Nous avons vu jusqu'ici le réquisitoire en trois points contre

l'intelligence--incapable de penser le _mouvement_, ni la _vie_, ni le

_continu_,--voyons à présent la nouvelle conception qu'on nous en

propose dans l'école bergsonienne.

* * * * *

II. _La théorie de l'Intelligence ou du Concept_, imaginée par l'auteur

que nous étudions, est tellement dissemblable de tout ce que les

philosophes ont jamais dit sur ce sujet, et partant tellement étrange,

que le mépris affiché par la nouvelle école pour une intelligence ainsi

entendue ne semble que trop justifié.

Il nous appartiendra de montrer que le tableau qu'on nous présente ne

ressemble en rien à l'original, et que celui-ci n'est nullement touché

par les critiques adressées à sa caricature. Il y a donc erreur de fait,

erreur de personne.

Nous accorderons seulement que les critiques de M. Bergson visent et

atteignent cette intelligence défigurée et mutilée des philosophes

modernes;--soit l'intelligence toute passive des cartésiens et des

sensualistes avec ses idées innées et ses images généralisées,--soit

l'intelligence _a priori_ des kantistes avec ses formes toutes faites et

ses cadres vides où tout le réel doit se couler de force. Nous

accorderons aussi que l'une et l'autre sont irrémédiablement mécanistes

et sans vie. Mais ce sont là des pseudo-intelligences qui n'ont rien de

commun avec l'intelligence active et toujours moulée sur le réel, telle

que la tradition des siècles nous l'a transmise, la seule que nous

défendons.

Dans la formation du concept, ses deux opérations essentielles--d'après

nous--sont l'_abstraction_ et la _généralisation_. L'abstraction

distingue et pour ainsi dire sépare un des éléments, la forme

indéfiniment imitable, et puis la généralise par comparaison avec

d'autres formes possibles parfaitement semblables. Or, dans l'école

nouvelle, on a travesti l'abstraction en simple _morcelage_ et la

généralisation en ce qu'ils appellent une _solidification_ du fluent. A

ces deux titres pittoresques et bizarres, on peut ramener, croyons-nous,

tout l'ensemble de la nouvelle théorie, au moins dans ses parties

essentielles et son esprit.

A) _Théorie du_ «_morcelage_». Tout est un, d'après M. Bergson, et

l'Univers n'est qu'une immense continuité, où l'intelligence humaine

découpe des parties distinctes, comme vous et moi. Mais ce n'est là

qu'un morcelage arbitraire que nous imposent, à cause de son utilité,

les besoins de la vie pratique. «Nos ciseaux, en effet, suivent en

quelque sorte le pointillé des lignes sur lesquelles l'_action_

passerait.»[398] Ce n'en est pas moins une vue illusoire, contre

laquelle les nouveaux philosophes s'élèvent avec force et non sans

quelque dédain pour ce qu'ils ont appelé notre «postulat du morcelage».

Voici en quels termes M. Bergson a formulé et mis en vedette cette

thèse, à ses yeux fondamentale: _Toute division de la matière en corps

indépendants, aux contours absolument déterminés, est une division

artificielle_[399].

En effet, dit-il, «notre toucher doit suivre la superficie des arêtes

des objets, sans jamais rencontrer d'interruption véritable». Le vide

n'est nulle part; donc le continu universel est un et ininterrompu.

Voici un des exemples les plus familiers à notre éminent professeur,

répété deux fois dans le même ouvrage. Lorsqu'il prépare sur sa table un

verre d'eau sucrée, il a, paraît-il, l'intuition et la certitude que «le

verre d'eau, l'eau, le sucre et le processus de dissolution du sucre

dans l'eau sont sans doute des abstractions»[400]. Seul le grand Tout,

dans lequel ces objets ont été découpés, existe et dure réellement.

Eh bien! de ces deux prétendus postulats, du pluralisme ou du monisme,

lequel mérite réellement ce nom, plus ou moins dédaigneux, de

«postulat»?

