En sorte que l'idée de «création _ex nihilo_», abandonnée et comme

périmée, surtout depuis Darwin et Lamarck, va, par un singulier retour

des choses ici-bas, être remise en honneur et restaurée par M.

Bergson[301]. L'intention est des plus louables, assurément; reste à

savoir comment il la réalisera et si les espérances du spiritualisme ne

seront pas finalement déçues encore une fois.

Pour le spiritualisme, en effet, aucune évolution des mondes--encore

moins une évolution créatrice--n'est concevable sans un principe ou une

force motrice qui la mette en branle ni sans une idée qui la dirige; ou,

pour employer le langage technique, une _cause motrice_ et une cause

_finale_, sans lesquelles l'Evolution ne serait plus qu'un mot

majestueux et trompeur dissimulant un non-sens.

Examinons comment M. Bergson a répondu à ces deux _desiderata_

essentiels de l'esprit humain.

I. D'abord, une cause efficiente ou motrice est indispensable. Par

lui-même, un être étant et demeurant identique à lui-même ne peut être

ou devenir autre qu'il n'est. Il lui faut donc le concours ou la mise en

branle d'un autre être pour devenir autre qu'il n'est, c'est-à-dire pour

changer. Tel est le principe d'identité se développant en principe de

causalité, comme nous l'avons exposé longuement dans un autre

ouvrage[302].

Or, si tout changement exige une cause, à plus forte raison cette espèce

de changement qui constitue un passage du _moins_ au _plus_,

c'est-à-dire un progrès, une ascension;--à plus forte raison encore si

cette ascension est une création de toutes pièces, un passage de la

possibilité pure à l'existence.

Or, tel est bien le cas de «l'évolution créatrice».

Dans les autres systèmes d'évolution, pour ramener deux espèces l'une à

l'autre par voie de filiation, il fallait découvrir entre elles une

certaine identité de nature, permettant de supposer leur fusion dans un

genre supérieur d'où elles seraient issues. Il suffisait donc d'une

cause _occasionnelle_ pour faire dédoubler le genre en ses espèces qu'il

contenait déjà virtuellement.

Dans le système bergsonien, la difficulté est autrement grande, puisque

les natures les plus disparates--voire même l'esprit et la

matière--peuvent être produites par le même antécédent grâce à

l'évolution créatrice qui crée de toute pièce des formes «imprévisibles

et irréductibles aux éléments antérieurs».

L'hypothèse est plus commode, assurément, au point de vue des

généalogies à établir entre les êtres apparus, puisque «tout peut

provenir de tout». L'invention de ces arbres généalogiques, si

difficiles du reste à imaginer pour les savants les plus audacieux,

devient ainsi un effort inutile, un casse-tête chinois à écarter.

Mais, d'autre part, c'est une force _créatrice_ qu'il faudra supposer en

action perpétuelle, au lieu de causes simplement occasionnelles. Les

«heureux accidents» imaginés par Darwin ne seront plus de mise, n'auront

plus aucun sens dans le système de l'Evolution créatrice.

Quelle est donc la Force créatrice admise par M. Bergson? Sûrement, ce

problème n'a pas échappé à son esprit. Nous sommes même tentés de dire

qu'il l'a tourmenté, après avoir lu cette phrase significative échappée

à sa plume: «Dans le présent travail ... un Principe de création,

_enfin_ (!), a été mis au fond des choses.»[303] Encore une fois, quel

est donc ce Principe (avec un grand P)?

Serait-ce le Créateur, le Dieu des spiritualistes? En ce cas, bien des

difficultés seraient levées, et l'Evolution créatrice devenue

toute-puissante pourrait fonctionner.

Mais nous n'osons espérer cette solution, après les critiques

dédaigneuses du Dieu de Platon et d'Aristote, qui nous ont d'autant plus

étonné qu'elles sont gravement inexactes et peu bienveillantes envers de

si grands génies[304].

Encore moins l'espérons-nous après avoir lu que Dieu, ne saurait être

une _chose_, c'est-à-dire une substance, un agent, une cause, mais

seulement un «_centre_ d'où les mondes jailliraient», c'est-à-dire une

convergence de jaillissement se confondant avec le jaillissement

lui-même, puisqu'il «n'a rien de tout fait» et progresse avec lui[305].

