la raison d'être du

premier et nous le rend intelligible. Celui-là tombe sous les sens;

celui-ci sous le regard de l'intelligence, qui seule _lit au dedans_ des

choses sensibles (_intus-legere_) quel est leur type possible, leur

raison d'être, leur essence.

Sans doute, et nous l'accordons volontiers, il faut se garder des idées

toutes faites comme des «vêtements de confection»--aussi avons-nous

rejeté à la fois les idées innées de Descartes et les formes _a priori_

de Kant. Bien au contraire, il faut faire nous-mêmes nos idées «sur

mesure», en les façonnant peu à peu et en leur donnant une ressemblance

de plus en plus rigoureuse et adéquate avec les réalités intuitivement

perçues dans la nature:

_Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage_;

_Polissez-le sans cesse et le repolissez_.

De telles idées, abstraites de la réalité et toujours maintenues en

contact avec la réalité, quelque incomplètes qu'on les suppose,

conservent toujours la valeur de leur origine. Elles sont le fruit de

l'incessant commerce de l'esprit avec le monde, et nous n'avons aucun

droit de les tenir en suspicion, sous prétexte qu'elles sont

«cristallisées» et «mortes», alors qu'elles expriment une des faces de

la réalité vivante.

Eh bien! osons le dire sincèrement, M. Bergson ne semble avoir rien

compris à cette belle et lumineuse théorie[421].

Il n'a su rien voir dans l'idée que son caractère de fixité et

d'immobilité, et comme il avait admis que tout est fluent et que le

fluent seul existe, il a cru se tirer d'affaire en supposant qu'elle

devait être une «vue instantanée» prise sur la réalité mouvante: la

succession rapide de ces instantanés immobiles nous donnerait seule

l'apparence de cette réalité mouvante.

De là la célèbre comparaison, dont il est l'inventeur, de l'intelligence

humaine avec le merveilleux appareil du _cinématographe_ qui produit

l'illusion du mouvement par la succession très rapide de vues immobiles.

Métaphore brillante qui recouvre de son éclat trompeur les plus graves

erreurs. Enumérons les principales:

1° Une vue n'est jamais absolument instantanée, car elle suppose

toujours une _épaisseur de temps_, et partant une quantité de mouvement.

L'instantané est donc un mythe.

2° Serait-elle instantanée, cette vue serait toujours une _image_ et non

point une idée, puisque l'image représente le singulier, le périssable,

le temporel; tandis que l'idée représente le général, l'éternel et le

nécessaire. En effet, cette vue instantanée n'est qu'une tranche du

concret, qui n'est pas encore transfigurée en idéal. Elle est donc une

image, non une idée, et ne saurait être un substitut de l'idée puisque

l'image et l'idée ont un contenu différent.

3° Si l'idée n'est qu'une image instantanée, elle n'a plus aucune raison

d'être, car nous pouvons avoir bien mieux qu'une série discontinue

d'instantanés: les sensations nous donnent en effet--quand il nous

plaît--des images continues et fluentes de mouvements continus. D'autre

part, les actes fluents de l'imagination et du langage nous permettent

de les peindre ou de les exprimer dans leur fluidité. Le concept

intellectuel serait donc bien inutile; les sens suffiraient à l'homme.

L'idée est donc tout autre chose qu'une image instantanée, et

l'accusation qu'on lui adresse de «solidifier» le fluent, de «reifier

maladroitement» le mouvant, de «cristalliser» ou de «momifier» la vie

est une accusation injuste qui ne tient pas debout. Répétons-le encore

une fois, elle n'est pas «une vue stable prise sur l'instabilité des

choses», mais une vue stable prise sur la partie stable des choses, qui

est leur partie la plus importante, car cette partie n'est pas leur

matière périssable, mais leur forme nécessaire et éternelle qui nous les

rend intelligibles.