Le pluralisme, c'est-à-dire la distinction réelle des êtres cosmiques,

par exemple, de vous et de moi, du père et du fils, ou des hommes et des

animaux entre eux, ou bien des membres différents dans le même animal,

est-ce vraiment un postulat, une supposition non évidente et gratuite?

Ne serait-ce pas, au contraire, un fait, le plus universel et le plus

indéniable des faits qu'aucun artifice ne saurait supprimer; une donnée

première de l'expérience, laquelle pose à la fois le mouvement

réciproque des êtres de ce monde et leur multiplicité?[401]

Au contraire, est-ce un fait sensible et évident, cette unité et

continuité substantielle du grand Tout dont on nous parle? Qui a jamais

pu la voir ou la constater, cette unité? Personne, assurément, parce que

l'expérience ne saisit que la multitude des individus et la pluralité

des existences, jamais une totalisation de l'ensemble qui nous échappe

entièrement. Elle n'est donc qu'une hypothèse ou une abstraction.

En conséquence, le postulat du monisme ou de l'unité de toute substance,

loin d'être une donnée première de l'expérience, en est une

interprétation métaphysique; elle est une conception systématique et

artificielle, qu'on ne saurait prendre pour point de départ de la

philosophie ou de la critériologie, sans une énorme pétition de

principe.

Là doit être le mirage trompeur, puisque cette unité abstraite, si tant

est qu'elle existe, il nous est impossible de la constater. Au

contraire, l'illusion ne peut se trouver à admettre la multiplicité des

hommes et des choses, puisque c'est un des premiers faits dont

l'évidence s'impose à tous. C'est ce que proclamait Aristote lorsqu'il

disait que la pluralité est une notion expérimentale bien antérieure à

celle de l'unité[402].

On nous réplique que cette multiplicité des choses pourrait bien n'être

qu'une «idole de l'imagination pratique», ou bien «le produit artificiel

d'une élaboration mentale opérée en vue de l'_utilité pratique_ et du

discours»--comme ils disent si élégamment.

En vérité, cette objection nous trouble peu. Quelle utilité pratique «la

vie et le discours» pourraient trouver à une si grossière illusion, par

exemple, à nous traiter vous et moi comme deux individus distincts, si

en réalité nous ne faisions qu'un? Nous le cherchons vainement, et nous

croyons qu'un si profond désaccord entre la pensée et le réel, bien loin

d'être d'une utilité pratique, serait la source permanente des plus

graves méprises. Ici encore, c'est la vérité qui est utile: nullement le

mensonge et l'erreur.

«Il n'est pas vrai, réplique fort bien M. Fouillée, que le rôle de

l'intelligence soit de morceler la réalité pour la rendre utilisable. Ce

n'est nullement mon intelligence qui morcelle l'eau en hydrogène et en

oxygène, ni qui donne sa forme et son poids à l'atome d'hydrogène, ni

qui fixe les espèces chimiques; et ce n'est pas non plus pour _utiliser_

ces espèces, si parfaitement déterminées indépendamment de mon utilité,

que j'en découvre les propriétés objectives, soumises aux lois du poids,

du nombre et de la mesure. Ce n'est pas non plus pour mon utilité que je

découpe la vie en espèces animales, telles que le tigre ou le serpent.

Ces découpages se font sans moi et parfois contre moi. La science n'est

pas une discontinuité artificielle au sein de la nature continue. Voici,

dans un bocal, de la soude, et dans un autre, de l'acide sulfurique.

Malgré la _continuité_ de l'univers, les deux substances n'agissent pas

l'une sur l'autre d'une manière chimique; si, au contraire, je les mêle,

il se produit du sulfate de soude. Dira-t-on que les concepts d'acide

sulfurique, de soude et de sulfate de soude sont découpés

artificiellement dans le grand Tout par une abstraction volontaire? Nous

aurons beau vouloir que l'acide sulfurique et le sodium donnent du

chlorure de potassium, ne comptons pas sur nos volontés pour modifier

d'un iota le livre de la nature.»[403]

Cette réplique paraîtra irréfutable à tout homme de bon sens. C'est la

réalité même qui impose à notre esprit ces «découpages» dont toute

l'utilité pratique vient précisément de leur conformité avec le réel,

puisque «notre action ne pourrait se mouvoir dans l'irréel», comme

l'avoue M. Bergson.

