La seconde manière d'expliquer le contact du sujet et de l'objet, de la

conscience et de la matière, est de les identifier dans une unité

monistique. Tous les êtres de l'univers ne formeraient qu'une seule et

unique conscience.

«Alors la difficulté s'évanouit, dit-il. La matière étendue, envisagée

dans son ensemble, est comme une conscience où tout s'équilibre, se

compense et se neutralise. Elle offre véritablement l'indivisibilité de

notre perception; de sorte qu'inversement nous pouvons, sans scrupule,

attribuer à la perception quelque chose de l'étendue de la matière. Ces

deux termes, perception et matière, marchent ainsi l'un vers l'autre....

la sensation reconquiert l'extension, l'étendue concrète reprend sa

continuité et son indivisibilité naturelles. Et l'espace homogène, qui

se dressait entre les deux termes comme une barrière insurmontable, n'a

plus d'autre réalité que celle d'un schème ou d'un symbole.»[366]

Et notre auteur aime à revenir souvent à la contemplation d'un Univers

matériel--au fond spirituel--qui serait «une espèce de conscience»

universelle. C'est le rêve d'un monisme spiritualiste ou panpsychiste.

Malheureusement, ce n'est qu'un rêve, en contradiction flagrante avec le

fait de conscience qu'il s'agit précisément d'expliquer: dans la

perception, avons-nous dit, nous avons conscience de _deux existences,

le moi et le non-moi,_ connus ensemble mais en _opposition mutuelle, et

irréductibles l'un à l'autre._--Or, les réduire l'un à l'autre,

identifier le moi et le non-moi dans une conscience unique, comme M.

Bergson, vient de le faire, c'est précisément nier le problème au lieu

de l'expliquer; c'est détruire ce qu'on prétendait édifier. C'est donc

un aveu d'impuissance du système bergsonien et non pas une solution.

Ce préjugé moniale expliquera au lecteur un certain nombre de formules

dont le sens paraîtrait énigmatique et indéchiffrable. Celles-ci, par

exemple: «plus de différence essentielle, pas même de distinction

véritable entre la perception et la chose perçue», entre le moi et le

non-moi;--il y a entre «la perception et la réalité le rapport de la

partie au tout»;--«la distinction de l'intérieur et de l'extérieur se

ramène à celle de la partie et du tout»[367], et autres formules non

moins paradoxales qui n'empêchent nullement noire auteur de se réclamer

dès sa préface «des conclusions du sens commun»![368]

* * * * *

La _troisième question_ que nous avons posée est celle de la valeur

d'une perception immédiate ainsi comprise et expliquée, pour nous faire

atteindre le réel, en un mot, sa portée objective ou critériologique. On

peut l'examiner d'abord en dehors de toute hypothèse monistique--dont

elle est par elle-même indépendante--et puis dans cette hypothèse

monistique.

Indépendamment de tout préjugé de monisme, il est clair qu'une

perception immédiate, une intuition du réel, est forcément objective.

Pas d'erreur possible dans l'_appréhension_: on n'appréhende pas ce qui

n'est pas. M. Bergson est le premier à le reconnaître et à le proclamer.

«Nous touchons la réalité de l'objet, dit-il, dans une intuition

immédiate.»[369] En droit, la perception pure «est absorbée, à

l'exclusion de tout autre travail, dans la tâche de se mouler sur

l'objet extérieur.... En fait, il n'y a pas de perception qui ne soit

imprégnée de souvenirs. Aux données immédiates et présentes de nos sens,

nous mêlons mille et mille détails de notre expérience passée.... Mais

nous espérons montrer que les accidents individuels sont greffés sur

cette perception impersonnelle, que cette perception est la base même de

notre connaissance des choses, et que c'est pour l'avoir méconnue, pour

ne pas l'avoir distinguée de ce que la mémoire y ajoute ou en retranche,

qu'on a fait de la perception tout entière une espèce de vision

intérieure et subjective qui ne différerait du souvenir que par sa plus

grande intensité».

