Le physique est-il du psychique, la matière est-elle de l'esprit

déchu?--Nous l'examinerons plus tard. Pour le moment, nous prenons acte

que c'est bien du «congelé», du «cristallisé» et partant du statique et

de l'inerte. Ce n'est donc pas l'observation ingénue et loyale de la

nature matérielle qui a pu suggérer le contraire à M. Bergson, c'est

seulement son préjugé psychologique qui lui a fait voir du psychique et

du fluent partout, jusqu'au sein de la nature morte et inerte. Ce mirage

n'était qu'un rêve et nullement l'intuition d'un fait réel, car il

contredirait trop audacieusement toutes les observations vulgaires ou

scientifiques.

Du monde de la matière, passons maintenant au monde de l'esprit ou de la

conscience pour examiner si, là encore, l'observation psychologique,

d'ailleurs si pénétrante, de M. Bergson ne serait pas prise en défaut,

comme gravement incomplète.

C'est dans le domaine de la vie, en effet, que le défenseur du devenir

pur prend des airs de triomphe et de défi. Il semble être là chez lui,

maître de la place, à l'abri de toute attaque sérieuse. Ecoutons sa

brillante analyse du «courant de la vie» consciente:

«Sensations, sentiments, volitions, représentations, voilà les

modifications entre lesquelles mon existence se partage et qui la

colorent tour à tour. Je change donc sans cesse. Mais ce n'est pas assez

dire. Le changement est bien plus radical qu'on ne le croirait d'abord.

Je parle, en effet, de chacun de mes états comme s'il formait un bloc.

Je dis bien que je change, mais le changement m'a l'air de résider dans

le passage d'un état à l'état suivant: de chaque état, pris à part,

j'aime à croire qu'il reste ce qu'il est pendant tout le temps qu'il se

produit. Pourtant, un léger effort d'attention me révélerait qu'il n'y a

pas d'affection, pas de représentation, pas de volition qui ne se

modifie à tout moment; si un état d'âme cessait de varier, sa durée

cesserait de couler. Prenons le plus stable des états internes, la

perception visuelle d'un objet extérieur immobile. L'objet a beau rester

le même, j'ai beau le regarder du même côté, sous le même angle, au même

jour: la vision que j'en ai n'en diffère pas moins de celle que je viens

d'avoir, quand ce ne serait que parce qu'elle a vieilli d'un instant....

La vérité est qu'on change sans cesse et que l'état lui-même est déjà du

changement.... Où il n'y a qu'une pente douce, nous croyons apercevoir,

en suivant la ligne brisée de nos actes d'attention, les marches d'un

escalier. Il est vrai que notre vie psychologique est pleine

d'imprévu.... ce sont des coups de cymbales qui éclatent de loin en loin

dans la symphonie. Notre attention se fixe sur eux parce qu'ils

l'intéressent davantage, mais chacun d'eux est porté par la masse fluide

de notre existence psychologique tout entière. Chacun d'eux n'est que le

point le mieux éclairé d'une zone mouvante, etc.»[186]

A cette description psychologique si fine et si nuancée, nous allons

reprocher de manquer de nuance et de finesse. Lorsque le peintre fixe

attentivement son modèle pendant plusieurs secondes, direz-vous que ce

regard n'est plus le même de la première à la troisième seconde,

uniquement parce qu'il a vieilli ou que le modèle lui-même a vieilli?

Lorsque je fais un jugement en accouplant un second terme à un premier,

ou bien un raisonnement en unissant trois propositions: majeure, mineure

et conclusion, direz-vous que le jugement a changé parce que j'ai

vieilli en passant d'un premier terme à un second, ou que mon

raisonnement n'est plus le même arrivé à la conclusion, parce que je

suis plus vieux qu'au moment où je posais les prémisses?

En vérité, ce n'est pas seulement le bon sens que choqueraient de

pareilles subtilités, mais l'analyse psychologique elle-même. Une chose

est toujours la même lorsqu'elle ne change qu'accidentellement, surtout

lorsque ce changement accidentel est insensible ou infinitésimal. Est-ce

que je change de personne parce que je marche ou que je me promène?

