Bien plus, le monisme supprime le mouvement au lieu de nous l'expliquer,

car tant qu'il y avait dualité d'éléments: acte et puissance, être et

non-être, on concevait aisément le passage de l'un à l'autre. On

concevait, par exemple, que l'énergie actuelle pût grandir en proportion

inverse de l'énergie potentielle, ou _vice-versa._ S'il n'y a plus au

contraire qu'un seul élément, désormais plus de passage possible entre

deux termes, plus de mouvement, et c'est en ce sens qu'Aristote a

soutenu que le _simple_ était, _de soi_, immobile: ce qui est _homogène_

et sans partie ne change pas.

La notion bergsonienne et monistique du mouvement est donc, non

seulement incomplète et obscure, mais encore pleinement contradictoire,

au point de rendre impossible ce qu'il s'agissait de nous définir ou de

nous expliquer.

Si M. Bergson a voulu viser sa propre notion du mouvement, en la

déclarant inaccessible à l'intelligence humaine, il est clair qu'il a eu

raison, puisque c'est une notion contradictoire et inintelligible; mais,

de grâce, qu'il ne généralise pas en étendant cette inintelligibilité à

toutes les autres notions, notamment à la notion péripatéticienne, nous

protesterions, et tous les grands génies, tous les maîtres qui sont la

gloire de notre Ecole protesteraient avec nous, qu'ils l'ont comprise,

et partant qu'elle n'est pas inaccessible à l'intelligence humaine.

* * * * *

B) En second lieu, c'est la _vie_ qui serait inaccessible à

l'intelligence de l'homme. Puisqu'il est incapable de comprendre le

mouvement des corps bruts, à plus forte raison celui des corps vivants.

«L'intelligence, écrit M. Bergson, est caractérisée par une

incompréhension naturelle de la vie.»[386] Et c'est sur cette incapacité

radicale qu'il aime le plus à revenir.

Dès la première page de son Introduction, il nous signale cette

infirmité native de notre intelligence «incapable de se représenter la

vraie nature de la vie, la signification profonde du mouvement évolutif.

«Créée par la vie, dans des circonstances déterminées, pour agir sur

des choses déterminées, comment embrasserait-elle la vie, dont elle

n'est qu'une émanation ou un aspect? Déposée, en cours de route par le

mouvement évolutif, comment s'appliquerait-elle le long du mouvement

évolutif lui-même? Autant vaudrait-il prétendre que la partie égale le

tout....»[387]

Cette argumentation, vraiment, n'est pas bien forte, et, dès le début

d'un ouvrage, ne donne pas une idée supérieure de la logique de son

auteur. Il n'y aurait donc que le tout qui puisse connaître et

comprendre une de ses parties? Il faudrait que notre intelligence

individuelle égalât l'Univers entier pour en pouvoir connaître le

moindre détail? En vérité, cette prétention est un peu excessive.

Jusqu'ici, tous les philosophes avaient cru qu'il suffit à un être

vivant d'avoir conscience de sa vie propre, pour expérimenter, connaître

la vie et, s'il est intelligent, pour s'élever ensuite à la notion

générale de la vie.

Dans le même ouvrage, après avoir esquissé sa théorie de l'Evolution

créatrice et fait la genèse de l'intelligence, qui serait apparue en se

détachant de l'animalité et de l'instinct animal, c'est-à-dire à ce

tournant de l'histoire qui marque une descente de l'Elan vital vers la

matière, il en conclut que l'intelligence a dû s'adapter à la matière et

se limiter au domaine de la matière brute. «Progressivement, dit-il,

l'intelligence et la matière se sont adaptées l'une à l'autre pour

s'arrêter enfin à une forme commune. _Cette adaptation se serait

d'ailleurs effectuée tout naturellement, parce que c'est la même

inversion du même mouvement qui crée à la fois l'intellectualité de

l'esprit et la matérialité des choses_.»[388]

Ainsi, l'intelligence devenue apte à penser la matière, le solide

géométrique, serait désormais inapte à penser la vie. En abandonnant les

animaux, ces «utiles compagnons de route», l'évolution de l'homme lui a

fait perdre un «bien précieux», l'instinct, et acquérir l'intelligence.