Et il ajoute un peu plus loin: «Cette perception se distinguera

radicalement du souvenir: la réalité des choses ne sera plus construite

ou reconstruite, mais touchée, pénétrée, vécue; et le problème pendant

entre le réalisme et l'idéalisme, au lieu de se perpétuer dans des

discussions métaphysiques, devra être tranché par l'intuition.»[370]

Voilà qui est fort bien dit, et le plus fidèle disciple d'Aristote et,

de saint Thomas ne dirait pas mieux. Il est incontestable qu'au fonds

d'intuition impersonnelle et commune à tous les hommes contemplant un

même objet s'ajoutent une multitude de souvenirs ou d'associations

d'images, propres à chaque individu: c'est ce que les scolastiques

avaient appelé l'objet accessoire ou accidentel, _per accidens_, de la

connaissance, et qu'ils opposaient si justement à l'objet propre, _per

se_, seul objet de la perception véritable.

Peut-être même--accordons-le--ce fonds d'intuition réelle est-il peu de

chose par comparaison à tout ce que notre mémoire y ajoute dans la

connaissance totale d'un même objet. Mais cela n'empêche point que, s'il

y a dans notre perception quelque chose en plus de ce qui nous est donné

présentement, il y a aussi ce donné réel, et que les éléments qui s'y

ajoutent sont, eux aussi, des données antérieures. C'est donc la

synthèse de notre connaissance globale qui sera sujette au contrôle et à

la critique, et nullement chacun des éléments donnés.

C'est là une thèse importante pour l'objectivité de la perception

sensible, que M. Bergson a fort bien comprise et qu'il résume ainsi:

«_Il y a dans la matière quelque chose en plus, mais non pas quelque

chose de différent de ce qui est actuellement donné_.»--«Un fonds

impersonnel demeure où la perception coïncide avec l'objet perçu, et ce

fonds est l'extériorité même.»--«La perception pure nous donne le tout

ou au moins l'essentiel de la matière.»[371]

Au surplus, la totalité de ce donné réel, qui fait le fond de chaque

perception des sens, n'est pas nécessairement soumise intégralement à

notre attention ni toujours perçue sous tous ses aspects. Et c'est là

encore une atténuation à l'objectivité parfaite et intégrale de nos

sensations, que nous accordons volontiers à M. Bergson.

Dans toute perception, notre attention à une orientation particulière,

correspondant à nos préoccupations actuelles. Nous ne sommes guère

attentifs qu'à ce qui nous intéresse présentement. En ce sens,

pouvons-nous accorder que notre perception est une _sélection_[372].

Elle ne crée rien, son rôle est, au contraire, d'éliminer de l'ensemble

des images les parties qui n'ont pour nous aucun intérêt actuel. Mais ce

qui reste, après cette élimination, n'en est pas moins du donné et du

réel: cela suffit à l'objectivité fondamentale.

Toutefois, nous ne pouvons accorder que l'intérêt dont il s'agit ici,

comme instrument de sélection, est toujours un intérêt pratique,

utilitaire, et jamais un intérêt spéculatif. C'est là une exagération

regrettable. La spéculation pure, qu'on appelle aussi «désintéressée»,

parce qu'elle est étrangère à notre intérêt privé, est étroitement liée

à l'intérêt public, au progrès des sciences et des arts, qui peuvent

nous toucher encore plus fortement que nos intérêts privés, et orienter

notre attention.

Lorsque Newton vit tomber la fumeuse pomme dont la chute lui révéla la

grande loi de l'attraction universelle, le détail qui attira son

attention l'intéressait bien plus que tous les autres détails dont le

vulgaire eût été frappé.

Il est donc exagéré de dire que notre perception «est toujours orientée

vers l'action»;--qu'elle «mesure justement notre action virtuelle sur

les choses»;--qu'elle n'est que «le miroir d'une action possible»,

--«une action naissante qui se dessine»[373].

Mais ces exagérations issues d'un certain utilitarisme pratique, dont

nous aurons à nous occuper plus tard, ne nuisent en rien à la thèse de

l'objectivité fondamentale qui seule nous occupe ici.