C'est d'ailleurs la conclusion fatale d'une théorie qui a supprimé

l'_être_ pour le remplacer par le _devenir_ universel.

Or, tout cela ressemble trop à un monisme panthéistique et n'a rien de

commun avec un vrai et sincère théisme, celui des plus grands

philosophes dont s'honore l'histoire de la pensée humaine, sans en

excepter les créateurs de l'évolutionnisme contemporain: Lamarck et

Darwin lui-même, qui, sur ses vieux jours, en fit l'aveu.

Au lieu de Dieu, M. Bergson se contente de mettre «au _fond des choses_

la DURÉE et le LIBRE CHOIX»[306], c'est-à-dire ce qu'il a déjà appelé le

_Temps_ ou le perpétuel _Devenir_. Son Principe sera le _Dieu-Cronos_ de

la mythologie grecque, rajeuni sans doute et modernisé, et s'il dévore

encore ses enfants, ce ne sera plus par jalousie, mais uniquement pour

«se gonfler» de leur substance et «faire boule de neige» avec eux dans

une identité monistique Universelle. L'ancien Cronos n'était que l'allié

de la puissance créatrice; le nouveau sera l'ombre de cette puissance

divine, il sera le Devenir dans son perpétuel «jaillissement».

Le lecteur serait fort surpris de nous voir accepter sans protestation

une conception si bizarre qui nous ramène à la mythologie et à l'enfance

de l'humanité. Cependant, ce n'est ni sa bizarrerie ni son antiquité qui

nous la font repousser, mais uniquement son opposition flagrante aux

premiers principes de la raison.

Le Temps, la durée, l'élan vital--seraient-ils définis au sens de M.

Bergson--ne peuvent être un _principe_ de la production des choses,

encore moins un principe _premier_ et nécessaire.

1° Le Temps n'est ni un être ni un principe actif. En vain M. Bergson

nous réplique que le Temps agit réellement, que «sa dent mord sur tous

les êtres»[307]: ce sont là des métaphores. Ce qui use ma montre, c'est

le frottement des rouages, la poussière, l'humidité, la rouille, ce

n'est pas le Temps, qui est parfaitement inactif et indifférent à tous

les changements qui se produisent dans le Temps.

A son tour, la _durée_ est un effet produit et non une cause

productrice; c'est donc une conséquence, non un principe. Si je suis

aujourd'hui, ce n'est pas une raison suffisante pour que je sois demain,

et si je vis et j'existe depuis cinquante ans, c'est parce que j'ai reçu

le jour de mes parents, et qu'après avoir reçu d'eux l'être et la vie,

je les ai entretenus constamment par la nourriture, les soins, les

remèdes, les précautions contre les accidents ou les maladies, etc. Au

contraire, dire que j'_existe parce que je dure_, c'est bien moins

qu'une vérité de M. de La Palisse; c'est une pétition de principe et un

renversement de l'ordre des facteurs--ύστερον πρότερον,--car l'effet ne

peut être la cause, sa propre cause[308].

Ce raisonnement va paraître encore plus clair, mais sous une autre

forme, si, au lieu de penser à la _durée_, nous pensons à _l'élan

vital_, spontané et libre, que M. Bergson emploie si souvent comme

synonyme de la durée. L'_élan_, c'est une _action_, et par conséquent

l'action d'un _agent_; ce n'est donc pas l'action qui joue le rôle de

principe, mais l'agent.

Il est vrai que dans le phénoménisme universel de M. Bergson il n'y a

plus d'agent sous l'action, mais des actions toutes pures et sans agent.

En conséquence, nous aboutissons à cette conception contradictoire

«l'une évolution sans rien qui évolue ou qui fasse évoluer, et d'une

perpétuelle création sans aucun créateur. C'est une auto-création se

donnant incessamment à elle-même l'existence qu'elle n'a pas.

L'idée de commencement absolu et sans cause--si chère à Renouvier--est

ainsi mise partout dans l'Univers: au commencement, au milieu, à la fin

et poussée jusqu'à la plus éclatante absurdité! Nous refusons nettement

de nous en contenter.