* * * * *

Ici se placerait une _objection_ qu'on est tout étonné de rencontrer

sous la plume d'éminents spiritualistes. Que si la connaissance, par le

concept ne saisit qu'une partie de l'objet, à savoir sa forme sans sa

matière, son essence sans son existence concrète, sa nature sans son

sujet, elle est donc une connaissance incomplète. Le point de vue

conceptuel n'est pas le point de vue total. On a même osé ajouter:

_c'est la tare irrémédiable de l'intelligence humaine_![422]

Certes, voilà un bien gros mot, lâché bien légèrement! Serait-ce aussi

la tare de la _vue_ humaine de ne pas _entendre_; la tare de l'_ouïe_ de

ne pas savoir _palper_, etc.? Que si ce n'est point une tare pour chaque

sens d'être limité par le domaine du voisin, ni la tare de la sensation

de sentir sans comprendre la nature de ce qu'elle sent, ce ne peut être

davantage la tare de l'intelligence de ne pas sentir.

Mais comme aucune de nos facultés n'est isolée dans l'âme, qu'elles

s'aident et se secourent mutuellement, l'intelligence n'a qu'à se

compléter par la sensation pour atteindre ce qui est hors de son domaine

propre. C'est ce qu'exprime fort bien l'adage aristotélique: _quod non

potest fieri per unum, fiat aliqualiter per plura_[423].

Au surplus, de l'aveu de tous les philosophes, l'intelligence, faculté

de l'abstrait, perçoit aussi le concret sensible, soit directement et

antérieurement à l'abstrait, suivant l'opinion de Scot et de Suarez, et

dans ce cas l'être concret, le τὸ ὄν, serait l'objet de la première

appréhension intellectuelle;--soit au moins indirectement par un retour

réfléchi sur son acte d'abstraction, suivant l'opinion plus probable

d'Aristote et de saint Thomas.

Après avoir saisi directement l'abstrait dans le concret qui l'exprime,

elle saisit les deux à la fois, contenant et contenu, abstrait et

concret. Elle voit, par exemple, _l_'homme dans _cet_ homme, _le_ cercle

dans _ce_ cercle, et prononce le jugement: _cet_ homme est _un_ homme;

_ce_ cercle est _un_ cercle. Or, ce jugement, qui affirme l'union dans

le même être des deux éléments (nature et sujet, essence et existence),

serait déraisonnable et impossible si ces deux éléments n'étaient pas

vus l'un dans l'autre, inséparablement unis, comme l'acte et la

puissance.

La connaissance devient ainsi complète: le sujet est senti, sa nature

pensée, et, par réflexion, les deux objets ou parties du même objet

fusionnent dans une synthèse finale.

Et voilà comment, sans aucun art magique, se trouve parfaitement guérie

«la tare inguérissable!»

D'ailleurs, ce «reste inextinguible» qu'admettent nos adversaires, ce

_caput mortuum_ irréductible aux formes de la connaissance, cette

irrationabilité fondamentale de l'être, échappant aux principes

d'identité et de contradiction et ne pouvant être dit ni ceci, ni cela,

ni qualité, ni quantité, ni cause, ni effet, ni possible, ni impossible,

existant ou n'existant pas--soit _en acte_, soit au moins _en

puissance_,--serait de l'inintelligible pur et un pur néant[424]. C'est

donc un rêve. Pour nous, la matière elle-même est connue par la forme,

la puissance par l'acte, comme le germe par la plante qui en sort: ce

qui suffit à nous les rendre intelligibles et raisonnables.