Or, instinct et intelligence représentent deux directions opposées du

travail conscient: l'instinct marche dans le sens même de la vie,

l'intelligence va en sens inverse et se trouve ainsi tout naturellement

réglée sur le mouvement de la matière.

De là vient que «l'intelligence humaine se sent chez elle tant qu'on la

laisse parmi les objets inertes, plus spécialement parmi les solides, où

notre action trouve son point d'appui et notre industrie ses instruments

de travail, que nos concepts ont été formés à l'image des solides.

«De là vient en outre que notre logique est surtout la logique des

solides, que, par là même, notre intelligence triomphe dans la

géométrie, où se révèle la parenté de la pensée logique avec la matière

inerte, et où l'intelligence n'a qu'à suivre son mouvement naturel,

après le plus léger contact possible avec l'expérience, pour aller de

découverte en découverte avec la certitude que l'expérience marche

derrière elle et lui donnera invariablement raison»[389].

Ces remarques, d'ailleurs ingénieuses, ne sont point dépourvues

d'exactitude expérimentale et de vérités. Il est sûr que l'esprit humain

triomphe surtout dans les sciences où la part de l'indétermination et de

la contingence est nulle on se rapproche de zéro, et que plus la part de

l'indétermination ou de la contingence augmente, plus la difficulté de

prévoir--et partant de savoir--augmente parallèlement.

Mais qui oserait nier aussi les triomphes de l'esprit humain dans les

sciences de la vie: biologie, physiologie, médecine, etc., surtout

depuis un siècle où l'école de Pasteur a brillé d'un si vif éclat? Qui

oserait nier les progrès merveilleux et inattendus de la Psychologie

elle-même, surtout de la Psychologie expérimentale?

C'est donc une exagération manifeste d'exalter uniquement l'aptitude de

l'esprit humain pour les sciences mathématiques et physiques, et de

proclamer son impuissance radicale en Biologie et dans tout le domaine

de la vie.

Une telle négation ne découle nullement des faits sincèrement

interrogés, mais seulement d'une hypothèse _a priori_ sur l'évolution.

Encore cette hypothèse--si contestable qu'elle soit en elle-même--ne

nous semble nullement comporter une négation si tranchée.

Que l'intelligence se sente plus à son aise dans le monde géométrique,

au milieu des solides, cela se comprend, car c'est l'objet le plus

simple et le moins compliqué offert à  son étude. Tout y est facile à

prévoir et partant à connaître. Voilà pourquoi la Géométrie, parmi les

sciences abstraites, et l'Astronomie, parmi les sciences naturelles,

sont nées les premières, dès le berceau du genre humain.

Etant ainsi facilement accordée avec le solide et l'inerte, on peut

admettre qu'elle aura une tendance marquée à transporter au domaine de

la vie des méthodes si simples, qui lui réussissent si bien, et à

traiter les vivants _more geometrico_. De là ces explications mécaniques

de l'univers qui avaient la prétention de tout réduire au mouvement

local, même la vie végétative et animale, la sensibilité et la pensée

elle-même. Malgré leurs invraisemblances énormes, ces systèmes de

mécanisme universel ont pu avoir un certain succès et exercer une grande

influence, surtout auprès des amis des idées _claires_, que la clarté et

la simplicité des explications ont toujours eu le don de fasciner.

Mais cette méconnaissance de la nature de la vie n'a été que l'erreur de

quelques philosophes, et il serait injuste de l'imputer à l'intelligence

humaine elle-même et à son incapacité radicale de penser la vie. De

telles exagérations ne découlent pas forcément de l'hypothèse

bergsonienne sur l'évolution.

Au surplus, nous estimons que toute cette controverse soulevée par M.

Bergson--savoir si l'intelligence est naturellement capable ou incapable

de spéculer, notamment sur la vie--ne doit pas, ne peut même pas se

trancher _a priori_, mais uniquement par les faits de l'histoire.