2º Supposerait-on, par impossible, que la durée des choses de ce monde

ou leur évolution soit leur principe, il ne saurait être le principe

_premier_ de ces choses, parce qu'il n'est pas une cause nécessaire,

mais contingente. En effet, l'évolution est un _devenir_ qui se fait peu

à peu; or, avoir besoin de devenir pour être est moins parfait qu'être

déjà sans avoir besoin de devenir. L'être est donc plus parfait que le

devenir; ou, suivant la formule classique, _l'acte prime la puissance_.

Le devenir n'est donc pas un être premier, mais second et dérivé; donc,

il est la contingence et l'imperfection même.

Telle est la thèse fondamentale de la _philosophia perennis_.

A son encontre, M. Bergson soutient le primat du devenir, la supériorité

de la puissance sur l'acte, du non-être sur l'être, et toute la thèse

bergsonienne repose sur cette contre-vérité.

«Il y a _plus_, nous dit-il, dans le mouvement que dans l'immobile; il y

a _plus_ dans un mouvement que dans les positions successives attribuées

au mobile; _plus_ dans un devenir que dans les formes traversées tour à

tour; _plus_ dans l'évolution de la forme que dans les formes réalisées

l'une après l'autre.»[309] Donc, le devenir est plus parfait.

Un des plus brillants disciples de la même école dit de même: «Pourquoi

le parfait ne serait-il pas une ascension, une croissance, plutôt qu'une

plénitude immobile?»[310]

Cette objection, à laquelle il nous faut répondre, renferme un aveu

capital qu'il nous plaît d'abord de souligner. Elle reconnaît

formellement ce principe premier, si familier à Aristote, que _le

parfait prime l'imparfait_[311], et devant lequel s'inclinent nos

penseurs contemporains les plus éminents, tels que M. Boutroux,

lorsqu'il concluait: «Il reste donc vrai que l'imparfait n'existe et ne

se détermine qu'en vue du plus parfait.»[312] L'imparfait, en effet, ne

peut exister et évoluer tout seul vers le parfait, parce qu'il ne peut

se donner à lui-même l'être qu'il n'a pas.

Ce principe une fois reconnu par nos adversaires, il nous reste à

discuter avec eux si c'est la puissance qui est plus parfaite que

l'acte; le devenir-être plus parfait que l'être achevé; le mouvement

vers un but plus parfait que le repos et la jouissance dans le but

atteint? Mais, par ce simple énoncé, qui ne voit que c'est précisément

l'inverse? Si l'on ne se meut pas pour se mouvoir vainement, mais pour

arriver, si le mouvement n'est pas une fin mais un moyen, n'est-il pas

évident qu'il est plus parfait d'être arrivé au but que de le chercher,

meilleur d'en jouir que d'y tendre laborieusement?

Si MM. Bergson et Le Roy ont paru en douter, s'ils ont préféré le

mouvant à l'immobile, c'est qu'ils se sont fait une fausse idée de ce

que nous appelons avec Aristote l'être immobile ou immuable. Ils ont cru

que mettre l'immobilité dans l'être parfait, c'était le rendre inactif

et infécond, et partant souverainement imparfait. Mais c'est là pure

équivoque.

Autre chose est le mouvement de croissance pour grandir soi-même dans

l'être et la perfection; autre chose le mouvement de vie _ad intra_ pour

jouir de sa béatitude, et celui de fécondité _ad extra_ pour communiquer

à d'autres de cette plénitude d'être et de perfection. Le premier

mouvement, celui de croissance ou d'évolution, nous le nions de l'être

souverainement parfait, puisqu'il suppose un besoin, une indigence à

satisfaire. Il faut donc qu'il soit immobile sous ce rapport. Mais le

second et le troisième, sans le premier, sont le privilège de l'être

parfait, puisqu'ils ont pour fin, non d'acquérir ce qui lui manquerait,

mais de jouir et de donner de sa plénitude.

Or, ces activités ad _intra_ et _ad extra_ sont parfaitement compatibles

avec l'immobilité de croissance. Elles ne sont pas des _devenir_ pour

l'Etre parfait, soit qu'il jouisse de sa perfection dans une ineffable

béatitude, soit qu'il opère la création d'êtres contingents sans

s'appauvrir ni s'enrichir lui-même, soit enfin qu'il produise en eux des

changements, sans en éprouver aucun. Ces activités ne sont pas des

_devenir_, mais des _actes_ et des _actes purs_, sans mélange de

potentialité, suivant la formule géniale d'Aristote et de tous les

Docteurs chrétiens.