Il faut donc savoir distinguer, soit dans un être, soit même dans une

manière d'être, ce qui est l'essence ou ce qui n'est qu'accidentel. Et

c'est cette distinction--si élémentaire pourtant--que M. Bergson, malgré

toute sa finesse, a oublié de faire.

Nous en concluons que sensations, sentiments, volitions, représentations

peuvent se prolonger en demeurant les mêmes, lorsqu'ils ne subissent que

des variations accidentelles, surtout des variations imperceptibles.

Soutenir le contraire, soutenir que la moindre durée les change au point

qu'ils ne sont plus les mêmes, ce serait rendre leur existence même

impossible, car toute sensation exige un _minima_ de temps, c'est-à-dire

une certaine épaisseur de durée, une sensation absolument instantanée

étant impossible, comme tous les psychologues en conviennent

unanimement, sans en excepter M. Bergson.

Au demeurant, soyons plus généreux, et accordons que tous nos phénomènes

de conscience, variant sans cesse, sont dans un perpétuel écoulement.

Nous n'avons encore là qu'une moitié de l'observation psychologique.

Oublier l'autre moitié serait une omission des plus graves. Nous sommes

à la fois changeants et identiques à nous-mêmes: tel est le témoignage

essentiel de nos consciences.

Oui, l'homme «passe», mais sans passer tout entier; et ce qui passe en

nous n'est sûrement ni l'essentiel ni le plus important de nous-mêmes.

D'abord, il y a une _orientation_ stable de la vie qui ne passe pas. La

tendance à l'être, au bien-être, au plus-être, au rayonnement et à la

multiplication de l'être, est une loi universelle, et la biologie nous

montre partout, à tous les degrés de la vie, la fixité invariable de

cette loi.

Mais descendons au plus profond de nos consciences, nous y découvrirons

la permanence de notre _identité personnelle_, à travers tous les âges

et toutes les vicissitudes de notre vie. C'est là la contre-partie

nécessaire du flux perpétuel des phénomènes. Le changement n'était qu'à

la surface, le fond est demeuré le même.

Une analyse plus minutieuse de ce fait nous montre que dans la série des

sentiments, pensées ou vouloirs, qui composent le «courant de la

conscience», chaque partie est attachée aux autres parties par un

élément commun à toutes, car toutes sont _à moi_ et viennent _de moi_.

Or, cet élément, puisqu'il est commun à tous les termes successifs de la

série, est quelque chose de stable et de permanent. Nous l'appelons le

moi-agent, dont l'unité produit à la fois l'unité et la multiplicité des

opérations de nos consciences. Que si vous supprimez cette source

permanente de multiplicité et d'unité, les parties de la série se

désagrègent, retombent en poussière atomique, et le fait qu'elles se

connaissent mutuellement, comme passées, présentes ou à venir, devient

un paradoxe incompréhensible.

M. Bergson nous réplique que le passé, le présent et le futur se

tiennent comme un tout indivisible, comparable à une mélodie; et il

revient dans tous ses ouvrages sur cette comparaison.[187]

Mais cette métaphore est trompeuse. Jamais il n'y aurait unité de phrase

musicale sans l'unité et la permanence de l'esprit qui la compose ou qui

l'écoute, sans la mémoire qui en retient les notes et en fait la

synthèse. La mélodie suppose donc la permanence et l'identité du

moi-agent, bien loin de les remplacer.

Il y a donc sous les phénomènes passagers un noumène stable, sous le

mouvant, un élément fixe et immobile, ce que les Grecs avaient appelé τὸ

ὑποκείμενον, et les Latins _sub-stantia, substance_, qui est l'être

proprement dit, parce qu'il _est_ tandis que le phénomène devient, il

dure tandis que tout le reste passe.

Or, M. Bergson rejette la substance; il est phénoméniste pur, et c'est

sur ce point que son analyse psychologique nous paraît autrement,

défectueuse et incomplète. La gravité même de cette lacune va nous

demander une étude critique plus attentive. Jusqu'ici nous avons montré

que, sous le mouvant, il y a un élément stable; il nous faut expliquer

maintenant la nature et le rôle de cet élément foncier de l'être, qui

est l'être lui-même, les phénomènes n'en étant que la manifestation et

le rayonnement.