D'abord, c'est l'histoire de la civilisation elle-même qu'il faudrait

interroger pour lui demander s'il est vrai que l'esprit humain soit tout

entier absorbé par ce qui est _utile_ aux besoins de la vie matérielle,

à ce point que penser ou spéculer ne soit pour lui qu'un artifice contre

nature;--ou, pour employer l'expression bergsonienne, s'il est vrai que

l'homme ne soit naturellement qu'un animal _fabricant_ d'outils pour

agir, _homo faber_, et nullement un animal raisonnable et spéculant sur

la raison des choses, _homo sapiens_[390].

Mais dans l'acte le plus humble de l'homme primitif, celui de

tailler--et souvent d'orner de sculptures--des silex ou des os de

renne, pour en faire des armes telles qu'une flèche ou des outils tels

que hache, marteau, poinçon, râcloir, etc., ne voyons-nous pas déjà

percer la pensée spéculative? Pour fabriquer des armes ou des outils

adaptés à des lins spéciales, ne faut-il pas tout d'abord réfléchir,

comparer, calculer, raisonner pour prévoir, en un mot, spéculer sur les

moyens et les fins, les causes et les effets?

«Le sauvage préhistorique de Cro-Magnon, dit fort bien M. Fouillée, a

spéculé sur les qualités de la pierre, sur les lois élémentaires de la

pesanteur et du mouvement; il a généralisé, il a universalisé; il a fait

de la science en faisant de l'industrie, et n'a pu faire d'industrie

qu'en faisant de la science. Admirons ces humbles savants des âges

primitifs qui ont assez réfléchi et spéculé pour inventer l'arc et la

flèche fendant l'air, le canot fendant la vague, le soc creusant la

terre. On aura beau nous répéter que leur intelligence était faite

exclusivement pour façonner la matière, et que la nôtre, au fond, est

restée la même; nous continuerons d'en douter. L'artisan, l'_homo

faber_, est déjà un artiste; l'artiste est déjà un penseur.»[391]

Un peu plus loin, le même auteur, s'appuyant sur les données de la

linguistique, ajoute une seconde observation. Dans les langues sauvages,

les verbes ont parmi tous les mots une place prépondérante. Or,

qu'expriment les verbes? sinon l'_action_, le _mouvement_, la _vie_, le

_raisonnement_, le _sentiment_, qui n'ont rien à voir avec les «solides»

ni avec les «outils» à fabriquer? Tout cela exprime de la psychologie,

non de la géométrie ou de la stéréométrie. Les langues primitives sont

surtout riches en états d'âmes et très pauvres en état des corps. Les

corps eux-mêmes sont peuplés d'âmes ou d'esprits bienveillants ou

malveillants. Où est, en tout cela, la Géométrie?

Quand le petit sauvage s'éveille à l'intelligence, ce n'est pas pour

mesurer ou compter des corps ni pour fabriquer des outils, c'est pour

épier le sourire de sa mère, c'est pour jouer ou seul ou avec ses petits

frères, et le voilà heureux. Il fera de la Psychologie avant de faire de

la Géométrie. Ce qui l'intéresse, c'est le nouveau; c'est le pourquoi et

le comment de ce nouveau, et lorsqu'il a compris la liaison et la raison

des choses, il rit de plaisir.

Et M. Fouillée de conclure avec évidence: «Les besoins matériels sont

loin d'absorber toute l'intelligence, même primitive. Nous ne saurions

donc admettre que notre pauvre pensée soit toute d'essence _utilitaire_,

tout attachée aux instruments _matériels_ qui doivent satisfaire nos

appétits, qu'elle soit servile de nature et non libérale.... La petite

flamme de la pensée brille d'abord pour briller et pour se sentir

briller. Il y a déjà du Pascal en germe jusque dans le dernier des

enfants qui remplissaient les chars des Gaulois.»[392]

Cependant, cette première réponse de l'Histoire est encore trop

générale. Demandons à l'histoire particulière de la Philosophie si

l'esprit humain n'a pas su de tout temps spéculer sur lui-même et sur la

nature de sa propre vie, aussi bien que sur la matière inerte.

Y a-t-il eu des philosophes adversaires résolus de toute conception

matérialiste ou mécanistique de la vie, et nous ayant laissé de la

nature du vivant une conception raisonnable, exacte, profonde et pouvant

rivaliser avantageusement avec celle qu'a inventée M. Bergson?

