Et de même qu'il a réfuté le mécanisme avec une vigueur impitoyable, il

va faire un réquisitoire écrasant contre tous les subjectivistes

modernes, sans épargner ni Kant ni Taine, le fameux inventeur de

«l'hallucination vraie».

Cette attitude de M. Bergson n'est pas récente. C'est, au contraire,

croyons-nous, une de ses plus vieilles convictions. Aussi devrons-nous

recourir à ses ouvragés antérieurs pour compléter notre tableau.

Dès les premières pages de _Matière et Mémoire_, il tient à protester

contre le paradoxe idéaliste qui voudrait faire de ce monde une création

subjective de notre cerveau ou de notre esprit. «Pour que ...

l'ébranlement cérébral engendrât les images extérieures, écrit-il, il

faudrait qu'il les contînt d'une manière ou d'une autre, et que la

représentation de l'univers matériel tout entier fût impliquée dans

celle de ce mouvement moléculaire. Or, il suffit d'énoncer une pareille

proposition pour en découvrir l'absurdité. C'est le cerveau qui fait

partie du monde matériel, et non pas le monde matériel qui fait partie

du cerveau.» Supprimez le monde matériel, vous anéantissez du même coup

le cerveau et son image. Au contraire, supprimez le cerveau et son

image, c'est-à-dire un détail insignifiant dans le tableau immense de

l'univers, il est clair que le tableau reste et que l'univers subsiste

quand même[345].

A ce premier argument de simple bon sens, il va ajouter des arguments

scientifiques et rationnels tirés de l'impossibilité de tous les

systèmes idéalistes à expliquer la prétendue illusion d'un monde

extérieur, créé de toutes pièces par notre esprit.

Ma croyance à l'existence d'un monde extérieur, dit-il, ne peut venir

que de son action sur moi et non de mon action sur un vide extérieur;

elle est le produit des actions convergentes venues de la périphérie au

centre que j'occupe, et non du centre à la périphérie. «Tout

s'obscurcit, en effet, et les problèmes se multiplient, si l'on prétend

aller, avec les théoriciens (de l'idéalisme), du centre à la périphérie.

D'où vient donc alors cette idée d'un monde extérieur (et étendu)

construit artificiellement, pièce à pièce, avec des sensations

inextensives dont on ne comprend ni comment elles arriveraient à former

une surface étendue, ni comment elles se projetteraient ensuite au

dehors de notre corps?... Il y a, dans cette croyance au caractère

d'abord inextensif de notre perception extérieure, tant d'illusions

réunies, on trouverait dans cette idée que nous projetons hors de nous

des états purement internes tant de malentendus, tant de réponses

boiteuses à  des questions mal posées, que nous ne saurions prétendre à

faire la lumière tout d'un coup.»[346]

Ce n'est pas que l'auteur renonce à élucider pleinement un problème qui

lui tient tant à cœur. Il le fera, au contraire, à satiété, dans tout

le cours de son ouvrage, par des arguments péremptoires, mais qui

n'étaient pour nous nullement nouveaux. Celui qu'il semble préférer,

tant il lui paraît décisif, est la simple comparaison des deux

explications idéaliste et réaliste.

«Dans la première, dit-il, des sensations inextensives de la vue se

composeront avec des sensations inextensives du toucher et des autres

sens pour donner, par leur synthèse, l'idée d'un objet matériel. Mais

d'abord on ne voit pas comment ces sensations acquerront de l'extension

ni surtout comment, une fois l'extension acquise en droit, s'expliquera

la préférence de telle d'entre elles, en fait, pour tel point de

l'espace. Et ensuite on peut se demander par quel heureux accord, en

vertu de quelle harmonie préétablie, ces sensations d'espèces

différentes vont se coordonner ensemble pour former un objet stable,

désormais solidifié, commun à mon expérience et à celle des autres

hommes, soumis, vis-à-vis des autres objets, à ces règles inflexibles

qu'on appelle les lois de la nature.--Dans la seconde explication, au

contraire (celle du réalisme), les «données de nos différents sens» sont

des qualités des choses, perçues d'abord en elles plutôt qu'en nous:

est-il étonnant qu'elles se rejoignent, alors que l'abstraction seule

les a séparées?»[347]