Cependant, hâtons-nous de le dire, la théorie bergsonienne du continu

universel, si elle est bien comprise, peut avoir un sens acceptable.

Il y a, en effet, un _continu spatial_ universel que les sens

perçoivent, sans aucune interruption, de droite à gauche, du haut en

bas, en surface et en profondeur, mais qui ne préjuge en rien la

question du _continu substantiel_, c'est-à-dire de l'unité des

substances qui remplissent ce cadre immense.

N'ayant pas eu l'imprudence de faire évanouir la substance des êtres,

comme M. Bergson, nous sommes bien à notre aise pour parler de ce

continu spatial sans tomber dans le monisme; aussi l'admettons-nous

volontiers, avec saint Thomas, ce continu bergsonien, au début de toute

connaissance, comme le premier objet connu. La connaissance, en effet,

soit sensible, soit intellectuelle, commence toujours par ce qui est le

plus commun et le plus confus. _Tam secundum sensum,_ dit saint Thomas,

_quam secundum intellectum, cognitio magis communis est prior quam

cognitio minus communis_[404].

Mais ce n'est là qu'un point de départ, une première vue générale et

superficielle, encore indistincte et confuse. C'est celle du petit

enfant qui vient de naître et qui voit tout ce qui l'entoure, comme un

seul bloc, sans rien distinguer du tout. Ce n'est donc pas encore une

connaissance véritable, une connaissance claire et distincte, celle à

laquelle aspire tout esprit humain, car connaissance vraie et

_discernement_ ne font qu'un.

Celle-ci se produit peu a peu par l'attention progressive et la remarque

de différences profondes entre les divers objets qui nous entourent et

qui se distinguent eux-mêmes à nos regards en se mouvant l'un l'autre ou

en se séparant, s'éloignant, se rapprochant, se croisant ou

s'entre-choquant dans l'immensité continue de l'espace et du temps. Et,

dans chaque objet, les principales parties se distinguent à leur tour

par des figures, des couleurs ou des qualités si variées et si

différentes qu'il nous est impossible de les confondre; ou bien encore

par les morceaux ou les fragments que nous en détachons et dont la

multiplicité saute aux yeux.

Ainsi, quelques moments après sa naissance, le petit enfant distingue

déjà la flamme d'une bougie qu'on lui montre et la suit attentivement du

regard dans les mouvements variés qu'on lui imprime. Il distingue

bientôt les bruits et les sons des divers instruments et ne tardera pas

longtemps à savoir distinguer la voix et le sourire de sa mère. Mais

c'est surtout par le toucher qu'il distinguera les divers objets

solides, à mesure qu'il pourra les palper, les manipuler, les séparer ou

les rapprocher les uns des autres, ou les briser en morceaux.

Dès qu'il sera devenu capable de réflexion, sa conscience distinguera de

plus en plus clairement le moi et le non-moi, son corps et les corps

étrangers, et jamais il n'aura la tentation de les confondre ou de les

fusionner en un seul, tel que le grand Tout bergsonien.

Cette tentation ne viendra pas non plus à l'esprit du savant, encore

moins qu'à celui du vulgaire. Au contraire, la science ne fera que

pousser cette distinction banale des choses vers une précision plus

profonde et plus rigoureuse; elle la poursuivra jusque dans leurs

parties invisibles ou microscopiques, tout en proclamant la solidarité

de ces parties dans l'harmonie universelle.

La science, en effet, s'occupe avant tout d'établir des divisions,

subdivisions et classifications naturelles. Toujours elle proscrit les

divisions et classifications artificielles, ou ne les accepte que

provisoirement.

Aussi le biologiste met-il toute son activité à observer la nature

lorsqu'elle divise elle-même les êtres et les sépare en embranchements,

genres, espèces et individus. Dans le même individu, il constate la

multiplicité des organes et de leurs fonctions, toujours variées,

souvent opposées. Puis il continue à observer avec le microscope les

éléments des tissus organiques, et voit avec admiration la nature

diviser et subdiviser sans trêve la cellule-mère ou le germe d'où

sortent progressivement tous les détails de l'organisme le plus

complexe.