Il est clair que, par la perception immédiate ou l'intuition, nous avons

atteint quelque chose de réel et d'absolu, et l'idéalisme, le

subjectivisme, le relativisme sont ainsi confondus. «Ma connaissance de

la matière n'est plus alors ni subjective, comme elle l'est pour

l'idéalisme anglais, ni relative comme le veut l'idéalisme kantien. Elle

n'est pas subjective, parce qu'elle est dans les choses plutôt qu'en

moi. Elle n'est pas relative, parce qu'il n'y a pas entre le «phénomène»

et la «chose» le rapport de l'apparence à la réalité, mais simplement

celui de la partie au tout»[374], l'action qui me frappe étant une

partie du réel, une manifestation de l'agent.

Après avoir ainsi touché par l'intuition au roc du réel ou de l'absolu,

M. Bergson pourra conclure triomphalement: «Dans l'absolu nous sommes,

nous circulons et nous vivons. La connaissance que nous en avons est

incomplète, sans doute, mais non pas extérieure ou relative. C'est

l'être même, dans ses profondeurs, que nous atteignons par le

développement combiné et progressif de la science et de la

philosophie.... La physique ... touche à l'absolu.»[375]

Paroles audacieuses, qu'il a répétées à satiété, comme un défi à tous

nos contemporains, plus ou moins imbus de kantisme et de

subjectivisme;--paroles pourtant fort justes, si on les prend à la

lettre et sans aucun sous-entendu monistique, car _l'union_ du sujet et

de l'objet, _sans leur identité_, suffit à les justifier.

Malheureusement, ce sous-entendu est trop nettement formulé--au moins

dans ses derniers ouvrages--pour qu'il soit possible de se méprendre

sur la pensée actuelle de M. Bergson. C'est bien sur l'identité du sujet

et de l'objet qu'il s'appuiera finalement pour les faire communiquer

dans une conscience universelle.

Et voilà pourquoi il nous parle parfois «d'une intuition intemporelle»

et «d'une connaissance _par le dedans_»[376] que les êtres auraient les

uns des autres, et que nous ne saurions admettre. Pour nous, au

contraire, c'est uniquement pur leurs actions extérieures que nous

connaissons les substances qui agissent; et partant c'est par le dehors,

par leurs manifestations au dehors, que nous les saisissons.

Le moi lui-même, l'agent intérieur, quoique beaucoup plus intime,

n'échappe pas complètement à cette loi. Notre intuition consciente de ce

principe d'opération ne se produit qu'au moment de son effort pour agir,

pour passer de la puissance à l'acte, et partant nous n'en prenons

conscience qu'au travers de son opération.

Il est donc bien exagéré de dire: «J'en perçois l'intérieur, le

dedans»[377], alors que nous ne percevons que le jaillissement de ses

opérations, dans l'espace et le temps. C'est assez, assurément, pour

avoir l'intuition consciente de son existence, mais non celle de sa

nature intérieure. Le raisonnement seul peut y atteindre, appuyé sur ce

principe: on agit comme on est, l'action est la manifestation de

l'agent: _operari sequitur esse_.

L'intuition des êtres _par le dedans_ de leur être ou de leur essence

est donc une prétention excessive, issue des préjugés monistiques,

d'ailleurs démentie par l'expérience, dont la théorie de la perception

ou intuition immédiate n'a nul besoin pour être viable et complète, et

dont elle n'est nullement responsable.

Telle est pour M. Bergson la théorie de la connaissance par les sens;

hâtons-nous de passer à la connaissance, autrement importante, par

l'intelligence.

* * * * *

VII

THÉORIE DE LA CONNAISSANCE INTELLECTUELLE.

Une théorie de la connaissance intellectuelle par un

antiintellectualiste convaincu ne saurait être qu'intéressante et

instructive. Aussi allons-nous essayer d'en faire part au lecteur.

Nous lui exposerons d'abord la _critique_, puis la _théorie_

de l'intelligence, telles que M. Bergson les a comprises.

I. La _critique de l'intelligence_ ne ressemblera en rien à celle que

Kant en a déjà faite. Sans doute, il faut varier et le public demande

toujours du nouveau. Mais le point de vue de M. Bergson est tellement

différent de celui de Kant qu'il leur était bien impossible de se

rencontrer ici et de risquer de se répéter.