Or, parmi ces «données des sens», en réalité extraites des objets et

nullement du sujet, l'auteur ne comprend pas seulement des données

_quantitatives_ telles que l'étendue, la masse, la figure et le

mouvement, mais encore des données _qualitatives_, ce que nous appelons

les _qualités sensibles_ des corps[348]. Au fond, le même raisonnement

s'applique tout aussi bien aux unes et aux autres, et la raison de

certaines exceptions, si à la mode soient-elles, ne s'impose nullement.

«On se plaît, écrit M. Bergson, à mettre les qualités, sous forme de

sensations, dans la conscience, tandis que les mouvements s'exécutent

indépendamment de nous dans l'espace. Ces mouvements, se composant entre

eux, ne donneraient jamais que des mouvements; par un processus

mystérieux, notre conscience, incapable de les toucher, les traduirait

en sensations qui se projetteraient ensuite dans l'espace et viendraient

recouvrir, on ne sait comment, les mouvements qu'elles traduisent. De là

deux mondes différents, incapables de communiquer autrement que _par un

miracle_: d'un côté celui des mouvements dans l'espace, de l'autre la

conscience avec les sensations. Et, certes, la différence reste

irréductible, comme nous l'avons montré nous-mêmes autrefois, entre la

qualité, d'une part, et la quantité pure, de l'autre. Mais la question

est justement de savoir si les mouvements réels ne présentent entre eux

que des différences de quantité, et s'ils ne seraient pas la qualité

même, vibrant pour ainsi dire intérieurement et scandant sa propre

existence en un nombre souvent incalculable de moments.»[349]

Suit une explication des qualités sensibles des corps, fort ingénieuse,

mais dont la discussion nous entraînerait trop loin de notre sujet[350].

Il suffit de constater ici que la théorie bergsonienne de la perception

sensible est nettement hostile à tout idéalisme, même à ce

demi-idéalisme cartésien, si en faveur de nos jours, qui, tout en

admettant l'objectivité de l'étendue et de la quantité des corps,

rejette celle de leurs qualités sensibles, pour en faire de pures

modifications de la conscience.

La vraie raison de cette lutte sans merci contre tout _idéalisme_, même

mitigé, M. Bergson ne s'en cache point, c'est son aversion profonde pour

l'_agnosticisme_. Ecoutons ses déclarations à ce sujet, si instructives

pour saisir le véritable esprit de sa philosophie.

«Dans la première hypothèse (celle de l'idéalisme), l'objet matériel

n'est rien de tout ce que nous apercevons: on mettra d'un côté le

principe conscient avec les qualités sensibles, de l'autre une matière

dont on ne peut rien dire et qu'on définit par des négations parce qu'on

l'a dépouillée tout d'abord de tout ce qui la révèle.--Dans la seconde

(le réalisme), une connaissance de plus en plus approfondie de la

matière est possible. Bien loin d'en retrancher quelque chose d'aperçu,

nous devons au contraire rapprocher toutes les qualités sensibles, en

retrouver la parenté, rétablir entre elles la continuité que nos besoins

(d'analyse) ont rompue. Notre perception de la matière n'est plus alors

relative ni subjective, du moins en principe et abstraction faite de

l'affection et surtout de la mémoire.»

Un peu plus loin, il ajoute encore avec plus de force: pour l'idéalisme,

la matière «ne peut rien être de ce que nous connaissons, rien de ce que

nous imaginons; elle demeure à l'état d'entité mystérieuse»[351]. Et cet

abîme insondable de l'agnosticisme, où l'idéalisme nous fait plisser,

suffit à sa condamnation sans appel.

Mais ce n'est pas seulement dans les sciences du monde extérieur, dites

sciences naturelles et physiques, que l'idéalisme a des conséquences

ruineuses, c'est encore dans la science du monde intérieur, dans la

Psychologie, où il jetterait une profonde confusion. M. Bergson l'a fort

bien vu et ses analyses pénétrantes ont su le démontrer.