Toute la question est là, car si l'on peut démontrer que, depuis plus de

trois mille ans, les philosophes sont en possession d'une notion exacte

de la vie, on ne pourra plus accuser l'incapacité foncière de la raison

humaine. Il suffira d'un simple parallèle avec la notion traditionnelle

de l'Ecole péripatéticienne et la notion «nouvelle» qu'on vient nous

révéler.

Or, voici, d'après M. Bergson, la caractéristique de la vie: «La vie est

avant tout une tendance à agir sur la matière ... un certain effort pour

obtenir certaines choses de la matière brute....»--De là, les

expressions si fréquentes de: «courant de vie lancé dans la matière»,

etc.[393].

Eh bien! non! Dès ce début, nous arrêtons net une définition qui a déjà

lourdement dévié. La vie se caractérise par activité «immanente»,

opposée à l'activité tout extérieure des corps bruts. Le vivant agit

d'abord sur lui-même; il se meut lui-même, au moins pour se nourrir, se

grandir, se guérir, etc., s'il n'est doué que de la vie végétative, et

s'il est en plus doué de la vie sensible, il se meut par la connaissance

et le désir pour se mettre en rapport avec le milieu ambiant. Le vivant

est donc principe et terme de son propre mouvement, à la fois agent et

patient: ce qui n'a jamais lieu pour les molécules inorganiques dont

toute l'activité consiste à se mouvoir ou à s'influencer les unes les

autres.

Ici, le sens commun est pleinement d'accord avec la théorie

philosophique; et pour reconnaître si un corps est vivant ou mort, il

pose toujours la question élémentaire: est-ce qu'il se remue? Sans

doute, une paralysie locale pourrait l'empêcher de se mouvoir tout en le

laissant vivant. Mais si la paralysie se généralise au point d'atteindre

tous les organes essentiels à la vie, c'est la mort. La vie a cessé avec

le mouvement immanent.

Le second signe caractéristique de la vie est la «spontanéité». Le

vivant a le privilège de se mouvoir lui-même, c'est-à-dire de passer

d'un premier acte à un second, puis à un troisième, et ainsi de suite,

tant que sa vie dure. Spontanément, il se nourrit, se développe, se

multiplie. Au contraire, le corps inorganisé est inerte, c'est-à-dire

incapable de se modifier lui-même. Et c'est cette grande loi de

l'inertie, universellement féconde en mécanique, qui permet la

construction de nos machines avec des matériaux inertes et incapables de

«jouer tout seuls». Car s'ils étaient capables de «jouer tout seuls»,

tous les plans du constructeur seraient déjoués, et son art de

construire serait devenu impossible.

Or, cette «spontanéité» si bien analysée par les anciens philosophes va

s'amplifier et se transfigurer étrangement dans la théorie bergsonienne.

Elle va devenir une spontanéité «libre». Et, jouant de plus en plus au

paradoxe, ce n'est pas seulement la _liberté_ et le _choix_ qu'on va

faire entrer dans la définition de la vie, mais encore une puissance et

_une exigence de création, un jaillissement continu de formes

imprévisibles sans aucune proportion avec les antécédents_[394].

Nous aurions beau jeu de ramener ici notre auteur à  l'étude et à

l'observation sincère d'un brin d'herbe, d'une graine, d'une fleur, d'un

insecte ou d'un animal quelconque. De lui montrer, par exemple, que les

formes nouvelles qui jaillissent d'une graine ou d'un œuf ne sont

nullement imprévisibles ni sans aucune proportion avec les causes d'où

elles jaillissent. Et si quelques détails minuscules de ces plantes ou

de ces animaux nouveau-nés sont variables et imprévus, qui pourrait se

flatter d'avoir énuméré, sans rien omettre, tous les antécédents et

toutes les circonstances infiniment complexes où la cause donnée a

produit son effet?