Au contraire, le Devenir bergsonien est un mouvement de croissance,

c'est une Puissance en voie de s'actuer, aussi est-il un signe essentiel

d'indigence, d'imperfection et de contingence. Le Parfait n'est donc pas

ce qui a besoin de devenir et qui devient peu à peu, mois _ce qui est_

et qui fait devenir tout le reste. Ce n'est pas la Puissance, mais

l'Acte; ce n'est pas le non-être, c'est l'être.

Voilà ce que proclame le bon sens, avec l'unanimité des Docteurs de

l'Ecole à travers tous les siècles. En sorte que soutenir avec Renan que

«le grand progrès de la critique contemporaine a été de substituer la

catégorie du devenir a celle de l'être»[313], ou bien avec Hegel que «le

non-être prime l'être», est un flagrant paradoxe et une injure au sens

commun[314].

On voit par là comment notre Dieu est à la fois un Dieu immuable et un

Dieu vivant. Immuable parce qu'étant de soi l'être parfait, il n'est

nullement «en train de se faire» comme on ose le soutenir dans la

Philosophie nouvelle[315]. Vivant aussi, parce qu'il est agissant ad

_intra_ et _ad extra_, mais d'une vie bien différente de la nôtre.

Noire vie pour durer a besoin du «tourbillon vital», de ce mouvement

ininterrompu de va-et-vient entre la mort et la vie, qui nous verse la

vie goutte à goutte dans un recommencement perpétuel. Mais bien loin

d'être une vie parfaite, ce n'est là qu'une vie misérable, qui s'use et

se détruit sans cesse, une perpétuelle «lutte contre la mort», suivant

la célèbre définition de Bichat, ou mieux encore «une perpétuelle

agonie», suivant l'heureuse expression de saint Grégoire le Grand.

Attribuer à la vie parfaite de notre Dieu l'agitation inquiète et

l'instabilité de la nôtre ne serait que de l'anthropomorphisme le plus

grossier: reproche que nos adversaires nous adressent assez souvent pour

qu'ils évitent de le mériter.

La vie parfaite n'est donc pas un perpétuel devenir, mais un _acte pur_

sans aucun mélange d'imperfection ni de potentialité. Elle exclut donc

tout mouvement, dans le sens imparfait de ce mot, c'est-à-dire tout

passage de la puissance à l'acte ou de l'acte à la puissance. Elle est

une plénitude indéfectible d'action et de béatitude.

«Mais quoi, s'écriait Platon, nous persuadera-t-on si facilement que,

dans la réalité, le mouvement, la vie, l'âme, l'intelligence, ne

conviennent pas à l'Etre absolu; que cet Etre ne vit ni ne pense et

qu'il demeure immobile, immuable, sans avoir part à l'auguste et sainte

intelligence, σεμνόν και άγιον νοῠν!» De même, Aristote revendique pour

l'Etre en soi la pensée, l'action, la vie, la béatitude, en des termes

non moins admirables[316].

Par là même, nous avons répondu à cette étrange objection de M. Bergson

nous reprochant «le dédain de notre métaphysique pour toute réalité qui

dure»[317]. Ce n'est que la durée successive et reçue goutte à goutte,

en un mot, le _devenir_, que nous estimons imparfaite et contingente,

incompatible avec l'être nécessaire et parfait.

Mais la vraie durée éternelle et nécessaire du _tota simul_ ou de

l'_acte pur_, nous en faisons l'essence même de l'Etre parfait en lequel

l'essence et l'existence s'identifient. Bien loin de la dédaigner, nous

la divinisons, tandis que M. Bergson n'a divinisé que son ombre, pour ne

pas dire sa caricature, le Temps, qui se fait et se défait, qui devient

et qui passe. Son Cronos n'est même pas un demi-dieu. Il n'est qu'un

avatar de la _substance infinie_ de Spinosa, de l'_idée absolue_ de

Hegel ou de la _volonté pure_ de Schopenhauer. Loin d'être un progrès,

c'est plutôt, à bien des égards, un recul de la conception panthéistique.