* * * * *

Ceux qui nient la substance--il s'en trouve même parmi les philosophes

chrétiens--la nient parce qu'ils ne la comprennent pas. Aussi

émettent-ils à son sujet les idées les plus fausses, parfois les plus

grotesques. Avant de les réfuter, nous croyons utile de rappeler

brièvement au lecteur la vraie notion classique de la substance, si

oubliée de nos contemporains. Elle préparera utilement les voies à notre

discussion, en écartant tous les malentendus qu'on accumule à son sujet.

Nous pourrions définir la substance: _l'être ou la réalité qui soutient

ses manières d'être et les produit_. De là une double fonction de cet

être par rapport à ses manières d'être: fonction _statique_ et

_dynamique_.

Dans le _premier rôle_, la substance est le sujet d'inhérence, le

substratum, τὸ ύποκείμενον, des phénomènes ou accidents. Ainsi, la

blancheur est inhérente à cette feuille de papier qui joue le rôle de

substratum par rapport à la blancheur. Cette qualité, en effet, ne peut

demeurer en l'air sans être soutenue par rien; elle a besoin d'un sujet

d'inhérence, tandis que le papier subsiste sans aucun sujet d'inhérence.

Tel est le sens de la formule classique: la substance subsiste en

elle-même et non dans un autre; l'accident ne subsiste que dans un autre

et non en lui-même, aussi est-il bien moins un être qu'une manière

d'être, un être dérivé _ens-entis_.

Et ce que nous disons de la blancheur par rapport au papier se dit de

tous les autres attributs par rapport à leur sujet, par exemple, de tous

les états psychologiques par rapport au moi conscient.

Le _second rôle_ de la substance, le plus important est d'être la source

des accidents ou le principe producteur des phénomènes qui en émanent

comme de leur cause efficiente. De l'aveu unanime de tous les

péripatéticiens et scolastiques, les qualités d'un objet ne sont que le

rayonnement et la manifestation de son être[188]. Le mode d'être vient

de la nature de l'être, et celui-ci agit comme il est. Et c'est

précisément ce rôle dynamique de la substance par rapport à ses

phénomènes qui nous explique sa fonction statique.

Pourquoi, en effet, la substance doit-elle demeurer sous les phénomènes?

Parce qu'elle les produit--d'une manière ou d'une autre,--et qu'il est

bien impossible de ne pas supposer un agent sous l'action produite, une

cause derrière l'effet qui en émane, un noumène sous sa manifestation

phénoménale, en un mot, une source de chaleur ou de lumière sous leur

rayonnement.

En outre, qu'est-ce qui fait le _lien_ ou l'unité des multiples

phénomènes dans le même être? C'est l'unité même de celle source

profonde ou de cette cause essentielle d'où ils émanent dans chacun des

êtres individuels. Sans l'unité et la permanence de cet agent qui

subsiste en moi, par exemple, et qui n'est autre que moi-même, l'unité

et la continuité de mon propre devenir seraient brisées. Je ne

trouverais plus en ma conscience qu'une poussière de phénomènes

disparates et sans lien: l'unité même de ma conscience se serait

évanouie.

M. Bergson et tous les autres phénoménistes font donc preuve de

réflexion insuffisante, lorsqu'ils traitent de vide ou d'inintelligible

la notion de substance. Son rôle à l'égard de ses phénomènes est

clairement indiqué dans le rapport de la cause à l'effet ou de la

puissance à l'acte. C'est donc défigurer entièrement noire pensée de

dire que la substance serait pour nous un fil artificiel par lequel nous

unirions les phénomènes comme on enfile les perles d'un collier[189].

L'inintelligence est ici complète et le facile triomphe contre des

chimères ainsi forgées de toutes pièces, bien peu glorieux.

Au surplus, ce n'est pas seulement la notion de substance que nous

devons mettre en lumière, mais encore sa réalité et son existence. Nous

avons dû sans doute l'expérimenter, d'une manière consciente ou

inconsciente, puisque nous en avons l'idée, toutes nos idées venant par

abstraction de l'expérience concrète. Or, celle expérience, soit

interne, soit externe, il nous est facile de la reconstituer.

En effet, au dedans de nous-mêmes, il est facile de saisir très

clairement la réalité du _moi_, c'est-à-dire d'une réalité jouissant,

par rapport aux phénomènes, de la double fonction des substances,

statique et dynamique.