* * * * *

Une _autre objection_ contre le concept est qu'il ne peut exprimer une

propriété spéciale sans la généraliser, c'est-à-dire sans la rendre

commune à une infinité d'autres sujets semblables. «Il la _déforme_ donc

toujours plus ou moins par l'extension qu'il lui donne. Replacée dans

l'objet qui la possède, une propriété coïncide avec lui, se moule au

moins sur lui, adopte les mêmes contours. Extraite de l'objet et

représentée en un concept, elle s'élargit indéfiniment, elle dépasse

l'objet puisqu'elle doit désormais le contenir avec d'autres.»[425]

Mais cette seconde «tare» de l'intelligence ne nous est pas mieux

prouvée que la première. Pour lui donner quelque apparence de fondement,

on a eu recours à des métaphores trompeuses. Une substance élastique ne

peut, en effet, «s'élargir indéfiniment», lorsqu'on l'étire, qu'en

déformant plus ou moins gravement sa première figure. Au contraire,

l'extension idéale d'une même essence à  plusieurs individus et même à

tous les individus possibles, indéfiniment, ne défigure en rien la

nature ou la compréhension de cette essence. Il suffit de se rappeler la

nature logique de l'extension et de la compréhension des idées et des

propositions. Sans entrer dans tous ces détails techniques, un exemple

très simple suffira à nous en bien convaincre.

Quelle est l'essence d'une circonférence? C'est d'être une ligne courbe

tracée sur un plan de manière que tous ses points soient à égale

distance du centre. Telle est sa nature ou sa compréhension. Or, de

l'aveu de tous, elle reste la même, absolument, sans la plus légère

déformation, qu'on l'étende à un petit nombre ou à des milliards de

circonférences, et même à toutes les circonférences possibles,

indéfiniment. On en dirait autant de l'essence du triangle, ou du

solide, ou du minéral, ou de l'homme, en un mot, de toutes les autres

essences connues.

Toutes ces extensions physiques dont on nous parle et qui déforment les

objets élastiques ne sont donc qu'un jeu trompeur de métaphores, sans la

moindre analogie avec l'extension et la compréhension logique des idées.

Aristote eût classé un tel argument parmi les sophismes de mots ou de

figure. C'est une homonymie.

* * * * *

Une _dernière objection_ contre la valeur de l'idée générale est de

prétendre qu'elle est vide de toute réalité; elle ne serait qu'un _mot_,

un signe pratique nous rappelant toute la série des choses individuelles

déjà expérimentées dans le passé ou à expérimenter dans l'avenir. On

reconnaît là l'erreur du Nominalisme. Elle est le fond même de la

théorie bergsonienne[426] et suffirait à annuler toutes les objections

précédentes.

Si le concept, en effet, ne correspond à aucun objet réel, s'il est

vide, c'est le néant, et l'on ne peut--comme on vient de le

faire--reprocher au néant d'être un objet solidifié ou cristallisé,

encore moins un objet déformé par son rétrécissement contre nature ou

son extension artificielle. Ces premiers assauts contre le concept

révèlent une marche incohérente de l'adversaire, trahissent ses

hésitations et ses incertitudes. Il n'ose dire du premier coup: le

concept n'est qu'un vain mot!--Mais c'est là que nous l'attendions.

La célèbre dispute des Universaux, qui semblait périmée avec le moyen

âge, et dont nos modernes ne daignaient plus parler que sur un ton

plaisant, revient donc fatalement à l'ordre du jour, comme tous les

problèmes cruciaux de l'esprit humain, dont on a oublié les solutions

véritables, parce qu'ils ne peuvent rester sans être résolus. Impossible

de philosopher sans avoir pris parti, explicitement ou au moins

implicitement, pour ou contre le Nominalisme, le Réalisme et le

Conceptualisme.

Ou bien nos idées générales--telles que le cercle, l'humanité--sont des

mots vides qui ne représentent rien de réel, ou bien elles traduisent

quelque chose de réel, ou bien enfin ne sont que des conceptions ou des

formes illusoires de notre esprit.

M. Bergson a opté pour le nominalisme d'Epicure et de Taine, contre le

conceptualisme de Kant et le réalisme de Platon.

Nous croyons qu'il a eu tort. Il est vrai que les deux autres doctrines

placent le principe d'intelligibilité des choses, l'essence universelle,

hors les choses individuelles, et en cela elles sont insoutenables.

