«La résistance de la matière brute est l'obstacle qu'il fallut tourner

d'abord. La vie semble y avoir réussi à force d'humilité (!) en se

faisant très petite et très insinuante, biaisant avec les forces

physiques et chimiques, consentant même à faire avec elles une partie du

chemin, comme l'aiguille de la voie ferrée quand elle adopte pendant

quelque temps la direction du rail dont elle veut se détacher.» Voilà

pourquoi les premières formes de la vie furent d'une simplicité extrême,

se distinguant à peine des formes inorganiques. Elles devaient être

comparables à celles de nos Amibes, mais avec, en plus, «la formidable

poussée intérieure qui devait les hausser jusqu'aux formes supérieures

de la vie»[248].

«Mais les causes vraies et profondes de division étaient celles que la

vie portait en elle. Car la vie est une tendance, et l'essence d'une

tendance est de se développer en forme de gerbe, créant, par le seul

fait de sa croissance, des directions divergentes entre lesquelles se

partagera son clan.»[249]

L'histoire de l'évolution consistera donc à démêler le nombre de ces

directions divergentes, à en apprécier l'importance relative, à en faire

le dosage pour mettre en relief les directions principales. Or, l'on

voit, du premier coup d'œil, que les «bifurcations, au cours du trajet,

ont été nombreuses, mais il y a eu beaucoup d'impasses à côté de deux ou

trois grandes routes; et de ces routes elles-mêmes, une seule, celle qui

monte le long des vertébrés jusqu'à l'homme, a été assez large pour

laisser passer librement le grand souffle de la vie.»[250]

D'abord, l'élan originel, quoique simple et unique, s'est partagé entre

deux grandes lignes d'évolution divergentes: le végétal d l'animal. La

preuve que c'est bien le même élan vital qui s'est ainsi divisé, c'est

que quelque chose du tout subsiste encore dans les parties, comme une

empreinte originelle. Ainsi nous retrouvons dans les organismes les plus

différents des organes semblables ou analogues, «comme des camarades

séparés depuis longtemps gardent les mêmes souvenirs d'enfance»[251].

C'est donc bien le même élan primitif qui se continue dans les voies les

plus diverses.

Comme exemple de ces «analogies profondes», M. Bergson cite «la

génération sexuée: elle n'est peut-être qu'un luxe pour la plante, mais

il fallait que l'animal y vînt, et la plante a dû y être portée par le

même élan qui y poussait l'animal, élan primitif, originel, antérieur au

dédoublement des deux règnes. Nous en dirons autant de la tendance du

végétal à une complexité croissante. Cette tendance est essentielle au

règne animal, que travaille le besoin d'une action de plus en plus

étendue, de plus en plus efficace. Mais les végétaux, qui se sont

condamnés (!) à l'insensibilité et à l'immobilité, ne présentent la même

tendance que parce qu'ils ont reçu au début la même impulsion»[252].

Quoi qu'il en soit de la force ou de la faiblesse de tels arguments,

examinons la division prétendue de l'élan vital originel entre les deux

règnes, _végétal_ et _animal_.

Pour la comprendre, il faudrait tout d'abord connaître les ressemblances

et surtout les différences caractéristiques de la plante avec l'animal.

Malheureusement, aux yeux de M. Bergson, aucun caractère précis ne les

distingue, et toute définition, jusqu'à ce jour, a échoué. Tout au plus

pourra-t-on les distinguer par leur _tendance_ à accentuer trois

caractères plus remarquables[253].

1° Leur _mode d'alimentation_. Les végétaux tirent leur nourriture, en

particulier le carbone et l'azote, directement des substances minérales;

l'animal, des substances végétales et déjà élaborées par la vie. Mais

cette loi souffre des exceptions: ainsi les champignons s'alimentent

comme les animaux, et l'on connaît des plantes insectivores, telles que

le Droséra, la Dionée, la Pinguicula, etc. Il n'en est pas moins vrai

que les végétaux se distinguent des animaux, pris en bloc, par leur

pouvoir de créer de la matière organique aux dépens de l'inorganique.