Si la perception externe, en effet, au lieu d'être une action ou image

reçue du dehors, n'était plus qu'une image mentale, produite par

l'esprit et projetée à l'extérieur, les deux phénomènes si différents et

même si opposés de la perception et du souvenir se trouveraient

confondus, comme des états forts ou faibles du même phénomène: la

perception externe ne sérail plus qu'une _hallucination vraie_, suivant

la paradoxale formule de Taine.

C'est cette fausse conception que M. Bergson va justement appeler une

erreur capitale. «L'erreur capitale, dit il, l'erreur qui, remontant de

la psychologie à la métaphysique, finit par nous masquer la connaissance

du corps aussi bien que celle de l'esprit, est celle qui consiste à ne

voir qu'une différence d'intensité au lieu d'une différence de nature,

entre la perception pure et le souvenir.»

Sans doute, ajoute-t-il, nos perceptions sont d'ordinaire imprégnées de

souvenirs, qui s'ajoutent à la perception pure pour l'interpréter et la

compléter, mais l'union de ces deux actes n'est pas leur identité. «Le

rôle du psychologue serait de les dissocier, de rendre à chacun d'eux,

sa pureté naturelle: ainsi s'éclaireraient bon nombre de difficultés que

soulève la psychologie, et peut-être aussi la métaphysique. Mais point

du tout. On veut que ces états mixtes, tous composés, à doses inégales,

de perception pure et de souvenir pur, soient des états simples. Par là,

on se condamne à ignorer aussi bien le souvenir pur que la perception

pure, à ne plus connaître qu'un seul genre de phénomènes, qu'on

appellera tantôt souvenir et tantôt perception, selon que prédominera en

lui l'un ou l'autre de ces deux aspects, et, par conséquent, à ne

trouver entre la perception et le souvenir qu'une différence de degré,

et non plus de nature. Cette erreur a pour premier effet, comme on le

verra en détail, de vicier profondément la théorie de la mémoire; car en

faisant du souvenir une perception plus faible, on méconnaît la

différence essentielle qui sépare le passé du présent, on renonce à

comprendre les phénomènes de la reconnaissance et plus généralement le

mécanisme de l'inconscient. Mais inversement, et parce qu'on a fait du

souvenir une perception plus faible, on ne pourra plus voir dans la

perception qu'un souvenir plus intense. On raisonnera comme si elle nous

était donnée, à la manière d'un souvenir, comme un état intérieur, comme

une simple modification de notre personne. On méconnaîtra l'acte

originel et fondamental de la perception, cet acte, constitutif de la

perception pure, par lequel nous nous plaçons d'emblée dans les choses.

Et la même erreur, qui s'exprime en psychologie par une impuissance

radicale à expliquer le mécanisme de la mémoire, imprégnera

profondément, en métaphysique, les conceptions idéaliste et réaliste de

la matière.»[352]

Nous avons tenu à citer cette page où les conséquences «capitales» d'une

erreur, si universellement acceptée de nos jours, sont mises dans un

relief si saisissant. Sûrement, un disciple d'Aristote et de saint

Thomas n'aurait pas été plus vigoureux contre nos modernes

subjectivistes, et nous devons en savoir gré à M. Bergson.

Du reste, ce ne sont pas seulement les conséquences ruineuses de cette

erreur qu'il a relevées, il a aussi montré combien elle était contraire

aux faits les mieux observés. En effet, «l'observation pure et simple

peut trancher (le litige). Comment le tranche-t-elle? Si le souvenir

d'une perception n'était que cette perception affaiblie, il nous

arriverait, par exemple, de prendre la perception d'un son léger pour le

souvenir d'un bruit intense. Or, pareille confusion ne se produit

jamais.... Jamais la conscience d'un souvenir ne commence par un état

actuel plus faible que nous chercherions à rejeter dans le passé après

avoir pris conscience de sa faiblesse....»[353] Jamais une douleur

faible ne m'apparaîtra comme le souvenir d'une douleur intense. Le

souvenir est donc tout autre chose que la perception.

