Ce principe héraclitien du devenir pur ou de l'écoulement perpétuel de

toute chose doit conduire encore plus loin M. Bergson: ce n'est pas

seulement la substance qu'il doit nier, mais jusqu'à la permanence de

ses qualités ou de ses états. Qualités d états ne seront pour lui que

des vues instantanées prises sur le changement perpétuel, et que nous

«solidifions» faussement en leur prêtant une durée quelconque.

«En réalité, le corps change de forme à tout instant--de même pour

l'esprit;--ou plutôt il n'y a pas de forme, puisque la forme est de

l'immobile et que la réalité est mouvement. Ce qui est réel, c'est le

changement continuel de forme: _la forme n'est qu'un instantané pris sur

une transition_. Donc, ici encore, notre perception s'arrange (?) pour

solidifier en images discontinues la continuité fluide du réel. Quand

les images successives ne diffèrent pas trop les unes des autres, nous

les considérons toutes comme l'accroissement ou la diminution d'une

seule image _moyenne_ ou comme la déformation de cette image dans des

sens différents. Et c'est à cette image _moyenne_ que nous pensons quand

nous parlons de l'essence d'une chose ou de la chose elle-même.»[197]

Mais une _image moyenne_ peut-elle nous tenir lieu de la substance et la

remplacer? Nullement, puisqu'elle ne saurait jouer le double rôle,

statique et dynamique, de la substance.

Une image moyenne, en effet, n'est qu'une vue de l'esprit qui est bien

incapable de servir de support ou de substrat aux autres images, je veux

dire aux autres qualités ou états fluides dont nous prendrions des vues

instantanées.

Encore moins peut-elle jouer le rôle d'agent relativement a ces diverses

images. Elle est un effet produit, et nullement une cause productrice,

une source d'où les phénomènes émaneraient.

En sorte que l'explication par une _image moyenne_ n'explique rien

puisqu'elle laisse toujours les attributs sans sujet et les actions sans

agent.

Un exemple va faire saisir clairement notre pensée. Lorsque je dis que

«tel enfant devient un homme», il est clair que je n'attribue nullement

le qualificatif «homme» au sujet «enfant». Et l'absurdité ne serait

nullement diminuée en attribuant «l'image moyenne» de l'homme à «l'image

moyenne» de l'enfant. Ma phrase est donc ellyptique: elle sous-entend le

véritable sujet: tel _être humain_, Pierre, qui était enfant, devient un

homme. Or, cet être humain, qui a revêtu successivement deux figures,

tout en demeurant au fond identique et le même, est précisément ce que

nous avons appelé une _substance_ ou un _être_ dans la plénitude de ce

mot: un _être subsistant_.

M. Bergson est allé au-devant de l'objection et dissimule mal l'embarras

qu'elle lui cause. «Quand nous disons que «l'enfant devient homme»,

écrit-il, gardons-nous de trop approfondir le sens littéral de

l'expression. Nous trouverions que, lorsque nous posons le sujet

«enfant», l'attribut «homme» ne lui convient pas encore, et que, lorsque

nous énonçons l'attribut «homme», il ne s'applique déjà plus au sujet

«enfant». La réalité, qui est la _transition_ de l'enfance à l'âge mûr,

nous a glissé entre les doigts.... La vérité est que, si le langage se

moulait ici sur le réel, nous ne dirions pas: «l'enfant devient homme»,

mais «_il y a devenir_ de l'enfant à l'homme.... «devenir» est un sujet.

Il passe au premier plan. Il est la réalité même....»[198]

En vérité, voilà une explication originale, dont l'esprit humain ne

s'était point encore avisé. Ce n'est plus «monsieur Pierre» qui d'enfant

devient homme, mais «monsieur Devenir», puisqu'il est le sujet et la

seule réalité. Et comme le «devenir» est impersonnel, n'appartenant à

personne--ce que M. Bergson exprime fort bien en disant: «IL Y A

devenir», comme on dit: IL pleut ou IL neige,--concluons que _personne,_

dans ledit changement, n'a passé de l'enfance à l'âge mûr.

Conclusion si contraire à ce sens commun--auquel M. Bergson est le

premier à rendre hommage--qu'elle suffit a réfuter une explication si

excentrique.