2° La tendance des végétaux à l'_immobilité_ et des animaux à la

_mobilité_ est une conséquence de leur mode d'alimentation. La plante

n'a pas besoin de se déranger pour se nourrir. Trouvant tout ce qu'il

lui faut autour d'elle dans la terre imbibée de sucs, elle y reste

fixée. L'animal, au contraire, est obligé de chercher sa nourriture, et

partant de se mouvoir pour la trouver. Voilà pourquoi la cellule

végétale s'entoure d'une membrane de cellulose qui la condamne à

l'immobilité, tandis que les animaux supérieurs ont des organes

sensoriels pour reconnaître leur proie, des organes locomoteurs pour la

saisir, et les animaux inférieurs, tels que les Amibes, ont au moins des

pseudopodes qu'ils lancent de divers côtés pour saisir les matières

organiques éparses dans une goutte d'eau. Les exceptions à cette seconde

loi, pas plus qu'à la première, n'empêchent leur généralité

caractéristique.

Mais ces tendances à la fixité ou à la mobilité ne sont encore que des

signes superficiels d'une autre tendance encore plus profonde, la

tendance au réveil ou à l'atrophie de la conscience.

3° Entre la mobilité et la _conscience_, en effet, il y a un rapport

évident. La conscience est-elle cause ou effet de la mobilité? L'un et

l'autre sont vrais. C'est la conscience qui fait mouvoir, mais le

mouvement, à son tour, stimule et développe la conscience, comme

l'absence de mouvement tend à l'atrophier. De ce point de vue, dit M.

Bergson, «nous définirons l'animal par la sensibilité et la conscience

éveillée, le végétal par la conscience endormie et

l'insensibilité»[254].

Et que l'on n'objecte pas que la sensibilité et la mobilité ont pour

condition nécessaire un système nerveux. Autant vaudrait dire qu'un être

vivant qui n'a pas d'estomac est incapable de se nourrir. La vérité est

que le système nerveux est né, comme les autres systèmes, d'une division

du travail. Il ne crée pas la fonction, il la développe seulement en la

portant à son maximum d'intensité et de précision. «C'est dire que le

plus humble organisme est conscient dans la mesure où il se meut

_librement_.»[255] Et voilà pourquoi la plante, qui s'est fixée au sol,

n'a pu se développer dans le sens de l'activité consciente. Mais sa

conscience n'est pas nulle pour cela, elle est seulement endormie. Et,

de même qu'elle peut se réveiller chez certains végétaux qui ont

reconquis leur mobilité et leur liberté--tels que les zoospores des

Algues,--ainsi elle peut s'atrophier et s'endormir chez des animaux

dégénérés en parasites immobiles. Conscience et inconscience n'en

marquent pas moins les deux directions générales et opposées de l'animal

et du végétal[256].

--Inutile d'interrompre ici cette analyse de l'hypothèse bergsonienne

pour en montrer au lecteur le caractère tout _a priori_. Attribuer aux

plantes une conscience--inconsciente--dont elles n'ont jamais donné

aucun signe, ce n'est pas s'appuyer sur des faits, mais sur un système

en l'air et sans aucune base expérimentale. Quant aux prétendus végétaux

mobiles et conscients, il n'y a aucune raison sérieuse de ne pas les

classer parmi les animaux. Aristote a créé pour eux le nom

caractéristique de _zoophytes_, qui leur est resté.

Après cette parenthèse, poursuivons notre exposé de l'évolution

bergsonienne.

L'élan vital s'est donc partagé en un double courant: l'un évolue dans

le sens de l'activité locomotrice et par conséquent d'une conscience de

plus en plus intense, laissant l'autre courant suivre la marche inverse.

Celui-ci crée le monde des plantes; celui-là le monde animal. Mais la

raison de ce partage? Pourquoi cette division en plusieurs règnes, et

même cette division en une multitude d'individus dans chaque règne?

M. Bergson ne peut répondre par l'utilité, la beauté et la grandeur de

ce plan de la création, puisqu'il n'admet pas de plan prévu et voulu. Sa

réponse n'en sera que plus curieuse et plus instructive.

