Au contraire, l'intelligence n'emploie que des instruments imparfaits et

fabriqués par elle au prix d'un grand effort, mais le champ de son

action est illimité, grâce aux formes infiniment variées qu'elle sait

donner à ses instruments. Chacune de ses inventions crée un besoin

nouveau; en sorte qu'au lieu de fermer, comme l'instinct, le cercle

d'action où il se meut automatiquement, elle élargit de plus en plus ce

cercle et étend de plus en plus loin sa sphère d'activité.

Mais cette supériorité de l'intelligence sur l'instinct n'apparaît que

tard, lorsqu'elle fabrique des machines à fabriquer.

Au début, les avantages et les inconvénients se balancent si bien qu'il

est difficile de dire lequel des deux assurera à l'être vivant un plus

grand empire sur la nature[273]. L'intelligence a encore plus besoin de

l'instinct que l'instinct de l'intelligence. Celle-ci ne devient

maîtresse et indépendante que chez l'homme; c'est alors le congé

définitif que l'instinct reçoit de l'intelligence. Il n'en est pas moins

vrai que la nature a dû hésiter entre ces deux modes d'activité: l'un

assuré du succès, mais limité dans ses effets; l'autre aléatoire, mais

indéfini dans ses conquêtes. De son côté était le plus gros risque, mais

aussi les plus grands succès.

En résumé: _instinct et intelligence représentent deux solutions

divergentes, également élégantes, d'un seul et même problème_[271].

Toutefois, l'activité qui fabrique a besoin pour s'exercer d'une

direction. Si elle est intelligente et consciente, elle se dirigera

elle-même; mais si elle est inconsciente et automatique, son mécanisme

psychique aura dû être préalablement agencé et monté par un constructeur

intelligent. Telle est du moins notre conclusion et celle de tous les

philosophes spiritualistes jusqu'à ce jour, pour lesquels l'instinct est

une espèce de mémoire ou de sentiment innés provoquant et dirigeant les

opérations de l'animal.

M. Bergson ne contredira point complètement cette théorie; il l'étendra

même à l'excès jusqu'aux plantes et aux fonctions de la vie végétative.

Il dira sans hésiter: «la plante a des instincts: il est douteux,

ajoute-t-il, que ces instincts s'accompagnent chez elle de

sentiments»[274]. Mais l'opinion lui paraît au moins probable puisqu'il

nous parle de l' «amour maternel, si frappant, si touchant, chez la

plupart des animaux et observable jusque dans la sollicitude de la

plante pour sa graine», et se plaît à nous décrire «chaque génération

penchée sur celle qui suivra»[276].

Quoi qu'il en soit de cette poétique prosopopée, il tient à nous bien

montrer que la prétendue inconscience de l'instinct n'est pas encore une

inconscience véritable. Ce n'est pas une conscience _nulle_, dit-il,

mais seulement _annulée_ passagèrement par le travail qu'elle commande

et dirige: _la représentation est alors bouchée par l'action_[274]. Mais

c'est bien la représentation inconsciente qui a déclanché toute la série

des mouvements automatiques de l'instinct.

De là on peut conclure que l'instinct sera orienté vers l'inconscience

et l'intelligence vers la conscience. La représentation sera plutôt

_jouée_ et inconsciente dans le cas de l'instinct, plutôt _pensée_ et

consciente dans le cas de l'intelligence[277].

Les exemples remarquables d'instinct que M. Bergson développe avec une

certaine complaisance sont bien connus du lecteur. C'est l'Œstre du

cheval qui dépose ses œufs sur les jambes ou les épaules de l'animal,

comme s'il savait que sa larve doit, se développer dans l'estomac du

cheval et que celui ci, en se léchant, l'y transportera sûrement. C'est

le Sphex paralyseur qui sait frapper sa victime à l'endroit précis des

centres nerveux de manière à l'immobiliser sans la tuer, et à conserver

ainsi une nourriture toujours fraîche, etc.