Le principe que les mêmes causes _dans les mêmes circonstances_

produisent toujours les mêmes effets est donc inattaquable et rien ne

prouve qu'il ne s'applique pas aussi rigoureusement aux corps vivants

qu'aux corps bruts. Seule la complexité infiniment croissante des

circonstances, à mesure que nous nous élevons dans l'échelle des êtres,

peut déjouer nos calculs, non pas sur les effets d'ensemble, mais sur

quelques détails, d'ailleurs le plus souvent négligeables, de ces

effets. Et la certitude dans les prévisions de la science demeure--au

moins en principe--pour la biologie comme pour la physique.

Ce n'est donc pas l'observation sincère et désintéressée qui a pu

conduire M. Bergson à une telle conception de la vie, mais uniquement

son hypothèse panpsychique de l'évolution.

Il est clair que si tout est esprit et liberté, la vie végétative et la

vie sensible sont du «psychique diminué», comme la matière elle-même est

du «psychique inverti». Mais l'énormité de telles conséquences nous

suffit pour reconnaître que le point de départ d'où elles découlent est

gratuit. Le panpsychisme est un rêve d'artiste, non une conclusion

scientifique d'observateur sincère.

Allons plus loin. Accordons un instant que--par impossible--l'activité

spontanée de la vie végétative est capable de liberté et de choix, il ne

serait pas permis d'en conclure qu'elle peut être un jaillissement

continu de formes «absolument incommensurables» avec leurs antécédents.

C'est là une assertion qui choque le bon sens, parce qu'elle est la

négation du principe de causalité. Si les effets ne sont plus

proportionnés à leurs causes, ils sont littéralement des effets sans

cause, car une cause non proportionnée n'est plus une cause.

Même pour la liberté humaine, l'effet produit n'est jamais supérieur à

sa cause. Nous avons sans doute le choix entre plusieurs effets

également proportionnés à nos forces: agir ou ne pas agir, me promener

ou me reposer, résister à une tentation ou la vaincre.

Mais des effets au-dessus de nos forces, tel que porter une montagne sur

nos épaules, ne peut être un effet de notre libre choix.

Nous retrouvons ici un écho d'une erreur de Kant définissant l'acte

libre: un effet sans cause, un commencement absolu.... Rien de plus faux

qu'une telle conception. La liberté ne nous met pas au-dessus du

principe de causalité, pas plus que des autres premiers principes de la

raison, nécessaires toujours et partout. Elle nous laisse seulement le

choix entre plusieurs effets également proportionnés à nos forces

individuelles, et cela suffit pour la liberté de notre choix et la

responsabilité morale qui en découle.

Encore une fois, si les effets pouvaient être supérieurs à leur cause ou

hors de toute proportion avec elle, la causalité serait violée, tout

pourrait également sortir de tout. Et il ne serait plus absurde de dire,

par exemple, que des souris peuvent naître d'un tas de vieux chiffons

pilés dans un pot d'argile, comme la superstition populaire le racontait

au moyen âge.

Enoncer aujourd'hui de telles absurdités suffît pour en faire justice et

montrer aux yeux les plus prévenus qu'un effet produit par une cause, et

cependant hors de proportion avec elle, est une contradiction dans les

termes. Et que l'on ne dise pas que ce serait là seulement une

_création_. Nullement, l'être créé est toujours un effet proportionné à

la toute-puissance du Créateur; il ne saurait l'épuiser jamais, bien

loin de la dépasser.

L'étiquette d'_évolution créatrice_ qui sert à masquer de telles

contradictions n'est donc qu'un trompe-l'œil. Nous ne serons pas dupes

d'une métaphore.

Concluons, encore une fois, que c'est la notion bergsonienne de la

vie--comme celle du mouvement--qui est inaccessible à l'intelligence

humaine--et pour cause,--mais nullement la vie elle-même dont la

philosophie s'est déjà formé depuis des siècles une conception aussi

juste que profonde, en harmonie parfaite avec les faits observés.

* * * * *

C) En troisième lieu, on reproche à l'intelligence de ne se représenter

que le _discontinu_ et d'être incapable de concevoir le _continu_, sinon

indirectement par une simple négation du discontinu.

La raison--ou le prétexte--de ce reproche, si étrange au premier abord,

vient de l'importance capitale attachée au continu par la philosophie

monistique où _tout est un_ dans une continuité et même une

interpénétration absolue. A ce point, que la multiplicité des individus

distincts--si énergiquement proclamée par nos consciences--sera niée,

traitée d'illusion, ou si bien obscurcie qu'elle s'évanouira dans

l'unité _du courant de vie_ qui traverse les individus.