* * * * *

Aussi bien ce philosopha lui-même va-t-il faire appel à une théorie

beaucoup plus subtile et profonde, âme de toute la philosophie

bergsonienne, la théorie du Temps ou de la Durée, pour tenter

d'expliquer autrement ce grand fait psychologique de la permanence et de

l'identité personnelle, que notre conscience pose si fermement comme une

barrière infranchissable à tout phénoménisme négateur de la substance.

Nous avons déjà longuement décrit la notion bergsonienne du temps. Il

nous suffit de rappeler ici au lecteur qu'après avoir confondu le

temps--longueur ou mesure de durée--avec la conscience qui dure,

c'est-à-dire confondu le contenant avec son contenu, et la mesure avec

la chose mesurée, il avait été conduit à donner à cette chose elle-même,

à la conscience qui dure, une définition tout à fait nouvelle.

Pour M. Bergson, la durée consciente fait «boule de neige». Le passé,

loin d'être passé, est toujours présent. Et c'est ce grossissement

perpétuel du présent par le passé, augmentant sans cesse en avançant

dans l'avenir, qui va permettre au phénomène de faire fonction de

substance, à la conscience présente de jouer le rôle de personne

toujours identique à elle-même.

Ecoutons l'exposition de ce système par son inventeur lui-même. «La

durée est l'étoffe même de la réalité ... la substance même des

choses ... l'étoffe même de notre vie.»[199] «Mon état d'âme, en avançant

sur la route du temps, s'enfle continuellement de la durée qu'il ramasse

(?); il fait pour ainsi dire boule de neige avec lui-même.... Notre

durée n'est pas un instant qui remplace un instant: il n'y aurait alors

jamais que du présent, pas de prolongement du passé dans l'actuel, pas

d'évolution, pas de durée concrète. La durée est le progrès continu du

passé qui ronge l'avenir et qui gonfle en avançant.... En réalité, le

passé se conserve de lui-même automatiquement. Tout entier, sans doute,

il nous suit à tout instant: ce que nous avons senti, pensé, voulu

depuis notre première enfance est là, penché sur le présent qui va s'y

joindre, pressant contre la porte de la conscience qui voudrait le

laisser dehors.»[200]

«Son passé (de chaque être) se prolonge tout entier dans son présent, y

demeure actuel et agissant. Comprendrait-on autrement qu'il traversât

des phases bien réglées, qu'il changeât d'âge, enfin qu'il eût une

histoire?»[201]

«Nous traînons derrière nous, sans nous en apercevoir, la totalité de

notre passé; mais la mémoire ne verse dans le présent que les deux ou

trois souvenirs qui compléteront par quelque côté notre situation

actuelle.... C'est dans la durée pure que nous nous replongeons, une

durée où le passé, toujours en marche, se grossit sans cesse d'un

présent absolument nouveau.... Que l'action grossisse en avançant,

qu'elle crée au fur et à mesure de son progrès, c'est ce que chacun de

nous constate quand il se regarde agir.»[202]

Inutile de prolonger encore ces citations. Elles suffisent à montrer que

nous n'avons pas trahi la pensée de l'auteur. Et puisqu'il vient de

fuire appel à notre expérience, c'est sur ce terrain de l'observation

que nous porterons le débat.

Certes, tout n'est pas faux dans les descriptions précédentes. Il est

bien vrai, par exemple, que notre durée n'est pas un instant qui

remplace un autre instant. Nous ne sommes pas à chaque instant anéantis

et de nouveau créés, car notre identité personnelle, loin d'être

détruite et remplacée à chaque instant, demeure la même de notre

naissance à notre mort, comme l'observation consciente la plus

élémentaire nous l'atteste avec pleine évidence. Mais ce fait prouve

précisément notre thèse: qu'il y a sous nos actions passagères un agent

qui subsiste toujours identique à lui-même; un être subsistant sous nos

manières d'être multiples et fugitives.

La deuxième observation portera sur un point de la plus haute importance

dans la thèse bergsonienne et non moins facile à vérifier. Le passé,

dit-on, se conserve.--Oui, métaphoriquement, mais sous quelle forme?