L'intelligibilité d'une chose n'est pas une autre chose à côté de la

première! On ne peut donc la placer, avec Platon, dans un monde idéal à

part, ni avec Kant, dans les formes _a priori_ de l'esprit humain. Mais

c'est une erreur encore plus grave de l'exclure aussi des choses

existantes, avec les Nominalistes. Exclure du réel toute idéalité, c'est

le rendre inintelligible et partant irréel.

En outre, ce n'est pas expliquer pourquoi et comment, au-dessus ou au

dedans des images contingentes, nous percevons des types nécessaires;

pourquoi au-dessus ou au dedans du fluent et du temporel nous découvrons

de l'immuable et de l'éternel. La solution nominaliste esquive ou nie ce

problème au lieu de le résoudre.

Quelle sera donc la solution? Si les essences ne sont pas hors des

choses ni dans l'esprit seul, il faut bien qu'elles soient réalisées

dans les choses elles-mêmes. Leur intelligibilité ne peut venir du

dehors, donc elle vient du dedans.

Ce sera la gloire d'Aristote et de saint Thomas d'avoir su retrouver le

général dans le particulier, le type universel dans l'individu qui

l'exprime et le concrétise, et d'avoir formulé le principe de

l'immanence de l'idéal intelligible dans le réel sensible.

De là cette thèse célèbre où se résume la pensée de l'Ecole entière:

_L'universel direct_[427] _existe dans les individus, mais non de la

manière abstraite dont l'esprit le conçoit; l'universel réflexe existe

formellement dans l'intellect, avec un fondement réel dans les choses._

Ainsi l'universel direct, tel que _le_ cercle, existe dans _ce_ cercle,

_l_'homme dans _cet_ homme; sinon, on ne pourrait dire que cette figure

est un cercle et cet individu un homme. Mais ces essences sont concrètes

dans les individus, tandis que dans notre esprit elles sont abstraites

de tout élément individuel.

D'autre part, l'universel réflexe--c'est-à-dire étendu par la réflexion

et la comparaison à tous les individus existants ou

possibles,--l'intelligible pur, tel que l'humanité, existe formellement

dans l'intellect seul, mais avec un fondement réel dans les choses,

puisqu'il exprime quelque chose de vraiment réel dans les individus.

Les universaux n'existent donc pas, comme tels, et formellement, en

dehors de mon esprit, mais ils existent _fondamentalement_ dans les

réalités individuelles; ce qui suffit pour assurer leur valeur

objective. Inutile, par exemple, que l'humanité subsiste en dehors des

hommes, pour que je puisse me fier à ce concept: il suffit qu'elle se

trouve réalisée dans tous les êtres humains existants ou possibles.

Et c'est ainsi--par une simple distinction aussi naturelle que

profonde--qu'a été résolu par les plus puissants génies de l'humanité un

problème qui a fait le tourment des siècles. Les généralités sont des

formes abstraites du réel et partant objectives. D'autre part, ce ne

sont pas des réalités séparées des choses, mais les éléments

intelligibles des choses elles-mêmes.

Et pour les abstraire, l'intelligence n'a pas à sortir des phénomènes

pour se perdre dans un monde supérieur. Les essences ne sont rien en

dehors des phénomènes; elles sont les phénomènes eux-mêmes considérés

dans leur forme et leur généralité. Le phénomène est sensible; sa forme

ou son essence intelligible. Or, les deux points de vue se complètent

comme l'être et sa raison d'être, le fait et son explication.

On le voit donc clairement: c'est la brèche faite dans le réel par le

fameux «morcelage» de l'abstraction qui nous a permis d'entrer dans la

place et d'y surprendre la partie intime des choses, l'essence même qui

nous les fait comprendre. Aussitôt la généralisation a achevé l'œuvre

intellectuelle de l'abstraction: l'idée générale a été conçue; le

concept nous est né, et sa lumière, en rendant les choses intelligibles,

illumine le monde sensible.

La philosophie de M. Bergson · 第 21 / 31 段