_a_) Le moi conscient se perçoit d'abord lui-même comme un _sujet_ un et

permanent sous le flux continuel de ses pensées, de ses sentiments, de

ses volitions. Il lui suffit pour cela de comparer les souvenirs qu'il

conserve de ces faits multiples et transitoires avec ce principe d'unité

et de permanence qu'il sent au dedans de lui-même. En effet, je ne coule

pas avec mes pensées; sans m'en isoler, je me distingue d'elles; en les

produisant, je ne me perds pas en elles. Elles sont des attributs

passagers dont je suis le sujet permanent.

_b_) Le moi se perçoit en même temps comme le principe _producteur_ de

ces phénomènes, notamment lorsqu'il fait un effort d'attention ou de

volonté libre. Et jamais il n'a conscience d'une pensée ou d'un acte de

volonté séparé de l'agent qui pense ou qui veut en nous.

Prenons un exemple: Je suis déjà vieux, mais je me souviens fort bien

d'avoir été petit enfant, jeune homme et homme fait. Or, sous ces trois

groupes de changements, qui en résument une multitude, je sens et je

comprends que je suis resté au fond le même individu, le même être ou la

même personne, c'est-à-dire le même _principe subsistant_ d'actions ou

de passions auquel je rapporte tous les mérites et démérites, tous les

événements actifs et passifs de ma vie entière.

Nier l'identité ou la persévérance inaltérable de notre _moi_ dans sa

source profonde nous conduirait d'ailleurs à l'absurde.

Comment, en effet, me souviendrai-je du passé, si le _moi_ qui en fut

l'acteur ou le témoin, au lieu de rester identique à lui-même pendant

toute une vie, changeait d'être à chaque instant? D'où le dilemme

suivant: ou mon être que j'appelle _moi_ subsiste depuis ma naissance,

ou je ne me souviens de rien!

Cependant, ce n'est pas seulement par des raisonnements, c'est par une

intuition immédiate que nous saisissons, sous les phénomènes qui

passent, le moi, l'être qui agit en nous et qui demeure _un_ et le

_même_ sous tous les changements de surface.

Quoi qu'en disent nos contemporains, ce n'est pas seulement des

phénomènes de _vie_ et des sensations vitales que nous saisissons dans

nos consciences, mais encore et surtout _le vivant_, le sujet qui pense

et qui vit en nous. La cénestésie, ou le sens de la vie, n'épuise pas la

conscience qui atteint jusqu'au sujet agissant et vivant.

En effet, par la conscience, je me saisis moi-même avec mon action, car

l'action est inséparable de l'agent. Je me sens agir, penser, vouloir.

Et c'est pour cela que je dis: _ma_ pensée, _mon_ action, au lieu de

dire: _votre_ pensée, _votre_ action, ou bien encore, sous une forme

impersonnelle: _une_ pensée, _une_ action. Voilà le fait de conscience.

Aussitôt, dans ce fait sensible, mon intelligence a perçu l'être, mon

être, ce principe qui, dans le sentiment de l'effort personnel, déploie

si clairement son opération en passant de la puissance à l'acte.

Ainsi, du premier coup, ma conscience a pris contact avec l'être réel

que je suis, avec le principe ou la cause vivante qui sent, pense et

veut en moi.

Supposez, au contraire, qu'au lieu d'atteindre l'agent à travers son

action, je ne puisse saisir que l'action elle-même sans comprendre la

source d'où elle émane; supposez que je ne puisse atteindre que le

phénomène de la pensée séparé de celui qui pense ou qui agit en moi.

Désormais, je ne puis conclure avec Descartes: je pense, donc je suis un

être: _cogito ergo sum_; je dois dire seulement: donc, _je suis une

pensée_. Encore cette conclusion serait-elle excessive. Ne saisissant

qu'une pensée sans voir la relation, désormais inconnue, avec l'agent

qui produit la pensée, je ne puis plus dire JE pense, mais seulement ON

pense, comme on dit impersonnellement: IL pleut ou IL neige! En sorte

qu'il n'y aurait plus personne en moi!

Pour éviter une conclusion si absurde, il faut donc reconnaître que nous

saisissons par la conscience, non seulement nos propres opérations, mais

encore l'agent qui les produit et qui dit _moi_! C'est ce principe

permanent que nous avons appelé la substance, notre âme, quelle qu'en

soit d'ailleurs la nature, matérielle ou spirituelle, que nous n'avons

pas à étudier ici.