Toute la question est là. Hier, j'ai visité Rome et admiré la basilique

de Saint-Pierre. Aujourd'hui, loin de Rome, cette vision si émouvante

demeure bien vive en mon esprit, mais sous une forme toute nouvelle. Ce

n'est plus du réel que mes yeux contemplent, mais une image mentale

gravée dans mon esprit et dans mon cœur que je perçois. En un mot, ce

n'est plus une intuition, mais le souvenir d'une intuition disparue. Or,

cette image mentale, quoiqu'elle rappelle le passé, est vraiment

actuelle et présente. C'est donc du présent, et non du passé, qui

s'ajoute au présent.

Autre exemple: ma jeunesse s'est donc, elle aussi, conservée? dira le

vieillard. Mais quelle amère ironie, alors qu'il ne peut même plus

découvrir en lui l'ombre de sa jeunesse!

Ce qui se conserve n'est donc pas le passé, mais un souvenir du passé.

Cependant, le passé peut laisser des effets qui demeurent plus ou moins

de temps, par exemple, une empreinte, ou encore une accumulation de

matériaux. Ainsi l'animal, en grandissant, conserve plus ou moins la

figure qu'il a reçue et les réserves de matière qui sont un legs du

passé. Nouvelle preuve que tout ne passe pas et qu'il y a aussi du

stable sous le mouvant. Mais un héritage du passé n'est pas le passé

lui-même. Après avoir longtemps grandi et grossi, l'animal finit avec

l'âge par diminuer de poids et de taille: il maigrit, il se rabougrit,

l'homme «redevient en enfance». Après avoir longtemps enroulé son fil et

grossi son peloton, voici que le peloton se déroule. Direz-vous que

c'est le Temps qui revient sur ses pas et remonte à son point de départ?

Il est clair que non, le Temps étant irréversible. Donc, le «peloton» ou

la «boule de neige», ce n'était pas du temps accumulé, du passé mis en

conserve, c'était tout autre chose: un legs matériel du passé.

Le passé, comme tel, n'est donc plus--quoique ses effets puissent

demeurer matériellement et son souvenir être toujours conservé présent à

mon esprit ou à mon cœur,--et partant, le passé qui n'est plus est

incapable de s'ajouter, au présent, de gonfler le présent ou de faire

avec lui boule de neige, pour jouer le rôle de substance. Ce sont là des

métaphores créées pour l'équivoque, des bulles de savon brillantes et

qu'un simple coup d'épingle suffit à dégonfler.

Ce coup d'épingle--nous l'avons déjà vu--a été donné d'une manière

spirituelle et décisive par M. Fouillée: «Ce sera, dit-il, l'originalité

des bergsoniens d'avoir inventé un nouveau _sophisme du chauve._ Les

cheveux de l'homme chauve existent encore, puisqu'il en a l'idée et que

cette idée _opère_ pour l'inciter à faire sur son crâne des lotions

régénératrices; donc, le chauve n'est pas chauve.»[203]

Sous prétexte qu'il y a continuation du passé au présent, on confond le

passé avec le présent. Mais alors le principe de continuité universelle

nous permettrait de tout confondre.

M. Bergson ajoute--et ce sera l'objet de notre troisième

observation--que, non seulement le passé se conserve, mais qu'il se

conserve _tout entier, automatiquement._ Certes, ce n'est pas

l'expérience qui a pu lui inspirer cette théorie. Nous ne saisissons

qu'un trop grand nombre de lacunes et d'oublis dans la trame de notre

passé, surtout le plus lointain; et l'effort si pénible qui nous est

imposé pour retenir ou apprendre par cœur ce que nous avons lu ou

entendu est tout l'opposé d'une facilité spontanée ou automatique.

Ces deux traits sont d'une invraisemblance manifeste, mais l'auteur en a

besoin pour compléter sa notion _a priori_. Si le passé se conserve dans

le présent, en faisant boule de neige, aucune parcelle de ce passé ne

saurait être exceptée, puisqu'il lui suffit d'avoir été pour être

encore. D'autre part, puisque la mémoire n'est plus une faculté ni un

effort de nos puissances, l'enregistrement du passé dans le présent ne

peut se faire _qu'automatiquement_ et sans que notre liberté s'en mêle.

Nous devrions retenir, comme nous devenons vieux, par le seul écoulement

du temps, et malgré nous.