Aussi ne retrouvons-nous plus dans cette critique ce jeu célèbre, mais

bien artificiel, des antinomies essentielles à toutes les notions

intellectuelles de l'esprit humain. On ne nous redira plus que «le signe

même d'une donnée métaphysique est de ne pouvoir se traduire dans

l'intelligence humaine que par une proposition contradictoire». Cette

thèse paradoxale, dont on nous a vanté l'efficacité destructive pendant

plus d'un demi-siècle, commence à devenir «vieux jeu» et à céder la

place à un jeu plus nouveau. Celui-ci consistera à soutenir seulement

que l'intelligence est incapable de comprendre le _mouvement_, la _vie_,

le _continu_, parce qu'elle ne peut concevoir que l'_immobile_,

l'_inerte_, le _discontinu_.

On devine la portée d'une telle accusation dans une philosophie où tout

le réel est _mouvement vital_ ou psychique, et jaillissement _continu_

de formes absolument imprévisibles sans aucune proportion avec leurs

antécédents. Ce n'est pas seulement--comme on le prétend--limiter le

domaine de l'intelligence en lui interdisant toute spéculation sur la

vie; c'est encore, bon gré, mal gré, la condamner à ne plus pouvoir

spéculer du tout; à n'être qu'une faculté d'illusion et d'erreur.

Une première réponse a déjà été faite par nous, lorsque nous avons

démoli pièce par pièce l'audacieuse hypothèse du mobilisme universel en

montrant, par les données de l'expérience et de la raison, que tout

n'est pas mouvement, encore moins mouvement vital; il nous reste à

compléter notre argument en prouvant que l'intelligence peut fort bien

comprendre ce qu'est le _mouvement_, la _vie_, le _continu_. Bien plus,

l'intelligence seule peut nous en donner, et nous en donne, de fait, des

notions intelligibles et claires.

* * * * *

A) C'est tout d'abord le _mouvement_ que l'intelligence humaine,

paraît-il, ne saurait comprendre. Elle ne comprendrait que l'immobile,

et c'est avec des points immobiles additionnés qu'elle essaye, vainement

d'ailleurs, de recomposer le mouvant. Telle est la thèse qu'on rencontre

si souvent dans les ouvrages de M. Bergson, qu'elle finit par produire

l'effet d'une tentative d'obsession préméditée sur l'esprit du lecteur.

Cependant, elle n'est guère qu'une idée fixe, et partant déraisonnable.

Citons au hasard, car nous n'avons que l'embarras du choix.

«L'intelligence n'est point faite pour penser l'_évolution_, au sens

propre de ce mot, c'est-à-dire la continuité d'un changement qui serait

la mobilité pure.... L'intelligence se représente le _devenir_ comme une

série d'_états,_ dont chacun est homogène avec lui-même et par

conséquent ne change pas. Notre attention est-elle appelée sur le

changement interne d'un de ces états? Vite, nous le décomposons en une

autre suite d'états qui constitueront, réunis, sa modification

intérieure. Ces nouveaux états, eux, seront chacun invariables, ou bien

alors leur changement interne, s'il nous frappe, se résout aussitôt en

une série nouvelle d'états invariables, et ainsi de suite indéfiniment.

Ici encore, penser consiste à reconstituer, et, naturellement, c'est

avec des éléments donnés, avec des éléments stables, par conséquent, que

nous reconstituons. De sorte que nous aurons beau faire, nous pourrons

imiter, par le progrès indéfini de notre addition, la mobilité du

devenir, mais le devenir lui-même nous glissera entre les doigts quand

nous croirons le tenir.»[378]

La raison de cette infirmité intellectuelle est intéressante à

connaître, et quoique nous n'ayons pas l'intention d'en discuter ici le

bien fondé--ce que nous ferons un peu plus loin,--nous croyons utile de

la mentionner de suite, car elle nous éclairera sur la portée de

l'accusation elle-même. Voici comment M. Bergson l'a formulée:

_L'intelligence n'est pas faite pour la spéculation, mais pour

l'action_[379]. Si elle était faite pour la spéculation, elle

s'attacherait au mouvement, seule réalité, pour en comprendre la nature.