Ce qui est moins connu du lecteur, c'est l'explication monistique que

notre auteur a essayé de nous en donner[279]. Ne pouvant attribuer au

Sphex la science d'un entomologiste consommé ni l'art du plus habile

chirurgien; d'autre part, ne voulant pas recourir à la Science suprême

et à l'art infini de Celui qui a organisé le Sphex, il aime mieux

supposer entre le Sphex et sa victime une _sympathie_ (au sens

étymologique du mot), comme on l'observe entre deux organes du même

individu, qui leur permettrait de communiquer par le fond de leur être,

de se saisir mutuellement _par le dedans_ et non plus seulement du

dehors par les sens internes, et d'avoir une _intuition_ mutuelle

(_vécue_ plutôt que _représentée_) de ce qui les intéresse l'un l'autre.

C'est ce que M. Bergson a nommé une _sympathie divinatrice_[277].

Il est vrai qu'une telle explication--outre son caractère monistique--a

deux autres graves défauts. Elle n'a rien de scientifique, puisqu'elle

n'est fondée sur aucun fait, mais seulement sur des _a priori_. De plus,

elle n'est pas intelligible. Et M. Bergson a beau nous répliquer:

«Pourquoi l'instinct se résoudrait-il en éléments intelligents? Pourquoi

même en termes tout à fait intelligibles?»[280] nous répondrons qu'aux

yeux de ce sens commun, si souvent invoqué, une explication qui n'est

pas intelligible est purement verbale: _verba et voces_.

Nous devons ajouter que cette explication se détruit elle-même. Car si

tous les êtres ne font qu'un, leur intime compénétration ne devrait pas

leur donner seulement une connaissance mutuelle de quelques rares

détails--comme pour le Sphex qui ne devine que la vulnérabilité de

certains ganglions de la Chenille,--mais la connaissance totale de tout

leur être. D'autre part, la Chenille, à son tour, aurait l'intuition des

intentions hostiles du Sphex, et la science égale des deux adversaires

les neutraliserait. Ainsi l'hypothèse, par son propre excès, se rend

insoutenable.

L'évolution bergsonienne n'explique donc pas l'instinct animal pris en

général, encore moins la diversité merveilleuse des instincts propres à

chaque espèce d'animaux; examinons si elle explique mieux l'intelligence

et l'apparition de l'homme sur notre terre.

Il faut rendre cette justice à M. Bergson qu'il a profondément senti la

différence radicale, le hiatus infranchissable qui sépare l'homme de la

bête. Je dis «senti» plutôt que démontré avec exactitude: ce n'en est

pas moins très louable.

Il oppose d'abord le cerveau de l'homme à celui du singe le plus

perfectionné. Après avoir rappelé que «la conscience ne jaillit pas du

cerveau»[281], mais lui est seulement associée, il ajoute que le cerveau

humain est fait--comme tout cerveau--pour monter des mécanismes moteurs,

mais qu'il diffère des autres en ce que le nombre des mécanismes qu'il

peut monter et, par conséquent, le nombre des déclics entre lesquels il

nous donne le choix est indéfini, tandis que les autres sont strictement

limités. Or, du limité à l'illimité, il y a, dit-il, toute la distance

du _fermé_ à l'_ouvert_. Ce qui n'est pas une différence de degré, mais

de nature.

Radicale aussi, par conséquent, est la différence entre la connaissance

de l'animal et l'intelligence de l'homme. Encore la distance du fini à

l'infini. Voilà pourquoi «l'invention chez l'animal n'est jamais qu'une

variation sur le thème de la routine. Les portes de sa prison se

referment aussitôt ouvertes; en tirant sur sa chaîne, il ne réussit qu'à

l'allonger. Avec l'homme, au contraire, la conscience libre brise sa

chaîne. Chez l'homme, et chez l'homme seulement, elle se libère».

Toute l'histoire de la vie, jusque-là, se résumait dans un grand effort

de la conscience pour soulever la matière, suivi d'un écrasement plus ou

moins complet de la conscience par la matière qui retombait sur elle.

L'entreprise de se libérer était paradoxale. Mais l'homme était le mieux

armé, par la supériorité de son cerveau, par la puissance de la parole

et celle de la vie sociale. Ces trois pouvoirs «disent, chacun à sa

manière, le succès unique, exceptionnel, que la vie a remporté à un

moment donné de son évolution. Ils traduisent la différence de nature,

et non pas seulement de degré, qui sépare l'homme du reste de

l'animalité. Ils nous laissent deviner que si, au bout du large tremplin

sur lequel la vie avait pris son élan, tous les autres sont descendus,

trouvant la corde tendue trop haute, l'homme seul a sauté

l'obstacle»[282].