Mais ce n'est pas seulement les faits d'expérience les mieux établis que

contredit la théorie bergsonienne; elle se contredit elle-même. D'une

part, en effet, elle a posé en thèse fondamentale, avec Héraclite, que

_tout passe et rien ne demeure_; d'autre part, par sa théorie du temps

«boule de neige», elle soutient que _tout demeure et que rien ne passe_,

puisque le passé demeure et qu'il s'accroît même sans cesse.

Il faudrait pourtant choisir entre ces deux conceptions opposées et

contradictoires. Que si M. Bergson refuse de choisir et d'en sacrifier

aucune, c'est un aveu manifeste qu'il est indispensable d'ajouter à

l'élément phénoménal qui passe un élément statique qui demeure, si l'on

veut expliquer à la fois la mobilité des phénomènes de conscience et

l'identité permanente du sujet conscient. C'est le triomphe de notre

thèse.

Pour nous, l'élément stable est la source causale d'où rayonnent tous

l'os phénomènes, et l'accord des deux éléments ont ainsi compris comme

un simple rapport de la cause une et permanente à ses effets multiples

et passagers.

Pour M. Bergson, au contraire, c'est le passé qui demeure et s'enroule

avec le présent, c'est donc le passé qui est présent, le mouvant qui est

stable: et la contradiction la plus flagrante est par là même introduite

au sein du système.

Pour la dissimuler au regard des lecteurs moins attentifs, il suffira de

ne jamais mettre en présence les deux thèses contradictoires, mais de

s'en servir tour à tour, suivant les besoins du moment. Veut-on

expliquer la mémoire et la permanence du moi toujours identique à

lui-même, on fera paraître la «boule de neige» et la prétendue

persistance du passé dans le présent. Veut-on expliquer le fond de la

réalité elle-même, soit matérielle, soit spirituelle, aussitôt l'on

enfourche l'autre grand cheval de bataille: tout est fluide et mouvant.

Janus avait aussi deux faces opposées. Celle que nous montre

habituellement le bergsonisme et qui le caractérisera dans l'histoire,

c'est la seconde, celle de la fluidité et de la mobilité essentielle et

universelle de toute existence: _il n'y a pas de choses, il n'y a que

des actions sans agent_. Voyons-en les conséquences à un nouveau point

de vue, celui de la critériologie ou de la distinction du vrai et du

faux.

* * * * *

Après avoir fait évanouir l'être dans un perpétuel et insaisissable

devenir, la philosophie bergsonienne doit, par une conséquence fatale,

ruiner par la base toute science de l'être.

Certes, l'intention de l'auteur n'est pas de ruiner la Vérité. Loin de

là, il la recherche sincèrement, avidement, et nous l'avons entendu

s'écrier: «Et il n'y a pourtant qu'une vérité!»[204] exclamation qui

n'est pas d'un sceptique. Mais les bonnes intentions ne suffisent pas à

enrayer la logique d'un système. Or, nous croyons qu'un système où le

sujet et l'objet de la connaissance sont soumis à  un devenir radical, à

un changement total et perpétuel, aboutit, bon gré, mal gré, à la ruine

de toute science et de toute vérité.

La Vérité, c'est ce qui est; la science est la connaissance de ce qui

est. Mais si ce qui est est essentiellement fuyant et insaisissable,

fuyante et pareillement insaisissable sera la Vérité. Suivant une

comparaison célèbre, «rechercher la vérité ne sera désormais que

poursuivre des oiseaux qui s'envolent». C'est la ruine de toute science

humaine. Cette conséquence inadmissible avait été dénoncée par les

premiers penseurs de la Grèce. Voici en quels termes saisissants Platon

faisait déjà dialoguer sur ce sujet Socrate et Cratyle.

«Si l'être passait incessamment, serait-il possible de dire qu'il existe

et ce qu'il est? Tandis que nous parlons, ne serait-il pas déjà autre,

et n'aurait-il pas perdu sa première forme?--(Cratyle) Nécessairement.