Le chimiste fait de même, et après avoir divisé les espèces minérales

par la classification de leurs propriétés essentielles, il tente de

surprendre le morcelage naturel de la molécule en atomes, sous-atomes ou

en électrons.

A son tour, le philosophe, encore plus ami de la distinction, dont il

abuse parfois, sans que l'abus puisse en proscrire l'usage, procède à la

connaissance métaphysique de l'être, objet propre de l'intelligence, par

le double procédé de la _définition_ et de la _division._ «Les êtres

sont d'abord multiples par leur définition», dit Aristote[405], car la

définition de l'homme et celle du végétal ou du minéral supposent des

êtres essentiellement différents.

De même pour les qualités accidentelles que l'on reconnaît multiples par

leurs définitions. «Ainsi, par exemple, la définition du _blanc_ est

autre que celle du _musicien_, bien que ces deux qualités puissent

appartenir à un seul et même individu.» On a ainsi une nouvelle

distinction très naturelle entre l'être et ses accidents.

«Les choses sont encore multiples par leur _division_, ajoute Aristote,

comme le tout et ses parties naturelles.» Ainsi l'espèce et ses

individus seront distincts, ou bien les individus entre eux, ou bien,

dans le même individu, les membres entre eux, qui sont naturellement

divisés, quoique unis.

Il y a toutefois cette différence que la distinction des individus entre

eux sera toujours réelle et absolue, tandis que la division des parties

sera plus ou moins naturelle, plus ou moins idéale, suivant les cas.

Parfois même le philosophe, au lieu de distinguer des parties réelles de

l'être, ne distinguera que des modes ou des points de vue de l'être,

vraiment différents quoique inséparables, sinon par abstraction: tels

sont le vrai, le bien, le beau dans le même être.

En construisant ainsi ses classifications ou ses «catégories», le vrai

philosophe se fera une loi d'imiter la nature et de la copier

exactement. Aussi, quelque part, Platon a-t-il comparé le bon

métaphysicien à l'anatomiste habile ou à l'écuyer tranchant, qui savent

découper la bête, sans lui briser les os, en suivant les articulations

dessinées par la nature elle-même[406].

A son tour, Aristote proclame la légitimité de cette méthode appliquée

avec mesure. «Lorsqu'on sépare par la pensée certains accidents, dit-il,

et qu'on les considère à part, l'on n'est pas pour cela dans le faux....

L'erreur n'est jamais dans des propositions de ce genre, et la manière

la plus parfaite de considérer les choses avec exactitude, c'est

d'isoler ce qui n'est pas isolé, ainsi que le pratiquent les

savants.»[407]

L'analyse scientifique, en effet, ne rend pas les choses

_discontinues_--si elles ne le sont pas,--mais seulement _discernables_:

ce qui est bien différent.

Voici, par exemple, l'homme. En tant qu'homme, il est un et indivisible,

et cependant l'analyse anatomique ou physiologique de chaque organe est

indispensable pour connaître son corps, de même que l'analyse

psychologique de ses facultés pour connaître son âme.

Aussi Aristote répète-t-il si souvent qu'une telle abstraction n'est pas

un mensonge: ούδὲ γίνεται ψεϋδος χωριζόντων[408]. Rien n'est

intelligible pour nous qu'en fonction de l'être ainsi naturellement

fragmenté par des concepts et des combinaisons de concepts: _componendo

et dividendo_, comme le dit saint Thomas[409].

En même temps, rien n'est plus vrai, puisque chacun de ces fragments de

l'être, si la division est faite suivant la nature, est bien du réel; en

sorte que la connaissance humaine, quoique fragmentaire, n'en devient

pas pour cela illusoire, mais seulement imparfaite, lente, progressive,

analytique et bien inférieure à la connaissance synthétique des esprits

supérieurs.