Ce beau mouvement oratoire--que nous avons tenu à reproduire--vient fort

à propos masquer ou couvrir de fleurs un raisonnement qui nous paraît un

peu faible. Sans doute, si nous supposons l'homme déjà façonné

complètement et armé de pied en cap de ces trois puissances: un cerveau

humain, la parole humaine, la vie sociale, on conçoit sans peine qu'il

ait pu «sauter la corde» et conquérir la liberté. Nous aurions été

beaucoup plus curieux de savoir comment l'évolution avait pu orner

l'homme de tous ces dons qui impliquent déjà la liberté. Les supposer

déjà donnés--on ne sait comment,--c'est une pétition de principes; c'est

esquiver le problème au lieu de le résoudre, car il reste toujours à

nous expliquer comment l'animalité a pu se transformer en humanité.

Après avoir admis entre l'homme et la bête un «hiatus infranchissable»,

on se demande avec plus d'angoisse que jamais comment il a pu être

franchi. Le silence de M. Bergson sur un point si important n'en est que

plus significatif. Le lecteur ne l'oubliera pas: c'est un aveu

d'impuissance.

Hâtons-nous de passer à la formation de l'intelligence humaine--dont on

nous a encore si peu parlé,--sans doute parce qu'elle n'est qu'un

accessoire aux yeux de nos philosophes antiintellectualistes.

Quel que soit, en effet, le rôle de l'action et de la liberté dans la

vie humaine, si important qu'on le suppose, il faut bien finir par

constater le fait de l'intelligence et nous expliquer son apparition.

L'explication n'en sera pas très lumineuse. Avertissons-en d'avance nos

lecteurs. Elle se résumera à peu près dans cette formule si souvent

répétée: _L'intelligence a été déposée en cours de route par

l'évolution_[283]. Et, sans doute, déposée en cours de route, avec un

certain dédain, au moment où elle commençait à décliner[284].

L'intelligence n'est nullement un instinct perfectionné, mais une

connaissance de nature bien différente. Tandis que l'instinct «reste

intérieur à lui-même» et connaît les choses par leur intérieur--d'une

manière, il est vrai, plus ou moins inconsciente,--l'intelligence

«s'extériorise» et les connaît par l'extérieur, d'une manière

consciente. Cette tendance à s'extérioriser explique pourquoi «elle

s'absorbe dans la connaissance et l'utilisation de la matière

brute»[285]. Elle est tournée vers l'inorganique et le solide, tandis

que l'instinct est tourné vers le mouvant et la vie. «Elle répugne au

fluent et solidifie tout ce qu'elle louche.»[286]

Malgré cette opposition de nature, M. Bergson en fait «deux

développements divergents du même principe», de l'Elan vital, et

considère l'intelligence comme un «rétrécissement par condensation d'une

puissance plus vaste»[287]. Cette condensation a fait de l'intelligence

comme un «noyau lumineux» qui se détache sur «la frange indécise et

floue» de l'instinct «qui va se perdre dans la nuit».

Le lecteur va s'écrier sans doute que cette explication n'est pas très

claire.... Mais M. Bergson est le premier à en convenir. Il reconnaît

que cette puissance plus vaste d'où émane l'intelligence paraît alors

«insaisissable.»[288]. Mais il prétend qu'on n'a pas le droit de s'en

étonner, que «ce qu'il y a d'essentiel dans l'instinct ne saurait

s'exprimer en termes intellectuels ni par conséquent s'analyser»[289].

N'en demandez pas davantage.

Il nous suffit de savoir que l'intelligence--bien loin d'avoir pour

objet les formes abstraites de la matière, c'est-à-dire l'être, le vrai,

le bien, le beau, etc., comme le soutiennent unanimement tous les

spiritualistes--a, au contraire, pour objet la matière, le solide

géométrique, et que l'intellectualité et matérialité se sont

constituées, dans le détail, par une adaptation réciproque, l'une et

l'autre dérivant d'une forme d'existence plus vaste et plus haute»[290].