«A la rigueur, dit-il, rien n'empêcherait d'imaginer un individu unique

en lequel, par suite de transformations réparties sur des milliers de

siècles, se serait effectuée l'évolution de la vie. Ou encore, à défaut

d'un individu unique, on pourrait supposer une pluralité d'individus se

succédant en une série unilinéaire.»[257] Pourquoi donc l'évolution

s'est-elle faite sur des lignes divergentes et par l'intermédiaire de

millions d'individus?--C'est que l'élan originel a acquis peu à peu une

multitude de tendances diverses qui ne pouvaient croître sans devenir

incompatibles entre elles et tendre à se séparer en des voies

différentes[258]. Or, parmi ces tendances, il y en avait deux

fondamentales et opposées: l'une vers l'activité, l'autre vers le repos;

l'une vers le «travail», l'autre vers la «paresse». La première a

produit le monde animal, la seconde, le monde végétal.

«Les deux tendances, qui s'impliquaient réciproquement sous une forme

rudimentaire, se sont dissociées en grandissant. De là, le monde des

plantes avec sa fixité et son insensibilité; de là, les animaux avec

leur mobilité et leur conscience. Point n'est besoin, d'ailleurs, pour

expliquer ce dédoublement, de faire intervenir une force mystérieuse. Il

suffit de remarquer que l'être vivant appuie naturellement _vers ce qui

lui est le plus commode_, et que végétaux et animaux _ont opté_ (?),

chacun de leur côté, pour deux genres différents de commodité dans la

manière de se procurer le carbone et l'azote dont ils avaient besoin....

Ce sont deux manières différentes de comprendre le _travail_, ou, si

l'on aime mieux, la _paresse_.... Le même élan qui a porté l'animal à se

donner des nerfs et des centres nerveux a dû aboutir, dans la plante, à

la fonction chlorophyllienne.»[259]

Que cette explication soit ingénieuse, je le veux bien. Mais qu'elle

soit vraiment satisfaisante pour l'esprit, j'en doute fort. Nous dire

que les végétaux et animaux _ont opté, chacun de leur côté_, pour les

formes les plus commodes, c'est les supposer déjà existants au lieu de

nous expliquer leur genèse. Ajouter que la forme animale est _plus

commode_ aux besoins de l'animal, et la forme végétale aux besoins du

végétal, c'est contradictoire à l'hypothèse où il n'y a encore ni animal

ni végétal, et où les besoins sont les mêmes dans l'Elan vital originel.

Que si l'on veut parler de leurs besoins _futurs_, lorsqu'ils seront

devenus plantes ou animaux, cette prévision du futur et cette

merveilleuse adaptation des organes à des besoins futurs prouvent au

contraire la conception d'un plan et la réalisation de ce plan, dont M.

Bergson ne voudrait à aucun prix, et qui pourtant s'impose à celui qui

analyse ce fait d'une évolution sagement prévoyante et adaptant à

l'avance les organismes à leurs besoins futurs.

Allons plus loin, et disons que ces deux tendances à l'action et au

repos s'allient fort bien dans le même être et ne sont pas une cause

suffisante de dédoublement et de divorce. Ce sont deux moitiés du même

programme tour à tour applicables. Et «l'oubli, par chaque règne--animal

et végétal,--d'une des deux moitiés du programme»[260]--que M. Bergson,

sans l'adopter, ne juge pas impossible,--nous paraît au contraire

absolument invraisemblable. Tous les êtres vivants de la nature agissent

et sommeillent tour à tour, et le sommeil des plantes elles-mêmes,

surtout dans leurs périodes d'hibernation, sont des faits élémentaires.

L'explication proposée est donc beaucoup trop raffinée, car elle devient

purement verbale: _verba et voces_.

Il est tellement arbitraire de vouloir caractériser l'animalité par la

tendance à une mobilité de plus en plus haute, et la vie végétative par

une tendance contraire à une fixité et une somnolence de plus en plus

grandes, que les faits et les lois biologiques se montrent réfractaires

à une telle explication. Nous constatons, par exemple, que chaque espèce

bien caractérisée, soit animale, soit végétale, a une tendance

invincible à se conserver, et nullement à varier sans cesse. Si la main

de l'homme leur fait violence par des accouplements contre nature, elles

sont infécondes ou leurs produits hybrides font bien vite retour au type

primitif. Cette loi fondamentale du «retour» révèle bien leur tendance à

la fixité plutôt qu'au perpétuel changement.