II. Décapitée par la suppression de la Cause première, efficiente et

motrice, l'Evolution bergsonienne va se trouver désorientée par

l'absence de _Cause finale_.

Cependant, ce n'est pas une absence _totale_ de cause finale que nous

reprocherons à ce système. Un reproche si excessif serait une véritable

injustice envers son auteur. S'il est quelqu'un parmi nos contemporains

qui ait proclamé plus ouvertement la faillite du mécanisme sous toutes

ses formes: cartésienne, spinosienne, leibnitzienne, spencérienne,

kantienne, etc., c'est bien assurément M. Bergson. Il a écrit contre le

hasard de tous les mécanismes des pages vengeresses qui resteront, car

elles sont la meilleure partie de son œuvre.

Toutefois, après avoir vigoureusement rejeté le mécanisme qui voudrait

expliquer les merveilles du cosmos par des combinaisons accidentelles et

fortuites, il refuse d'adopter le finalisme. Ce ne sont là, dit-il, que

«deux vêtements de confection» qui «ne vont ni l'un ni l'autre», et les

deux éternels plaideurs vont être, suivant sa coutume, renvoyés par lui

dos à dos, lorsqu'il se ravise et semble éprouver quelque regret en

faveur de l'un des deux systèmes «qui pourrait, dit-il, être recoupé,

recousu, et, sous une forme nouvelle, aller moins mal que l'autre»[318].

C'est le finalisme qui va bénéficier de ses indulgentes retouches.

Taillé, coupé en deux, il va devenir un demi-finalisme. En voici les

traits essentiels.

Nous avons vu que le Dieu ou demi-Dieu Cronos, Elan vital, Courant de

vie ... était esprit, et même intelligence, au moins dans un sens très

large, puisque l'instinct des animaux et l'intelligence de l'homme en

sont issus pareillement. Bien plus--nous l'avons dit,--il est liberté,

choix, exigence de création. De tous ces attributs, nous pouvons

conclure que son évolution créatrice ne sera pas aveugle ni laissée au

hasard. Sa méthode ou son processus seront donc psychiques et nullement

mécaniques, libres et nullement asservis à la fatalité. M. Bergson ira

même jusqu'à dire: «La science n'est donc pas une construction humaine.

Elle est antérieure à notre intelligence, indépendante d'elle,

véritablement génératrice des choses.»[319]

Orientée par de telles prémisses, on devine que l'évolution créatrice se

rapprochera beaucoup du finalisme intégral. Nombreuses sont aussi les

pages de ce volume qu'un finaliste convaincu n'hésiterait point à

signer. Et nous ne parlons pas seulement des pages dirigées contre le

mécanisme, où ce système est mis au défi, par exemple, d'expliquer les

similitudes d'organes sur des lignes divergentes et depuis longtemps

séparées, telles que la similitude complète d'un œil à rétine chez

l'homme et chez un mollusque tel que le peigne[320]. Nous parlons aussi

des pages qui nous montrent la marche de l'évolution clairement orientée

par une direction supérieure aux individus, et partant par la finalité.

Voici d'abord comment l'auteur résume et conclut sa discussion sur

révolution par variations lentes ou brusques. «En résumé, dit il, si les

variations accidentelles qui déterminent l'évolution sont des variations

insensibles, il faudra faire appel à un bon génie--le génie de l'espèce

future--pour conserver et additionner ces innombrables variations, car

ce n'est pas la sélection qui s'en chargera. Si, d'autre part, les

variations accidentelles sont brusques, l'ancienne fonction ne

continuera à s'exercer ou une fonction nouvelle ne la remplacera que si

tous les changements survenus ensemble se complètent en vue de

l'accomplissement d'un même acte: il faudra encore recourir au bon

génie, cette fois pour obtenir la _convergence_ des changements

simultanés, comme tout à l'heure pour assurer la _continuité de

direction_ des variations successives.... Bon gré, mal gré, c'est à un

principe interne de direction qu'il faudra faire appel pour obtenir

cette convergence d'effets.»[321]

Ce principe interne de direction, dont tous les mécanismes ont vainement

cherché à se passer, M. Bergson l'appelle quelquefois du nom d'_effort_,

mais il prend bien soin de nous avertir de la différence profonde qui

existe entre ce principe de direction et un effort au sens vulgaire.