On reproche donc, au fond, à l'intelligence humaine de ne pas vouloir

pactiser avec de telles confusions monistiques et d'élever contre elles

la voix de sa protestation indéfectible. C'est là ce qu'on appelle son

impuissance à concevoir le continu, sinon indirectement comme une simple

négation du discontinu.

Voici l'exposé de cette théorie captieuse: «A la possibilité de

décomposer la matière autant qu'il nous plaît et comme il nous

plaît[395], nous faisons allusion quand nous parlons de la _continuité_

de l'étendue matérielle; mais cette continuité, comme on le voit, se

réduit pour nous à la faculté que la matière nous laisse de choisir le

mode de discontinuité que nous lui trouverons. C'est toujours, en somme,

le mode de discontinuité une fois choisi qui nous apparaît comme

effectivement réel et qui fixe notre attention, parce que c'est sur lui

que se règle notre action présente. Ainsi la discontinuité est pensée

pour elle-même, elle est pensable en elle-même, nous nous la

représentons par un acte positif de notre esprit, tandis que la

représentation intellectuelle de la continuité est plutôt négative,

n'étant, au fond, que le refus de notre esprit, devant n'importe quel

système de décomposition actuellement donné, de le tenir pour seul

possible. L'intelligence ne se représente clairement que le

discontinu.»[396]

A ces subtilités nuageuses, nous pourrions d'abord répondre en déplaçant

le terrain de la discussion ou en changeant l'exemple choisi. Au lieu du

continu matériel, dont la continuité réelle ou apparente n'est pas

toujours visible du premier coup, choisissons le continu si clair et si

indiscutable du courant de la conscience ou du moi conscient. C'est le

premier objet qui tombe sous le regard de la réflexion psychologique

lorsque je me saisis moi-même pensant, voulant, agissant. Or, l'être

vivant et conscient s'affirme ainsi à lui-même comme l'être parfaitement

un et indivis, _ens indivisum in se_, en même temps que distinct de tout

le reste que j'appelle le non-moi: _ens divisum a quolibet alio_. Jamais

l'unité et l'indivisibilité d'un être continu n'apparaîtront plus

brillantes au regard de mon esprit. C'est même ce continu-type que

j'appliquerai plus tard par analogie aux individus et aux choses qui

m'entourent. Or, ce continu-type, je l'ai perçu immédiatement sans

penser au discontinu qui en est l'antithèse, et sans m'en aider comme

d'un tremplin pour m'élever jusqu'à l'idée positive du continu.

Mais revenons à l'exemple du continu matériel, choisi par M. Bergson,

pour ne pas avoir l'air de fuir son terrain favori. Les choses

matérielles _continues_ sont celles dont les extrémités ne font qu'un,

_quorum extrema unum sunt_. C'est-à-dire que les parties en sont unies

de telle sorte que la fin de l'une soit le commencement de l'autre.

Ainsi la fin de la journée d'aujourd'hui sera le commencement de celle

de demain: les jours se succédant en se prolongeant les uns dans les

autres.

Au contraire, les parties _contiguës_ ne sont que juxtaposées sans se

confondre (_quorum extrema sunt simul_), telles sont deux billes en

contact; et les parties _discontinues_ ne sont ni unies ni juxtaposées,

mais séparées par des intervalles, comme deux billes à distance[397].

Or, cette notion de continu est bien positive, nullement négative, et je

la forme sans recourir en rien au discontinu. Il est donc faux que

l'intelligence humaine ne puisse penser positivement le continu et soit

réduite à en faire une pure négation du discontinu.

Ce sujet va nous conduire à la fameuse théorie «du morcelage» qui en

sera le complément. Mais comme le «morcelage» du grand Tout est, d'après

M. Bergson, une des premières et essentielles fonctions de

l'intelligence, il nous faut passer de l'analyse de la critique de

l'intelligence à l'analyse de sa théorie.

La philosophie de M. Bergson · 第 19 / 31 段