Les changements eux-mêmes, lorsqu'ils se produisent accidentellement,

tels que les adaptations au milieu ambiant, ne démontrent pas moins leur

tendance à se conserver les mêmes au prix de quelques légères

concessions de détail. S'ils changent un peu leur forme, c'est pour

conserver leur être et assurer leur durée.

Ce contraste entre la permanence ou la fixité des types et la prétendue

mobilité perpétuelle de l'élan vital qui les porte est difficilement

expliqué par M. Bergson. «On pourrait dire, réplique-t-il, que la vie

tend à agir le plus possible, mais que chaque espèce préfère (?) donner

la plus petite somme possible d'effort.... La vie est une action

toujours grandissante. Mais chacune des espèces à travers lesquelles la

vie passe ne vise qu'à sa commodité. Elle va à ce qui demande le moins

de peine. S'absorbant dans la forme qu'elle va prendre, elle entre dans

un demi-sommeil, où elle ignore à peu près tout le reste de la vie....

Ce sont deux mouvements différents et souvent antagonistes. Le premier

se prolonge dans le second, mais il ne peut s'y prolonger sans _se

distraire_ (?) de sa direction, comme il arriverait à un sauteur, qui,

pour franchir l'obstacle, serait obligé d'en détourner les yeux et de se

regarder lui-même.»[261]

Ainsi la _vie_ tend au changement, et le _vivant_ tend à la permanence;

cependant, la seconde tendance n'est qu'un prolongement de la première,

qui n'a pu ainsi se prolonger _sans se distraire_, et cette

«distraction» l'a changée en tendance contraire. Comprenne qui

pourra!... Pour nous, nous conclurons qu'il y a contradiction flagrante,

non pas au sein de la nature, mais au sein de l'hypothèse bergsonienne.

Et ce n'est pas l'image du «sauteur» et de sa «distraction» qui nous

convaincra du contraire.

Pour cadrer avec les faits biologiques ou ne pas les heurter trop

ouvertement, ce n'est pas seulement des «distractions» accidentelles que

M. Bergson va attribuer à son Elan vital, mais encore des accidents plus

fâcheux, tels que des cas de paralysie, d'hypnose, de maladresse,

d'aliénation, etc. Ecoutons-le: «De bas en haut du monde organisé, c'est

toujours un seul grand effort; mais, le plus souvent, cet effort _tourne

court_, tantôt _paralysé_ par des forces contraires (?), tantôt

_distrait_ de ce qu'il doit faire par ce qu'il fait, _absorbé_ par la

forme qu'il est occupé à prendre, _hypnotisé_ sur elle comme sur un

miroir. Jusque dans ses œuvres les plus parfaites, alors qu'il paraît

avoir triomphé des résistances extérieures (?) et aussi de la sienne

propre (?), il est à la merci de la matérialité qu'il a dû se

donner.»[262]

En vérité, toute cette «imagerie» nous laisse rêveur, sans nous éclairer

même un peu. On se demande quelles sont ces «résistances extérieures»

qui ont pu occasionner tant d'accidents à l'Elan vital, puisqu'il est

_seul_ au monde; comment il peut se dédoubler lui-même pour avoir à

lutter contre sa «résistance propre», comment il peut «se donner une

matérialité» hostile pour se combattre ainsi lui-même. Autant

d'affirmations, autant de mystères!

Nous cherchons avec avidité quelque lumière à la page suivante, et nous

y lisons que tout s'explique facilement par une «différence de rythme».

Voici le procédé:

«La cause profonde de ces dissonances gît dans une irrémédiable

différence de rythme. La vie en général est la mobilité même; les

manifestations particulières de la vie n'acceptent cette mobilité _qu'à

regret_ et _retardent_ constamment sur elle. Celle-là va toujours de

_l'avant_, celles-ci voudraient _piétiner sur place_. L'évolution en

général se ferait autant que possible en ligne droite; chaque évolution

spéciale est un processus circulaire. Comme des tourbillons de poussière

soulevés par le vent qui passe, les vivants tournent sur eux-mêmes,

suspendus au grand souffle de la vie. Ils sont donc relativement stables

et contrefont si bien l'immobilité que nous les traitons comme des

_choses_ plutôt que comme des _progrès_, oubliant que la permanence même

de leurs formes n'est que le dessin d'un mouvement.»[263]

C'est donc toujours ici lu même «imagerie». La lanterne magique y

remplace le raisonnement. Encore n'est-elle pas très bien éclairée.