--(Socrate) Or, comment une chose pourrait-elle être, qui ne fut jamais

de la même manière? Car s'il n'y a un moment où elle demeure semblable à

elle-même, il est clair que dans ce moment-là elle ne passe point.... En

outre, une pareille chose ne pourrait être connue par personne. Car,

tandis qu'on s'approcherait pour la connaître, elle deviendrait autre;

de sorte qu'il serait impossible de savoir ce qu'elle est et comment

elle est. Il ne saurait y avoir connaissance d'un objet qui n'a pas de

manière d'être déterminée..... On ne peut pas même dire qu'il puisse y

avoir une connaissance quelconque, si tout change sans cesse et si rien

ne subsiste. Car si cette chose même que nous nommons la connaissance ne

cesse pas d'être la connaissance, la connaissance subsiste et il y a

connaissance. Mais si la forme même de la connaissance vient à changer,

elle se change en une autre forme qui n'est pas celle de la

connaissance, et il n'y a plus connaissance; et si elle change toujours,

il n'y aura jamais de connaissance. Mais si ce qui connaît subsiste, si

ce qui est connu subsiste aussi ... cela ne ressemble guère à cette

mobilité et à ce flux universel dont nous parlions tout à l'heure.»[205]

Dans le _Sophiste_, Platon revient encore sur cette démonstration

capitale pour conclure: «Certes, il faut combattre avec toutes les armes

du raisonnement celui qui (par le mobilisme universel), détruisant la

science, la pensée, l'intelligence, prétend encore pouvoir affirmer

quelque chose de quoi que ce soit.»[206]

C'est donc à la négation de la pensée elle-même que nous conduit la

négation de l'être. Et comme la pensée humaine manifeste son savoir

principalement de deux manières, par la _définition_ et par la

_preuve_--la définition qui indique l'essence d'un objet, la preuve qui

démontre son existence,--nous allons montrer combien gravement sont

atteintes et ruinées ces deux manifestations de la vérité ou de la

science.

* * * * *

_D'abord_, comment donner une _définition_ de ce qui change sans cesse

et qui est le changement par essence? Il est clair que c'est tout à fait

impossible. A peine aurez-vous ouvert la bouche pour essayer une

définition, vous devriez vous arrêter et vous taire, puisque l'objet à

définir aurait déjà changé et ne serait plus le même. En affirmant que

le mouvement est la seule réalité ou que tout est mouvement, la

philosophie nouvelle a donc rendu toute définition impossible.

Cette conséquence s'impose si clairement que M. Bergson, bien loin de la

nier, doit en faire l'aveu. Parlant de la vie, il admet qu'une

définition exacte n'en saurait être formulée, et la raison qu'il en

donne est celle que nous venons d'alléguer nous-mêmes: «Une définition

parfaite ne s'applique qu'à une réalité faite; or, les propriétés

vitales ne sont jamais entièrement réalisées, mais toujours en voie de

réalisation: ce sont moins des _états_ que des _tendances_.»[207] «Ni

l'intelligence ni l'instinct ne se prêtent à des définitions rigides; ce

sont des tendances et non pas des choses faites.... C'est pourquoi,

ajoute-t-il, on ne devra voir dans tout ce qui va suivre qu'un dessin

schématique, où les contours respectifs de l'intelligence et de

l'instinct seront plus accusés qu'il ne le faut et où nous aurons

négligé l'estompage qui vient tout à la fois de l'indécision de chacun

d'eux et de leur empiétement réciproque l'un sur l'autre.... Il sera

toujours aisé de rendre ensuite les formes plus floues, de corriger ce

que le dessin aurait de trop géométrique, enfin de substituer à la

raideur d'un schéma la souplesse de la vie.»[208]

Tel est le secret de la préoccupation constante qu'affecte M. Bergson

d'atténuer ou d'exténuer toutes ses affirmations ou négations,

d'estomper ou de rendre flou tout ce qui aurait le défaut d'être clair

et net, surtout en ce qui concerne le monde vivant. On croirait qu'il a

adopté la maxime célèbre: «Rien n'est vrai que le vague.» Jamais on ne

saura, par exemple, si, à ses yeux, le vivant, même le plus parfait, tel

que l'homme, est _un_ ou _multiple_. L'un et le multiple, dit-il, sont

des catégories qui ne s'appliquent pas aux vivants, ou du moins qu'il

s'avoue incapable de leur appliquer[209].