Ne pouvant nier directement le témoignage si clair de leur conscience ni

étouffer sa voix, nos adversaires s'appliquent à contester sa valeur.

Taine, par exemple, n'en parle qu'avec dédain et le traite _d'illusion

métaphysique._

«Le moi, écrit-il, n'est qu'une entité verbale et un fantôme

métaphysique. Ce quelque chose d'intime ... on le voit s'évanouir et

rentrer dans la région des mots.... Il ne reste de nous que nos

événements, nos mots.... Il ne reste de nous que nos événements,

sensations, images, souvenirs, idées: ce sont eux qui constituent notre

être.»[190] Et il appelle notre moi «_la_ FILE de nos événements» de

conscience.

Voici la partie la plus célèbre de son argumentation. L'illusion de

l'esprit, d'après M. Taine, «serait semblable à celle d'un homme qui,

pour mieux connaître une longue planche, l'aurait divisée en triangles,

en losanges, en carrés, tous marqués à la craie, et qui dirait en

parcourant tour à tour les divisions de sa planche: cette planche est

ici un carré, tout à l'heure elle éluit un losange, là-bas elle sera un

triangle; j'ai beau avancer, reculer, me rappeler le passé, prévoir

l'avenir, je trouve toujours la planche invariable, identique, unique,

pendant que ses divisions varient; donc elle en diffère, elle est un

être distinct et subsistant, c'est-à-dire une substance indépendante,

dont les losanges, les triangles et les carrés ne sont que les états

successifs. Par une illusion d'optique, cet homme crée une substance

vide qui est la _planche en soi_. Par une illusion d'optique semblable,

nous créons une substance vide qui est le _moi_ pris en lui-même. De

même que la planche n'est que la série continue de ses divisions

successives, de même le moi n'est que la trame continue de ses

événements successifs»[191].

Le lecteur un peu exercé n'aura pas de peine à découvrir le sophisme qui

se cache sous ces images. La planche et ses divisions sont entre elles

dans le rapport du tout à ses parties, tandis que le moi et ses

opérations sont dans le rapport de cause à effets. S'il est clair que la

collection des parties de la planche ne soit pas distincte du tout, il

n'est pas moins évident que la collection des effets est distincte de

leur cause.

La confusion de Taine est donc manifeste; son erreur est de vouloir

faire des effets une partie de la cause, des opérations une partie de

l'agent qui opère. Non, l'âme n'est pas la collection ou la file des

phénomènes de conscience, mais la cause qui les produit en nous. Comme

nous l'avons déjà dit, les phénomènes passent et leur cause demeure

identique à elle-même; on ne saurait donc les confondre[192].

Cette confusion, du reste, nous conduirait aux conclusions les plus

absurdes. Non seulement notre identité personnelle serait détruite à

chaque instant, puisque à chaque instant nos pensées, nos sensations,

nos volitions se succèdent et passent; non seulement notre mémoire--nous

l'avons vu--serait rendue impossible, puisque le témoin du passé

s'évanouirait à chaque instant; mais la _file_ elle-même de nos

événements s'arrêterait. En effet, supposons trois idées qui devraient

se suivre dans la proposition suivante: _l'homme est mortel_. Ce n'est

pas la première idée, _homme_, qui peut produire la seconde, _est_, ni

la seconde qui peut produire la troisième, _mortel_; la file sera donc

arrêtée si vous avez supprimé le moteur central de la pensée, l'âme. De

même, supposez trois sentiments hétérogènes et successifs: _amour,

haine, espérance_. Ce n'est pas l'amour qui produit la haine ni la haine

qui peut produire l'espérance. Il faut donc rétablir le moteur central,

l'âme, qui nous fera passer par ces trois phases du sentiment, si vous

ne voulez pas que leur _file_ soit rendue impossible.