La vie «en général» et la vie «individuelle et concrète» sont entre

elles comme l'ombre et la réalité. Or, on ne comprend pas que l'ombre ne

suive plus la réalité et puisse avancer ou retarder sur elle. C'est là

une «différence de rythme» invraisemblable. Quant à opposer la vie

«abstraite» et la vie «concrète» pour se donner le spectacle de les voir

aux prises, luttant ensemble, comme deux athlètes différents, c'est

réaliser des abstractions à un degré où l'abus des «entités

scolastiques» n'avait jamais encore atteint.

Quoi qu'il en soit de ces subtilités vertigineuses, il semble que l'Elan

vital, ne luttant que contre lui-même, aurait dû être toujours

vainqueur, comme ces joueurs timorés qui ne jouent ou ne parient qu'avec

eux-mêmes et ne peuvent ainsi jamais perdre. Mais il n'en est rien.

«Chacune des espèces successives que décrivent la paléontologie et la

zoologie fut un _succès_ remporté par la vie.» Et ces succès furent

rares: «L'insuccès apparaît comme la règle, le succès comme exceptionnel

et toujours imparfait. Nous allons voir que des quatre grandes

directions où s'est engagée la vie animale, deux ont conduit à des

impasses.»[264]

En effet, dès que végétaux et animaux se furent séparés de leur souche

commune, le végétal s'endormant dans l'immobilité, l'animal, au

contraire, s'éveillant dans une mobilité de plus en plus parfaite, et

pour cela _marchant à la conquête d'un système nerveux_, le premier

effort du règne animal dut sans doute aboutir à créer des organismes

très simples, semblables à certains de nos vers, et qui furent la souche

commune des Echinodermes, des Mollusques, des Arthropodes et des

Vertébrés.

Mais un danger les guettait, un obstacle faillit arrêter l'essor de

toute la vie animale. Ces premières espèces s'emprisonnèrent dans une

enveloppe plus ou moins dure qui gênait ou paralysait leurs mouvements.

Les Mollusques s'enfermèrent dans une coquille, les Echinodermes dans

une peau dure et calcaire, les Arthropodes dans une carapace; certains

poissons dans une enveloppe osseuse, et cela dans un but de défense pour

se rendre indévorables. Mais cette cuirasse, derrière laquelle l'animal

se mettait à l'abri, le gênait dans ses mouvements et parfois

l'immobilisait, le condamnant pour ainsi dire à un demi-sommeil. C'est

dans cette torpeur que vivent encore nos Mollusques et nos Echinodermes.

Heureusement que les Arthropodes et les Vertébrés ont su échapper à ce

péril, grâce à une «circonstance heureuse» que M. Bergson ne nous

indique pas. C'est à cette «circonstance heureuse» que tient

l'épanouissement actuel des formes les plus hautes de la vie.

Dans ces deux directions, en effet, nous voyons la poussée de la vie

vers le mouvement reprendre le dessus. Les Poissons échangent leur

cuirasse ganoïde pour des écailles qui permettent leur mobilité. Les

insectes se débarrassent de la cuirasse, qui protégeait leurs ancêtres.

C'est leur agilité même qui leur permettra aujourd'hui d'échapper à

leurs ennemis et, au besoin, de prendre l'offensive et d'attaquer pour

se mieux défendre.

Mais l'intérêt particulier ou la plus grande commodité n'est encore

qu'une explication superficielle de la transformation des espèces. La

cause profonde est l'impulsion qui lança la vie dans le monde, et qui,

dans le monde animal menacé de s'assoupir, obtint, sur quelques points

tout au moins, qu'on se réveillât et qu'on allât de l'avant.

Sur les deux voies où s'élevaient les Vertébrés et les Arthropodes, le

développement a consisté dans le progrès du système nerveux

sensori-moteur, qui facilite de plus en plus la variété des mouvements.

Mais cette _marche à la conquête d'un système nerveux_ s'est faite dans

deux directions divergentes. Il suffit d'un coup d'œil jeté sur le

système nerveux des Arthropodes et celui des Vertébrés pour s'en

convaincre[266].