Sans doute, l'auteur aurait pu multiplier les exemples de cette nature;

il aurait pu surtout énumérer les oppositions et les contrastes révélés

par l'observation scientifique, soit entre la vision imaginaire du

souvenir ou du rêve et la vision de l'image consécutive ou

hallucinatoire, soit entre celle-ci et la vision extérieure normale. Il

aurait pu enfin étudier le double jeu de nos organes périphériques, par

exemple, de l'œil humain dans la vision objective où l'œil reçoit

l'image comme une chambre noire de photographe, et dans la vision

subjective où l'œil joue le rôle inverse d'appareil à projection, pour

conclure d'une manière encore plus éclatante à l'opposition radicale des

deux phénomènes subjectif et objectif[354].

Si l'auteur n'a pas su exposer la théorie de ce _double jeu_ de chaque

organe périphérique, du moins semble-t-il en avoir eu quelque vague

pressentiment dans plusieurs passages, notamment dans celui-ci: «Nous

l'avons déjà dit, mais nous ne saurions trop le répéter: nos théories

(subjectivistes) de la perception sont tout entières viciées par cette

idée que si un certain dispositif (de l'organe) produit, à un moment

donné, l'illusion d'une certaine perception, il a toujours pu suffire à

produire cette perception même.»[355]

Donc, fallait-il ajouter, il y a deux dispositifs, deux jeux, différents

et opposés, pour chaque organe, comme il y a deux jeux opposés pour le

même appareil photographique, qui peut servir à recevoir et fixer une

image venue de l'extérieur, ou au contraire à projeter au dehors une

image interne, comme une lanterne magique. Il suffit de se servir à

rebours du même instrument.

Eh bien! cette explication si simple et si lumineuse pour montrer que

l'œil peut être tantôt un appareil de vision normale, tantôt de

projection hallucinatoire, M. Bergson a oublié de nous la donner.

Quelque incomplète qu'elle soit, son argumentation reste encore assez

victorieuse pour lui donner le droit de conclure:

«Le germe de l'idéalisme anglais est là. Cet idéalisme consiste à ne

voir qu'une différence de degré, et non pas de nature, entre la réalité

de l'objet perçu et l'idéalité de l'objet conçu. Et l'idée que nous

construisons la matière avec nos états intérieurs, que la perception

n'est qu'une hallucination vraie, vient de là également. C'est cette

idée que nous n'avons cessé de combattre quand nous avons traité de la

matière. Ou bien donc notre conception de la matière est fausse, ou le

souvenir se distingue radicalement de la perception.»[356]

* * * * *

Après avoir démoli les systèmes idéalistes et subjectivistes de la

connaissance sensible--tâche relativement aisée,--il reste à

reconstruire, et c'est ici que l'effort de la philosophie nouvelle va

devenir laborieux, parce qu'elle a voulu ignorer, de parti pris, tous

les essais de reconstruction déjà tentés au cours des siècles par

l'esprit humain.

Pour préparer le lecteur à l'intelligence du système de la perception

des sens, il faut d'abord rappeler que, pour M. Bergson--comme pour

nous, d'ailleurs, et tous les néo-scolastiques,--la sensation a lieu _là

où elle paraît être_, c'est-à-dire dans les organes périphériques, seuls

capables de subir un contact immédiat avec les objets extérieurs, et

nullement dans le cerveau[357].

Ces organes sentants de la périphérie sont du reste de véritables

centres nerveux. L'œil, par exemple n'est qu'un centre nerveux détaché

et transporté à la périphérie, comme on le constate dans le

développement de l'embryon. On ne voit donc pas la raison qui les

empêcherait de sentir tout aussi bien que le cerveau.

L'union des organes périphériques avec le cerveau n'est donc qu'une

condition pour leur fonctionnement conscient, et aussi pour la

centralisation de toutes leurs données dans un organe central qui les

compare, les combine et les conserve à l'état de souvenirs.