Que diriez-vous d'un observateur assez superficiel pour définir une

montre ou une horloge: la _file_ des mouvements ou des tours d'aiguilles

sur un cadran, sans faire aucune mention du ressort invisible qui les

fait tourner? ou qui croirait naïvement que c'est le premier tour

d'aiguille qui cause le second, le second qui cause le troisième, ainsi

de suite, en sorte que la causalité d'un ressort intérieur serait à ses

yeux «une hypothèse superflue»? Eh bien! ce rêveur ne serait pas plus

aveugle ni plus systématique que nos phénoménistes ne voulant voir dans

la conscience que la file des événements dont elle est le théâtre, et

négligeant l'agent qui les produit.

Cet agent, nous l'appelons l'âme ou le moi. Le fait de son existence et

de son opération incessante en nous est d'une évidence tellement

primordiale que, pour ne pas vouloir le constater, il faudrait avoir bu

à longs traits dans la coupe des utopies idéalistes et délirantes de la

Germanie. Du fond de nos consciences s'élèvera toujours le cri du bon

sens et de l'évidence: JE suis, JE pense, J'agis! Toutes les subtilités

du phénoménisme s'évanouissent comme une ombre devant la splendeur de

cette simple affirmation.

Il ne faut donc pas croire ceux qui répètent, après Kant, que l'être ou

le noumène, comme ils disent, est situé en dehors et au delà du monde

phénoménal. Il lui est présent, au contraire, et c'est dans le phénomène

même que nous le découvrons, parce que l'action, toujours inséparable de

l'agent, nous le manifeste, bien loin de nous le cacher. Si le phénomène

est essentiellement ce qui _apparaît_, il faut bien que l'agent

apparaisse avec son action, en elle et par elle: impossible de saisir

l'un sans l'autre. Du reste, l'idée de moi-agent n'est pas innée; donc

elle est expérimentale.

Voilà pourquoi les Docteurs de l'Ecole sont unanimes à faire de l'être

concret et substantiel l'objet véritable du sens _intime_, quoique ce

soit, _per accidens_, puisqu'il n'est saisi qu'à travers son action et

par son action. Seule, la _nature_ de l'être n'est découverte que par le

raisonnement; mais son existence est objet d'une simple perception.

L'être concret est aussi l'objet de l'_intelligence_. Objet direct pour

Scot et Suarez; objet indirect pour saint Thomas, d'après lequel

l'intelligence saisirait d'abord l'abstrait et puis seulement le concret

par un retour ou une réflexion sur la chose abstraite. Mais, dans les

deux hypothèses, l'être concret est bien un objet d'intuition, soit pour

les sens, soit pour l'intelligence, et non pas objet d'une foi aveugle,

comme certains le répètent faussement.

* * * * *

Tel est l'exposé succinct de la doctrine traditionnelle sur la

_substance_. Il sera curieux et instructif de mettre en parallèle celle

de M. Bergson: espérons que du contraste jaillira la lumière.

D'abord, il n'hésite point à affirmer cette thèse inintelligible qu'il y

a des actions sans agent, des mouvements sans chose mue, des attributs

sans sujet, des manières d'être sans être[193]. «En vain, dit-il, on

cherche ici, sous le changement, la chose qui change: c'est toujours

provisoirement, et pour _satisfaire notre imagination_, que nous

attachons le mouvement à un mobile. Le mobile fuit sans cesse sous le

regard de la science, celle-ci n'a jamais affaire qu'à la

mobilité.»[194] Et il répète à satiété dans tout son ouvrage: «Il n'y a

pas de choses, il n'y a que des actions.»[195]

Quelle preuve donne-t-il d'une assertion si renversante pour le sens

commun? Il n'en donne aucune. Il lui suffit d'un geste de mépris pour

«ces choses _énormes_ qui s'appellent la Substance, l'Attribut et le

Mode»[196] Il faut donc le croire sur parole. Puisqu'il a posé en

principe, avec Héraclite, que «tout s'écoule et que rien ne demeure», il

faut bien conclure, malgré l'évidence contraire, que la substance qui

demeure n'est qu'illusion, forgée pour «satisfaire notre imagination»,

alors que nous l'admettons, soit pour satisfaire aux exigences de notre

raison qui se refuse obstinément à comprendre une action sans agent,

soit aussi pour satisfaire au témoignage de notre conscience qui affirme

si énergiquement l'identité et la permanence de notre moi agissant, sous

le flot mobile de ses actions ou de ses passions.

La philosophie de M. Bergson · 第 10 / 31 段