Malgré cette dualité de plan, le progrès consistera toujours à

compliquer les mécanismes du système nerveux, c'est-à-dire à multiplier

les carrefours où s'entre-croisent les voies sensorielles et les voies

motrices pour augmenter avec le nombre des directions possibles du

mouvement la latitude de choix de l'animal; en un mot, à accroître sa

mobilité pour accroître parallèlement son degré de conscience[264].

En effet, «l'être vivant est un centre d'action», et sa perfection ne

peut consister que dans la perfection de son activité motrice, soit

automatique, soit volontaire, à laquelle toutes les autres facultés sont

subordonnées. Voilà pourquoi «l'indépendance des mouvements devient

complète chez l'homme, dont la main peut exécuter n'importe quel

travail»[267].

Mais ce n'est pas là tout le progrès. Derrière le développement

organique et visible de cette activité motrice on devine, un

développement parallèle des deux puissances invisibles d'abord

confondues au sein de l'Elan vital: _l'instinct_ et _l'intelligence_.

* * * * *

Comment définir ces deux nouvelles puissances? M. Bergson nous a déjà

annoncé que toute définition en était impossible. Pour y suppléer, il va

s'appliquer à nous décrire le sens de leur _direction_.

Il semble bien que l'une et l'autre soient des modes de connaissance,

mais tellement opposées qu'elles sont deux natures irréductibles, bien

loin d'être des degrés, supérieur ou inférieur, de la même connaissance.

«L'évolution du règne animal s'est accomplie sur deux voies divergentes

dont l'une allait à l'instinct et l'autre à l'intelligence.... La

différence entre elles n'est pas une différence d'intensité ni plus

généralement de degré, mais de nature.»[269]

Ici, nous sommes heureux de nous trouver d'accord avec M. Bergson et lui

savons gré d'avoir insisté sur ce point capital, malgré toutes les

réserves que nous aurions à faire sur les développements qu'il va nous

donner de sa thèse fondamentale.

Si tant de philosophes ont été tentés de voir dans l'intelligence et

l'instinct des activités de même ordre dont la première serait d'un

degré supérieur à la seconde, alors que ce sont des natures différentes,

c'est que les deux activités, après s'être entre-pénétrées dans l'Elan

vital originel, se retrouvent l'une et l'autre, à la fois, quoique à des

degrés divers, chez tous les animaux. De même qu'on retrouve quelques

degrés bien diminués d'instinct chez l'homme intelligent, on retrouve

aussi quelques faibles degrés d'intelligence dans la brute. Seule, la

proportion diffère.

--Inutile d'ouvrir ici une parenthèse pour montrer l'équivoque de ce mot

intelligence appliqué à la brute. Nous l'avons expliqué ailleurs[267] et

démontré assez longuement. Le lecteur est édifié. Poursuivons notre

analyse:

Il n'y a pas d'intelligence où l'on ne découvre, à côté, des traces

d'instinct; pas d'instinct qui ne soit entouré d'une _frange_

d'intelligence[270]. Et c'est cette frange d'intelligence ou d'instinct

qui a causé tant de méprises. De leur union, on a conclu faussement à

leur identité. En réalité, ils ne s'accompagnent que parce qu'ils se

complètent; et ils ne se complètent que parce qu'ils sont différents.

La vie étant un effort pour obtenir certaines choses de la matière

brute, on ne peut s'étonner que l'instinct et l'intelligence soient deux

méthodes variées et même opposées pour agir sur la matière inerte. Ce

sont deux méthodes de _fabrication_. L'intelligence _est la faculté de

fabriquer des objets artificiels_ (inorganiques), _en particulier des

outils à faire des outils et d'en varier indéfiniment la

fabrication_.--Au contraire, l'instinct est une _faculté d'utiliser et

même de construire des instruments organisés_[271]. Voici les avantages

et les inconvénients de ces deux modes d'activité. L'instinct, trouvant

à sa portée des instruments organiques merveilleux qui se fabriquent et

se réparent eux-mêmes, fait tout de suite, sans apprentissage, avec une

perfection souvent admirable, ce qu'il est appelé à faire. En revanche,

il est nécessairement spécialisé et limité à un objet déterminé.

La philosophie de M. Bergson · 第 13 / 31 段