Mais on aurait grand tort d'en conclure que cette impossibilité de rien

définir nettement est propre au monde de la vie. Elle doit s'appliquer

aussi à la matière brute, et pour la même raison. Déjà n'avons-nous pas

entendu M. Bergson nous dire: «Matière ou esprit, la réalité nous est

apparue comme un perpétuel devenir. Elle se fait ou elle se défait, mais

elle n'est jamais quelque chose de fait.»[210]

Puisqu'il n'y a en elle jamais rien de fait, mais un perpétuel et

insaisissable devenir, il n'y a donc là encore rien de définissable.

Par exemple, la matière est-elle étendue ou inétendue? Elle n'est ni

l'un ni l'autre ou les deux à la fois, car «elle _s'étend_ dans l'espace

sans y être absolument _étendue_». «Elle est l'extra-spatial se

dégradant en spatialité.» «Ainsi, quoiqu'elle se déploie dans le sens de

l'espace, la matière n'y aboutit pas tout à fait.»[211]

Même réponse pour savoir si la matière est ou n'est pas esprit, si elle

est une ou multiple, finie ou infinie, si elle dure ou ne dure pas,

etc.[212].

A cette difficulté extrême--disons impossibilité--pour l'intelligence de

rien définir s'en ajoute une nouvelle du côté de l'intuition. Cette

faculté, dont nous parlerons plus tard, inventée par M. Bergson pour

suppléer aux lacunes de l'intelligence, est censée voir le fond même des

choses, à l'intérieur desquelles elle peut pénétrer. Elle voit donc des

réalités que l'intelligence ne voit pas, mais, ne pouvant les exprimer

qu'avec les catégories de l'intelligence qui ne leur sont plus

applicables--puisqu'elle «transcende toutes les catégories»,--elle reste

muette et sans voix, malgré sa clairvoyance. Elle ne peut donc rien

définir, au moins en langage intelligible, et son témoignage ne peut

qu'ajouter à la nébulosité vague des nouvelles définitions.

Un exemple typique nous est fourni par la fameuse notion bergsonienne du

Temps, déjà rencontrée sur notre chemin. A la notion intellectuelle de

_Temps-longueur de durée_, comprise de tous, savants et ignorants, M.

Bergson oppose celle de _Temps-invention_, que l'intuition, dit-il, lui

a révélée et qu'il définit tour à tour, comme une _force active,

psychique_, comme une _vie_, un _courant de vie_, un _élan vital_, un

_effort,_ une _conscience_, une _supra-conscience,_ une _liberté_, un

_vouloir_, un _choix_, une _intuition_, un _progrès_, une _croissance_

perpétuelle, une _continuité de changements_, une _invention_ de

nouveautés toujours imprévisibles, une _création_ incessante, une

_exigence_ perpétuelle de création;--ou bien encore comme l'_étoffe_

dont toute chose est faite, comme la _substance_ et la _réalité_ même

des choses;--enfin, comme un _accroissement progressif de l'Absolu_, une

_mémoire_, une _prolongation_ du passé dans le présent, etc., etc.[213].

Il est clair que cet amoncellement de notions incompatibles, soit entre

elles, soit avec ce que tout le monde appelle le Temps, transcende

complètement toutes nos catégories intellectuelles; c'est de

l'inintelligible et partant du verbalisme pur: _verba et voces_! Molière

eût appelé cela, très irrévérencieusement, un triple galimatias, ou

l'eût comparé au chapeau d'Arlequin, susceptible des formes les plus

variées et les plus étranges.

Après ces explications, nous ne mettrons plus en doute que la

philosophie du non-être ou du devenir pur a ruiné toute possibilité de

rien définir. Il est même impossible de définir ce devenir par sa

_direction_--comme M. Bergson le suppose[214],--car s'il n'y a plus

rien de fixe et de stable, on ne saurait plus parler, sans se

contredire, de direction fixe et définissable. Tout au plus pourrait-on

parler d'une _direction de la direction elle-même_, et l'on pressent

dans quelle imprécision vague et désespérante nous retombons. C'est la

dissolution de toute netteté dans la pensée, et de la pensée elle-même

qui ne vit que de précision et de clarté.

Si les hommes, disait Leibnitz, s'entendaient pour définir avec

précision ce dont ils parlent, presque toutes leurs discussions

cesseraient.

La philosophie de M. Bergson · 第 11 / 31 段