Au lieu de cela, elle ne s'attache qu'à des points fixes; par exemple:

où est le mouvement, d'où il vient, où il va, quelle est sa _forme_,

parce que cela seul intéresse l'action. Mais n'analysons pas; écoutons

plutôt l'auteur lui-même, pour être plus sûrs de sa pensée.

«Les objets sur lesquels notre action s'exerce sont sans doute des

objets mobiles. Mais ce qui nous importe, c'est de savoir où le mobile

va, où il est à un moment quelconque de son trajet. En d'autres termes,

nous nous attachons avant tout à ses positions actuelles ou futures, et

non pas au _progrès_ par lequel il passe d'une position à une autre,

progrès qui est le mouvement même. Dans les actions que nous

accomplissons, et qui sont des mouvements systématisés, c'est sur le but

ou la signification du mouvement, sur son dessin d'ensemble, en un mot,

sur le plan d'exécution immobile que nous fixons notre esprit. Ce qu'il

y a de mouvant dans l'action ne nous intéresse que dans la mesure où le

tout en pourrait être avancé, retardé ou empêché par tel ou tel incident

survenu en route. De la mobilité même, notre intelligence se détourne,

parce qu'elle n'a aucun intérêt à  s'en occuper. Si elle était destinée à

la théorie pure, c'est dans le mouvement qu'elle s'installerait, car le

mouvement est sans doute la réalité même, et l'immobilité n'est jamais

qu'apparente ou relative. Mais l'intelligence est destinée à tout autre

chose. A moins de se faire violence à elle-même, elle suit la marche

inverse: c'est de l'immobilité qu'elle part toujours, comme si c'était

la réalité ultime ou l'élément; quand elle veut se représenter le

mouvement, elle le reconstruit avec des immobilités qu'elle juxtapose.

Cette opération, dont nous montrerons l'illégitimité et le danger dans

l'ordre spéculatif (elle conduit à des impasses et crée artificiellement

des problèmes philosophiques insolubles), se justifie sans peine quand

on se rapporte à sa destination. L'intelligence, à l'état naturel, vise

un but pratiquement utile. Quand elle substitue au mouvement des

immobilités juxtaposées, _elle ne prétend pas reconstruire le mouvement

tel qu'il est_; elle le remplace seulement par un équivalent pratique.

Ce _sont les philosophes qui se trompent quand ils transportent dans le

domaine de la spéculation une méthode de penser qui est faite pour

l'action._»[380]

Ces dernières paroles que nous venons de souligner sont un correctif

nécessaire--nous pourrions dire une vraie réfutation--de la plaidoirie

qui précède. Si ce sont «les philosophes qui se trompent»--et encore un

petit groupe de philosophes,--comment attribuer cette erreur à

l'intelligence humaine? Erreur vraiment trop grossière, puisqu'elle

consisterait à vouloir composer le mobile avec des éléments immobiles,

comme d'autres recomposaient l'étendue avec des points inétendus, ou

bien des cercles avec des polygones à nombre infini de côtés!

Ce sont là des fictions géométriques qui peuvent simplifier les calculs

des mathématiciens, mais qu'ils n'ont jamais pris pour l'expression

exacte de la réalité. Jamais un géomètre n'a confondu un cercle avec un

polygone, ni une ligne avec une suite de points, ni un mouvement continu

avec une série de positions, ces positions, ces points, ces polygones

seraient-ils supposés en nombre infini. Encore une fois, de telles

fictions--utiles comme «équivalents pratiques»--n'ont jamais été

confondues avec la réalité par aucun savant ni par aucun penseur digne

de ce nom.

Il faut en revenir aux sophistes de l'école d'Elée, aux célèbres

arguments de Zénon, pour découvrir une confusion si grossière, base de

toutes leurs subtilités sophistiques.

Et si quelques philosophes, dans le cours des siècles, ne se sont pas

suffisamment mis en garde contre de si énormes confusions, du moins les

grandes écoles, surtout l'Ecole péripatéticienne et thomiste, sont

complètement à l'abri d'un tel reproche. Aristote, le premier, a

démasqué cette équivoque en réfutant Zénon, et tous ses disciples,

jusqu'à nos jours, ont invariablement suivi sur ce point la saine

doctrine du maître. Au besoin, nous mettrions M. Bergson au défi de

retrouver chez nous cette grossière erreur, qui ne nous a jamais été

imputable.