C'est donc une erreur de dire, avec les bergsoniens, que ce morcelage

est opéré «en vue de l'utilité pratique et du discours», alors qu'il est

de l'essence même de la connaissance et de la science humaines. Erreur

encore plus grave de traiter d'illusion notre science de la multiplicité

des êtres ou de leurs parties, alors qu'elle est copiée sur la nature

même, dont elle est la donnée première et fondamentale.

Toutefois, après avoir commencé son étude par l'analyse, le philosophe

doit la terminer par la synthèse. Or, cette synthèse n'est pas une

simple addition, un amoncellement de concepts,--comme on nous le

reproche faussement. C'est, au contraire, leur fusion hiérarchique dans

un seul concept d'une unité supérieure. «La différence et le genre, dit

saint Thomas, font un seul être, comme la matière et la forme, et comme

c'est une seule et même nature que la matière et la forme constituent,

ainsi la différence n'ajoute pas au genre une nature étrangère, mais

détermine sa nature à lui....»[410]

Après la synthèse de chaque être ou catégorie d'êtres, on tâche de se

hausser jusqu'à la synthèse de l'Univers entier. Par exemple, on reprend

à ce point de vue l'étude de ce «continu» primitif de l'espace et du

temps que l'enfant a déjà vaguement senti sans le comprendre. Le

philosophe s'élève alors de la divisibilité de leurs parties à l'idée de

leur totalité.

Mais quelle est la nature de l'espace ou du temps? quelle est la nature

de ce grand Tout spatial ou temporel dont on nous parle? Comme elle

échappe à toute observation, les hypothèses des métaphysiciens seront

nombreuses: de là le conceptualisme, le nominalisme, le réalisme mitigé

et le réalisme absolu.

Les conceptualistes ne voient dans l'Espace et le Temps que des produits

ou des formes subjectives de notre esprit. Les nominalistes n'y

découvrent qu'une somme, une totalisation artificielle de parties, qui,

séparée des parties réelles, n'est plus qu'un mot vide de réalité. Pour

les réalistes modérés, au contraire, une abstraction, une idée générale

n'est pas un mot vide, puisqu'il désigne une essence commune à tous les

individus. Ainsi l'espace et le temps désignent une essence commune à

toutes les choses temporelles ou spatiales.

D'autres enfin réaliseront cette abstraction pour faire de l'Espace et

du Temps «la substance même des choses», «l'étoffe où tous les êtres

sont découpés», ou bien la substance «sous-jacente» où plongent «par

leurs racines» tous les phénomènes de l'univers.

Quoi qu'il en soit de ces hypothèses--que nous n'avons pas à discuter

ici,--nous retrouvons, au terme de la philosophie, le «continu»

bergsonien, comme une hypothèse métaphysique et monistique nettement

définie, après l'avoir saisi au réveil de la connaissance enfantine,

comme un fait obscur, indépendant de toute hypothèse métaphysique. Il

n'était alors qu'un simple fait de continuité spatiale, dans laquelle,

comme dans un immense réceptacle, se meuvent et pullulent des milliards

d'êtres bien différents, au moins en apparence, et sans aucune

prétention à l'unité et à l'identité monistique.

Le divisible et le multiple restent donc comme le donné primitif, connu

directement par l'observation, bien avant l'unité et la simplicité

cosmique, qui sont le résultat des hypothèses et des spéculations les

plus tardives. Conformément à ce fait, il est donc naturel que nos idées

correspondantes soient pareillement multiples et distinctes.

D'ailleurs, qu'adviendrait-il s'il en était autrement? Ce serait la

confusion universelle des idées, et les jugements ne seraient plus

possibles, comme l'observait déjà Aristote: «Si l'on dit que tous les

êtres peuvent être un ... on ne fait que reproduire l'opinion

d'Héraclite. Désormais, tout se confond; le bien se confond avec le mal,

ce qui est bon avec ce qui n'est pas bon; le bien et ce qui n'est pas

bien sont identiques; l'homme et le cheval sont tout un. Mais alors ce

n'est plus affirmer vraiment que tous les êtres sont un, c'est affirmer

qu'ils ne sont rien et que la qualité et la quantité sont

identiques.»[411]