Mais, en se détachant de cette réalité plus vaste, elle n'a produit

aucune coupure nette entre les deux, comme en témoigne la _frange_

indistincte qui en rappelle l'origine[291].

Et c'est ainsi que l'intelligence a été «déposée en cours de route par

l'évolution», comme une simple annexe de la faculté d'agir, et que

l'homme a conquis la liberté, but suprême de l'Elan originel.

«En résumé, conclut noire auteur, si l'on voulait s'exprimer en termes

de finalité, il faudrait dire que la conscience (l'Elan vital), après

avoir été obligée, pour se libérer elle-même, de scinder l'organisme en

deux parties complémentaires, végétaux, d'une part, et animaux, de

l'autre, a cherché une issue dans la double direction de l'instinct et

de l'intelligence: elle ne l'a pas trouvée avec l'instinct, et elle ne

l'a obtenue du côté de l'intelligence que par un saut brusque de

l'animal à l'homme. De sorte que, en dernière analyse, l'homme serait la

raison d'être de l'organisation entière de la vie sur notre planète.

Mais ce ne serait là qu'une manière de parler. Il n'y a en réalité qu'un

certain courant d'existence et le courant antagoniste (sans aucun plan

préconçu); de là, toute l'évolution de la vie.»[292]

* * * * *

Le lecteur imaginera peut-être que l'exposé de l'Evolution créatrice se

termine ici. Mais il n'en est rien. Le double courant auquel nous avons

abouti: courant de vie, d'une part; courant antagoniste de matière,

d'autre part, nous laisse dans un dualisme inexpliqué, et qu'un moniste

opiniâtre comme M. Bergson va faire la gageure de ramener à l'unité.

Pour cela, il ne supprimera--au moins en apparence--aucun des deux

termes opposés: ni l'objectivité de la matière, comme l'ont essayé les

idéalistes, ni la réalité de l'esprit, comme les matérialistes de tous

les temps l'ont déjà fait. Mais il les identifiera résolument, tout en

les distinguant, grâce à une souplesse et une subtilité d'esprit peu

commune. Le physique ne sera que du «psychique inverti»[293].

Avant d'exposer cette thèse paradoxale, avertissons le lecteur que le

chef de la nouvelle école n'a pas su convaincre tous ses disciples; les

plus enthousiastes eux-mêmes ont refusé, croyons-nous, de le suivre

jusqu'à ces excès de brillante sophistique.

Au moment de nous engager dans ces voies nouvelles, lui-même nous

avertit loyalement que, «par là, nous pénétrons aussi dans les plus

obscures régions de la métaphysique»[294]. Tenons-nous donc sur nos

guides, car les demi-clartés de la nuit sont favorables aux surprises.

Il s'agit de serrer de plus près l'opposition des deux courants

antagonistes: celui de la vie, celui de la matière, et de leur découvrir

une source commune. En voici la description que nous emprunterons mot à

mot à l'inventeur, car elle défie toute analyse. Nous nous permettrons

seulement de souligner quelques mots essentiels à l'intelligence du

texte.

«L'esprit peut marcher dans deux sens opposés. Tantôt il suit sa

direction naturelle (instinct et intelligence): c'est alors le progrès

sous forme de _tension_, la création continue, l'activité libre. Tantôt

il l'invertit, et cette inversion, poussée jusqu'au bout, mènerait à

_l'extension_, a la détermination réciproque nécessaire des éléments

extériorisés les uns par rapport aux autres, enfin au mécanisme

géométrique.»[295]

«Cette puissance de création une fois posée (et elle existe, puisque

nous en prenons conscience en nous, tout au moins quand nous agissons

librement), elle n'a qu'à se _distraire_ (?) d'elle-même pour se

détendre, à se _détendre_ pour s'_étendre_, à s'étendre pour que l'ordre

mathématique qui préside à la disposition des éléments ainsi distingués,

et le déterminisme inflexible qui les lie, manifestent l'interruption de

l'acte créateur; ils ne font qu'un, d'ailleurs, avec cette interruption

même.... La matière est un relâchement de l'inextensif en extensif, et,

par là, de la liberté en nécessité.»[296]

Ainsi, d'après M. Bergson, l'esprit n'a qu'à se _détendre_ pour

s'étendre et devenir matière!... Et pour que le lecteur ne soit pas

tenté de ne voir là qu'un jeu de mots, un calembour échappé à un moment

d'humour--alors que c'est le fond même du système bergsonien,--nous

allons prolonger nos citations. Il verra que si _distraction_ il y a,

elle ne nous est pas imputable.