C'est donc calomnier l'intelligence humaine que d'oser conclure d'une

manière générale: «Notre intelligence ne se représente clairement que

l'immobilité.»[381]

Du reste, M. Bergson n'a-t-il pas la prétention contraire? N'a-t-il pas

la prétention d'avoir compris lui-même, et peut-être révélé au monde qui

l'ignorait, la vraie notion du mouvement?

Or, notre prétention, à nous, est de croire que la notion bergsonienne

du mouvement est bien inférieure, en exactitude et en clarté, à celle

que nous a léguée Aristote, et qui depuis plus de trois mille ans

éclaire et oriente tous les penseurs qui n'ont pas complètement rompu

avec la tradition péripatéticienne.

Aristote nous a enseigné que le mouvement était un _changement_ ou un

_passage d'un état à un autre état._ Il a même distingué dans le

changement en général trois espèces: changement dans le lieu, dans la

qualité ou dans la quantité,--observant bien longtemps avant M. Bergson

que le changement local est le phénomène le plus superficiel et le moins

profond des trois, quoiqu'il soit la condition ou le véhicule de tous

les changements physiques.

Ensuite il a approfondi cette notion de _passage_ d'un état à un autre

état. «Quelque mystérieuse qu'elle soit, déclare-t-il, elle n'est point

au-dessus de la puissance de l'intelligence humaine!»--Belle parole qui

donne du cœur et du réconfort à tous les chercheurs désintéressés.

Puis il explique que ce _passage_ n'est pas quelque chose de négatif,

mais de très positif. Or, cet élément positif n'est pas une simple

puissance d'agir, c'est donc un _acte_, mais c'est un _acte incomplet_,

puisqu'il est en voie de réalisation, en voie d'arriver à son terme

complet. Il est donc partie en acte, partie en puissance, à des points

de vue différents. D'où la définition célèbre: le mouvement, c'est le

passage de la puissance à l'acte, ou bien c'est l'_acte de la puissance,

comme telle_, c'est-à-dire en tant qu'elle est encore en puissance

passant à l'acte: Ἡ τοϋ δυνάμει ὄντος ἐντελέχεια, ᾗ τόιύτον, κίνησίς

ἐστιν[382].On traduirait peut-être encore plus clairement: _c'est l'acte

du devenir en tant que devenir, ἐντελέχεια τοϋ δυνατοϋ ᾗ δυνατόν_[383].

_C'est le devenir en marche._

Définition aussi large que profonde, qui, une fois bien comprise,

rayonne de lumière et subjugue l'esprit, en lui arrachant ce cri

d'admiration: «Elle est aussi juste que fine ... et il est impossible de

pénétrer plus profondément que ne l'a fait ici Aristote dans la nature

intime du mouvement.»[384]

A la place, que nous propose M. Bergson? Sans discuter ni daigner même

rappeler la solution d'Aristote, il propose la sienne. D'abord, il nous

dit que c'est un _progrès_[385]. Sans doute, le mouvement peut être un

progrès, mais il peut être aussi un recul, car on se meut, soit en

avançant, soit en reculant. La définition proposée est donc pour le

moins incomplète.

En outre, elle est obscure, car on peut lui répondre: qu'est-ce qu'un

progrès? Quel en est le genre prochain et la différence spécifique?

Seul, Aristote a su répondre: son genre est d'être un _acte_ et non pas

une pure puissance; sa différence spécifique: d'être un acte

_incomplet_, encore mêlé de puissance. Il est à la fois acte et

puissance, être et non-être, mais _à des points de vue différents._ Il

est constitué par la _composition_ de ces deux éléments et non par leur

_identité_. En cela, rien de contradictoire, rien qui ne soit

intelligible.

Au contraire, le monisme bergsonien exige l'identité, l'homogénéité des

deux éléments, acte et puissance, être et non-être; et c'est ce qu'il

appelle la «mobilité pure». Il met donc la contradiction à la racine des

choses, et parlant leur parfaite inintelligibilité.

La philosophie de M. Bergson · 第 18 / 31 段