On le voit clairement: impossible à l'homme de penser et de connaître

sans des objets multiples et distincts, et partant sans les idées

distinctes correspondantes. Impossible de s'en passer et de prononcer,

par exemple, un jugement quelconque, affirmatif ou négatif, sans

distinguer un sujet, un verbe, un attribut. Et la philosophie «nouvelle»

qui se dit antiintellectualiste et se pose en ennemie de l'idée

fragmentaire ou du «morcelage» est la première à s'en servir, à chaque

ligne de ses expositions ou de ses discussions. Ne pouvant s'affranchir

de la pensée ainsi morcelée, l'effort même qu'elle a tenté pour la

combattre la pose encore et la contient comme un inévitable hommage.

Voyez, en effet, s'il leur a été possible de rester d'accord avec

eux-mêmes.

Après avoir nié la distinction de la substance et de l'accident, ils ont

fini par replacer sous les phénomènes un «noumène sous-jacent», une

«étoffe dont les choses sont faites», qui, malgré son caractère

panthéistique, est une véritable substance sous les accidents. Après

avoir nié la causalité, ils ont reconnu que les phénomènes «plongeaient

leurs racines» dans ce noumène sous-jacent, ce qui est rétablir la

causalité niée, avec la distinction de la cause et de ses effets. Après

avoir célébré «l'évolution créatrice» comme un pur devenir qui se pose

lui-même, une auto-création se créant elle-même (ce qui d'ailleurs est

inintelligible), ils ont laissé croire volontiers qu'elle est créée par

«le noumène sous-jacent», par le «Principe mis _enfin_ au fond des

choses».

En sorte que, malgré eux, ils en reviennent au «postulat du morcelage»,

en se reprenant à distinguer ce qui crée et ce qui est créé, la

substance et le phénomène, la cause et l'effet, l'immobile et le mobile,

l'acte et la puissance..., en un mot, ils reviennent fatalement à ce

«jeu des entités conceptuelles», pour lesquelles ils n'avaient pas assez

de mépris. Quel hommage involontaire, mais décisif, rendu par nos

antiintellectualistes à la philosophie intellectuelle, à la philosophie

du sens commun!

Que s'ils sont obligés, comme nous, de se servir du «morcelage», quelle

sera la différence entre eux et nous? La voici, ou, du moins, voici la

principale:

Puisque nous avons reconnu que le morcelage est dans la nature

elle-même, notre loi--nous l'avons déjà dit, après Platon--sera de la

copier, de l'imiter aussi fidèlement que possible. Au contraire, après

l'avoir déclarée contre-nature et artificielle, les bergsoniens ne

peuvent plus avoir d'autre loi que le caprice et l'arbitraire de chaque

penseur.

Et c'est ce qu'ils confessent ingénument: «La matière, dit M. Bergson,

(est une) immense étoffe où nous pouvons tailler ce que nous voudrons,

pour le recoudre comme il nous plaît.»[412]--«Tout isolement, tout

morcelage, dit à son tour M. Le Roy, sont forcément relatifs à un point

de vue _choisi d'avance_. Les faits sont taillés par l'esprit dans la

matière _amorphe_ du donné, par le même mécanisme qu'emploie le sens

commun mais dans une autre intention: celle de _préparer l'établissement

d'un système rigoureux._»[413]--Critique décisive que la philosophie

nouvelle fait naïvement d'elle-même, car si elle n'est plus qu'une

interprétation arbitraire, imaginée dans l'intention de préparer un

système choisi d'avance, elle n'a plus aucune valeur objective et

impersonnelle. A quoi peut servir une intelligence qui décompose et

recompose sans aucune loi et suivant sa fantaisie? Chacun peut se faire

un système ou le défaire à son gré; la science n'est plus qu'un jeu

d'esprit.

Résumons-nous. Poser le monisme biologique en postulat gratuit au début

de la recherche philosophique ou critériologique est un point de départ

inacceptable, et tel est le sophisme plus ou moins dissimulé dans la

théorie bergsonienne du «morcelage»[414].

La philosophie de M. Bergson · 第 20 / 31 段