«Cette longue analyse (des idées d'ordre et de désordre) était

nécessaire pour montrer combien le réel pourrait passer de la _tension_

à l'_extension_ et de la liberté à la nécessité mécanique _par voie

d'inversion_.... Quel est donc le principe qui n'a qu'à se _détendre_

pour s'_étendre_, l'interruption de la cause équivalant ici à un

renversement de l'effet? Faute d'un meilleur mot, nous l'avons appelé

_conscience_. Mais il ne s'agit pas de cette conscience diminuée qui

fonctionne en chacun de nous. Notre conscience à nous est la conscience

d'un certain être vivant, placé en un certain point de l'espace; et, si

elle va bien dans la même direction que son principe (la conscience

universelle?), elle est sans cesse tirée en sens inverse, obligée,

quoiqu'elle marche en avant, de regarder en arrière.»[297]

Un peu plus loin, le même auteur, après avoir déclaré que, contrairement

à l'opinion des sciences physiques, il fallait chercher l'origine de la

matière «dans un processus extra-spatial», ajoute encore plus

clairement:

«Considère-t-on in _abstracto_ l'étendue en général? _L'extension_

apparaît seulement comme une _tension_ qui s'interrompt. S'attache-t-on

à la réalité concrète qui remplit cette étendue? L'ordre qui y règne, et

qui se manifeste par les lois de la nature, est un ordre _qui doit

naître de lui-même_ quand l'ordre inverse est supprimé: une détente du

vouloir produirait précisément cette suppression. Enfin, voici que le

sens où marche cette réalité nous suggère maintenant l'idée d'une _chose

qui se défait_; là est, sans aucun doute, un des traits essentiels de la

matérialité. Que conclure de là, sinon que le processus par lequel cette

chose se _fait_ est dirigé en sens contraire des processus physiques et

qu'il est dès lors, par définition même, _immatériel?_ Notre vision du

monde matériel est celle d'un poids qui retombe; aucune image tirée de

la matière proprement dite ne nous donnera une idée du poids qui

s'élève.... La vie est un effort pour remonter la pente que la matière

descend. Par là, elle nous laisse entrevoir la possibilité, la nécessité

même d'un processus inverse de la matérialité, _créateur de la matière_

par sa seule interruption.»[298]

D'où les conclusions monistiques que M. Bergson répète à profusion: «Un

processus identique a dû tailler en même temps matière et intelligence

dans _une étoffe_ qui les contenait toutes deux.»--«Les deux termes sont

de même essence ... et le physique est simplement du psychique

inverti.»--«Intellectualité et matérialité, étant de même nature, se

produisent de la même manière.»--C'est «la progression ou plutôt la

régression de l'extra-spatial se dégradant en spatialité».--«La matière

est définie par une espèce de descente, cette descente par une

interruption de montée»[299], mais ces deux sens dans le mouvement

n'empêchent pas «l'unité de l'élan» originel, de l'Elan vital, du Flux

universel.