M. Bergson va même plus loin que nous et ne considère le cerveau que

comme une collection de centres moteurs, sans aucun centre imaginatif.

Nous avons déjà  vu et discuté cette opinion--à  nos yeux excessive--à

propos de la mémoire et des phénomènes d'aphasie: aussi croyons-nous

inutile d'y revenir ici.

Il nous faut donc partir de cette donnée que ce n'est pas le cerveau qui

voit, qui entend, qui touche et palpe ... mais uniquement les organes

périphériques des cinq sens externes. Donnée éminemment d'accord avec le

sens commun de tous les hommes, mais qui aurait eu besoin d'être

expliquée et mise en lumière par une théorie de l'union substantielle de

l'âme et du corps, théorie dont nous n'avons pu trouver la moindre trace

dans les ouvrages que nous analysons.

Quoi qu'il en soit, étant donné, par exemple, que c'est l'organe du

toucher qui palpe le relief résistant de tel objet--et tous les autres

sens sont des espèces de toucher[358],--il reste à nous dire _quel est_

le phénomène qui se produit, _comment_ il se produit, enfin quelle est

sa _valeur_ critériologique.

La première question, qui est d'ordre purement expérimental et

psychologique, nous paraît bien comprise d résolue par M. Bergson. «Nous

saisissons dans notre perception, écrit-il, tout à lu fois un _état_ de

notre conscience et une _réalité_ indépendante de nous. Ce caractère

mixte de notre perception immédiate, cette apparence de contradiction

réalisée, est la principale raison théorique que nous ayons de croire à

un monde extérieur....»[359]

Cette analyse, qui est la sincérité et l'évidence même pour tout

observateur attentif, M. Bergson aurait pu la retrouver dans les

ouvrages de l'école écossaise, d'Hamilton, par exemple, qui constatait,

lui aussi, que «nous sommes conscients immédiatement, dans la

perception, d'un moi et d'un non-moi, connus ensemble et connus en

opposition mutuelle ... que nous avons conscience de deux existences par

une même et indivisible intuition ... que la conscience donne, comme

dernier fait, une dualité primitive, une antithèse originelle....»[360]

Il aurait pu aussi la retrouver dans tous les ouvrages de l'école

péripatéticienne et thomiste, anciens et modernes, avec cette nuance,

toutefois, que la perception du non-moi y est toujours notée comme

antérieure à celle du moi, laquelle exige une certaine réflexion et un

retour du sujet sentant sur lui-même. En sorte que la rencontre des deux

éléments, moi et non-moi, quoique simultanée, a pour premier effet de

mettre en relief celui-ci, en laissant celui-là momentanément dans

l'ombre.

Analyse si fine et si saisissante de vérité, qu'elle arrachait cet aveu

à Barthélémy Saint-Hilaire: «Il n'y a pas de psychologie moderne qui ait

porté dans ses recherches plus de sagacité ni plus de science

qu'Aristote. La psychologie écossaise n'a été ni plus fine ni plus

exacte.»[351]

Après cette description, se trouvent illuminées toutes les formules, par

elles-mêmes un peu concises et obscures, employées par M. Bergson pour

désigner la perception des sens. Pour lui, c'est «une intuition

immédiate»--qui «me place d'emblée dans le monde matériel»,--«par

laquelle nous nous plaçons d'emblée dans les choses»,--qui «est dans les

choses plutôt qu'en moi»,--«hors de nous plutôt qu'en nous», etc.[362].

Tous ces aphorismes étonnent de prime abord, mais ils ont moins besoin

de correction que d'explication.

* * * * *

La deuxième question a pour objet d'expliquer le _comment_ ou le

_processus_ de la perception immédiate par les organes périphériques.

La réponse est assez simple dans le système péripatéticien, qui a posé

en principe la distinction de la substance et de l'accident,

c'est-à-dire de l'agent et de son action. Si les substances sont entre

elles impénétrables, elles si; laissent pénétrer par leurs actions

mutuelles.