Celui-ci est personnel et n'aboutit qu'à des variations insignifiantes,

par exemple, à développer un muscle; celui-là, au contraire, est

au-dessus de l'individu et produit l'évolution des espèces. Il n'y a

donc entre les deux sens qu'une analogie lointaine, mais suffisante pour

nous faire comprendre comment un même effort, pour tirer parti des mêmes

circonstances, peut aboutir aux mêmes résultats, résoudre identiquement

les mêmes problèmes, surtout lorsque ces problèmes ne comportent qu'une

même solution[322].

«Un changement héréditaire, écrit notre auteur, et de sens défini, qui

va s'accumulant et se composant avec lui-même de manière à construire

une machine de plus en plus compliquée, doit sans doute se rapporter à

quelque espèce d'effort, mais à un effort autrement profond que l'effort

individuel, autrement indépendant des circonstances, commun à la plupart

des représentants d'une même espèce, inhérent aux germes qu'ils portent

plutôt qu'à  leur seule substance, assuré par là  de se transmettre à

leurs descendants. Nous revenons ainsi à l'idée d'où nous étions partis,

celle d'un _élan originel_ de la vie.»[323]

Un peu plus loin, revenant sur cette hypothèse d'un élan originel,

c'est-à-dire d'une poussée intérieure qui porterait la vie, par des

formes de plus en plus complexes, à des destinées de plus en plus

hautes, il ajoute: «Cet élan est pourtant visible, et un simple coup

d'œil jeté sur les espèces fossiles nous montre que la vie aurait pu se

passer d'évoluer, ou n'évoluer que dans des limites très restreintes, si

elle avait pris le parti, beaucoup plus commode pour elle, de

s'ankyloser dans ses formes primitives. Certains Foraminifères, par

exemple, n'ont pas varié depuis l'époque silurienne. Impassibles témoins

des révolutions sans nombre qui ont bouleversé notre planète, les

Lingules sont aujourd'hui ce qu'elles étaient aux temps les plus reculés

de l'ère palézoïque.»[324]

L'existence de cet élan vital originel pour donner le branle et la

direction à l'évolution ne nous gêne nullement. Après l'avoir accordé

volontiers, nous demeurons encore en plein finalisme, puisque M. Bergson

admet comme nous et avec tous les péripatéticiens que l'évolution

elle-même ne peut s'expliquer sans une direction, à la fois intérieure

et supérieure aux individus.

Jusqu'ici, l'accord est facile, mais voici où la divergence entre nous

va commencer.

D'après M. Bergson, la direction de l'évolution se fait sans aucun plan

_général_ tracé d'avance, mais par la solution, au fur et à mesure

qu'ils se présentent, de chaque problème particulier, qui est librement

résolu par la création de formes absolument imprévisibles.

«L'évolution n'est pas davantage la réalisation d'un plan. Un plan est

donné par avance. Il est représenté, ou tout au moins représentable,

avant le détail de sa réalisation. L'exécution en peut être repoussée

dans un avenir lointain, reculée même indéfiniment: l'idée n'en est pas

moins formulée, dès maintenant, en termes actuellement donnés. Au

contraire, si l'évolution est une création sans cesse renouvelée, elle

crée au fur et à mesure, non seulement les formes de la vie, mais les

idées qui permettraient à une intelligence de la comprendre, les termes

qui serviraient à l'exprimer. C'est-à-dire que son avenir déborde son

présent et ne pourrait s'y dessiner en une idée. Là est la première

erreur du finalisme.»[325]

Cette thèse antifinaliste repose sur deux arguments principaux.

_Premier argument_. Un plan tracé d'avance assimile trop le travail de

la nature au travail de l'ouvrier qui fabrique en assemblant des pièces

une à une. La nature, au contraire, construit ses organes vivants, non

par des additions successives, mais par division de la cellule-mère qui

se dédouble en cellules dérivées, lesquelles se dédoublent à leur tour

jusqu'à la construction complète de l'organe[326].

La philosophie de M. Bergson · 第 15 / 31 段