Le monisme bergsonien a donc relié ensemble--ou plutôt confondu--toutes

les parties de la création: l'esprit et la matière, l'organique et

l'inorganique, l'homme et l'animal, grâce à un savant dosage de

contradictions, diluées jusqu'à leur donner quelque apparence lointaine

de continuité. Désormais, il peut prendre des airs de triomphe et

emboucher la trompette. Ecoutez plutôt: «Une telle doctrine ne facilite

pas seulement la _spéculation_ (?). Elle nous donne aussi plus de

_force_ (?) pour agir et pour vivre. Car, avec elle, nous ne nous

sentons plus isolés (!) dans l'humanité, l'humanité ne nous semble pas

non plus isolée dans la nature qu'elle domine. Comme le plus petit grain

de poussière est solidaire de notre système solaire tout entier,

entraîné avec lui dans ce mouvement indivisé de descente qui est la

matérialité même, ainsi tous les êtres organisés, du plus humble au plus

élevé, depuis les premières origines de la vie jusqu'au temps où nous

sommes, et dans tous les lieux comme dans tous les temps, ne font que

rendre sensible aux yeux une impulsion unique, inverse du mouvement de

la matière, et, en elle-même, indivisible. Tous les vivants se tiennent,

et tous cèdent à la même formidable poussée. L'animal prend son point,

d'appui sur la plante, l'homme chevauche sur l'animalité, et l'humanité

entière, dans l'espace et dans le temps, est une immense armée qui

galope à côté de chacun de nous, en avant et en arrière de nous, dans

une charge entraînante, capable de culbuter toutes les résistances et de

franchir bien des obstacles, même peut-être la mort!»[300]

Après un si beau mouvement d'éloquence, nous aurions quelque scrupule

d'atténuer l'admiration du lecteur par certaines réserves. Aussi bien

les croyons nous inutiles. Nous nous contenterons de poser une ou deux

questions, peut-être indiscrètes, dont les réponses mettraient

singulièrement au jour les points obscurs d'un système qui ne brille pas

par ses lumières.

La _première_ est celle-ci. Puisque l'esprit et la matière sont deux

mouvements «antagonistes», en «sens inverse», comment peuvent-ils

provenir d'une seule et même impulsion originelle? Comment le second

peut-il «naître de lui-même» du premier; la «régression» naître

spontanément de la «progression»; comment l'ascension et la descente

peuvent-elles n'avoir qu'une seule et même cause?--On ne le comprend

pas.

La _deuxième_ question est encore plus importante. La descente étant

postérieure à la montée, la création de la matière doit donc être

postérieure à celle de l'esprit et de la vie. Or, la vie est impossible

sans une matière préexistante. Voilà pourquoi M. Bergson nous a dépeint

l'esprit et la vie comme «un courant lancé à travers la matière», comme

une force qui élève sans cesse «un poids qui retombe», comme un «effort

pour remonter la pente que la matière descend», etc. Il faut donc

supposer données ou engendrées à la fois la matière et la vie au lieu de

les faire dériver l'une de l'autre, et le physique ne peut être du

«psychique inverti», puisque le psychique ne peut exister sans le

physique.

Il y a donc, au fond de l'opinion qui essaye d'identifier l'esprit et la

matière en faisant de celle-ci un «relâchement» ou une chute de

celui-là, une contradiction foncière qui a besoin de se dissimuler dans

une obscurité profonde: celle d'un système qui prétend avoir le droit de

s'exprimer en notions «peu ou point intelligibles», et transcendantes à

toute intelligence humaine.

* * * * *

II. _Critique_.--Jusqu'ici nous n'avons pu examiner et critiquer en

passant que des détails secondaires à mesure que l'hypothèse de

l'évolution bergsonienne se déroulait sous nos yeux. Il est temps de

s'élever à une vue synthétique et d'en faire une critique d'ensemble,

autrement importante qu'une critique de parties plus ou moins

accessoires.

Or, nous avons vu que le nouveau système était une réaction--d'ailleurs

juste et généreuse--contre tous les systèmes antérieurs d'évolution, qui

se contentaient, pour expliquer le développement des êtres, d'invoquer

les lois des combinaisons mécaniques, dirigées par des rencontres de

hasard. Pour eux, «le tout est donné» dès l'origine et ne fait que se

dérouler automatiquement. Pour M. Bergson, au contraire, à l'origine,

«rien n'est donné» de ce qui sera plus tard. Tout va se créer, matière

et forme, au fur et à mesure de l'écoulement du Temps, par des

apparitions successives de choses «absolument nouvelles», c'est-à-dire

«imprévisibles et irréductibles aux éléments antérieurs». De là

l'épithète de _créatrice_ donnée à l'évolution nouvelle qui est bien

moins une évolution, ou passage à l'acte de ce qui était déjà en

puissance, qu'une création perpétuelle à jets continus.

La philosophie de M. Bergson · 第 14 / 31 段