Bien plus, l'action est toujours commune à deux substances, _agent_, et

_patient_, car elle est le résultat, non pas de deux activités, comme on

l'entend dire si faussement, mais d'une activité et d'une passivité

correspondante, ou, si l'on préfère, elle est le produit simultané de

deux coprincipes, l'un actif et l'autre passif. L'action n'existant

jamais en dehors d'une passion, l'agent et le patient sont ainsi

compénétrés, ou informés, par une action commune, qui joue ainsi le rôle

de trait d'union entre les substances.

D'où nous concluons que, dans la sensation externe, l'_action de l'agent

étant dans le patient_, celui-ci n'a qu'à en prendre conscience pour

percevoir en lui-même un élément étranger--un non-moi dans le

moi,--c'est-à-dire qu'il perçoit, non pas une substance étrangère, mais

une action étrangère qui est la manifestation même de cette substance.

La perception immédiate des sens est ainsi mise en lumière par la

théorie générale de l'action et de la passion dont elle n'est plus qu'un

cas particulier ou un simple corollaire[363].

Au contraire, dans l'hypothèse phénoméniste de M. Bergson, où les

actions sont sans agent et les phénomènes sans substance, on devine

l'embarras où va le jeter l'explication d'une compénétration et d'une

perception immédiate entre deux phénomènes étrangers l'un à l'autre:

sujet et objet.

Notre auteur s'en tirera de deux manières. La première consistera à

oublier, pour un temps, son phénoménisme et à parler le langage

substantialiste du sens commun.

En ce premier sens, les textes abondent: «Dans la perception pure,

l'objet perçu est un objet présent, un corps qui modifie le nôtre.

L'image en est donc actuellement donnée....»--«Conscience et matière,

âme et corps entraient ainsi en contact dans la perception.»--«La

perception est un contact de l'esprit avec l'objet présent»;--«l'action

virtuelle des choses sur notre corps et de notre corps sur les choses

est la perception même»;--«la perception ressemble à un simple

contact.»[364]

Bien plus, nous pourrions citer une page entière, où, traitant _ex

professo_ de la perception des sens, il distingue et oppose les deux

actions qui en forment le processus, la première qui vient de l'objet

dans le sujet pour y produire son empreinte, la seconde qui part du

sujet pour revenir à l'objet et pour ainsi dire lui restituer ce qu'il

en a reçu. Cette seconde partie qu'il appelle la _réflexion_ est la plus

curieuse:

«Toute perception attentive suppose véritablement, au sens étymologique

du mot, une _réflexion_, c'est-à-dire la projection extérieure d'une

image activement créée, identique ou semblable à l'objet, et qui vient

se mouler sur ses contours. Si, après avoir fixé un objet, nous

détournons brusquement notre regard, nous en obtenons une image

consécutive: ne devons-nous pas supposer que cette image se produisait

déjà quand nous la regardions? La découverte récente de fibres

perceptives centrifuges nous inclinerait à penser que les choses se

passent régulièrement ainsi, et qu'à côté du processus afférent qui

porte l'impression au centre, il y en a un autre inverse qui ramène

l'image à la périphérie.... Ainsi notre perception distincte est

véritablement comparable à un cercle fermé, où l'image-perception

dirigée sur l'esprit et l'image-souvenir lancée dans l'espace courraient

l'une derrière l'autre.»[365]

Ce passage est d'autant plus curieux qu'il traduit en langage moderne le

double processus de l'espèce _impresse_ et de l'espèce _expresse_ des

scolastiques: la première reçue passivement dans le sujet, la seconde

produite activement par réaction et renvoyée vers l'objet d'où l'action

était partie.

Impossible de rapprocher cette description des _deux moments_ de la

perception des sens externes avec celles qu'en ont essayé les

néo-scolastiques contemporains, sans être frappé de leurs analogies

profondes.

Telle est la première manière d'expliquer le processus de la perception;

avec elle, nous pourrions facilement nous entendre. Mais il en est une

autre qui ne recevra pas de nous les mêmes éloges.

La philosophie de M. Bergson · 第 17 / 31 段