Après avoir pris la peine d'exposer très longuement les quatre fameux

arguments de Zénon contre la possibilité du mouvement et en avoir

démontré victorieusement l'inanité sophistique[167], Aristote s'est

surtout élevé avec force contre le procédé et la méthode _a priori_ qui

les avait inspirés. Il n'hésite pas à traiter de «raisonneurs insensés»

ceux qui osent nier les faits les mieux constatés, sous prétexte qu'on

ne peut les comprendre et qu'ils sont obscurs pour la raison. Ne se fier

qu'au raisonnement, ajoute-t-il, et mépriser l'évidence des sens, loin

d'être la marque d'un esprit fort, est le signe certain d'une faiblesse

d'esprit, _infirmitas quædam cogitationis est_: άρρωστία τίς έστι

διανοίας[168].

A ce trait, il est aisé de reconnaître l'adversaire irréductible des

théories purement spéculatives et le fondateur de la méthode

d'observation qui caractérise la philosophie péripatéticienne et

scolastique.

La _seconde_ solution, qui se pince aux antipodes de la première, est

celle d'Héraclite. Tandis que Zénon nie la réalité du mouvement,

celui-ci soutient qu'il est la _seule_ réalité, _toute_ la réalité.

Zénon niait le témoignage des sens pour mieux rehausser celui de la

raison; il niait le mouvant qui est un non-être en train de devenir,

pour mieux affirmer ce qui est, l'être qui demeure sous le tourbillon

des phénomènes qui passent. Héraclite suit la marche diamétralement

opposée. Cet ancêtre de l'antiintellectualisme suspecte déjà le

témoignage de la raison pour ne se fier qu'à l'observation positive des

sens; il nie l'être qui demeure pour ne reconnaître que le mouvant qui

passe. Pour lui, l'être n'est pas; le mouvement, le devenir--qui est un

non-être en train de se faire et ne sera jamais fait--est la seule

existence perpétuellement changeante et insaisissable. C'est la

philosophie du non-être.

Entre ces deux solutions extrêmes, se place celle d'Aristote, qui vient

les concilier dans une opinion moyenne. Pourquoi ne se fier qu'aux sens

ou à la raison seulement au lieu de se fier aux deux à la fois, puisque

la nature nous a également pourvus de ces deux instruments de

connaissance? Pourquoi ne pas admettre en même temps le _mouvement_ et

l'_être_ en mouvement?

Bien loin de s'exclure, les deux notions s'appellent et s'exigent

mutuellement parce qu'elles se complètent. Une action sans un agent

serait inintelligible, de même qu'une passion sans un patient, un

mouvement sans un mobile, un changement sans un objet qui change, un

attribut sans sujet, une manière d'être sans être. Le phénomène n'est

donc que la manifestation de l'être; le dynamique ou le mouvant n'est

que le rayonnement du statique et du stable; l'effet qui passe un

produit de la cause qui subsiste.

L'être est donc conçu par Aristote dans deux états différents, soit dans

son épanouissement dynamique, _en acte_, ἐντελέχεία, soit dans sa

concentration en germe ou _en puissance_, δύναμις, et le passage de la

puissance à l'acte s'appelle le mouvement ou changement, κίνησις: c'est

le _devenir en marche_.

L'explication du mouvement est ainsi complète, puisqu'aucun des deux

éléments du problème n'est omis. L'être qui se meut ou qui est mû était

nié par Héraclite; son mouvement lui-même était nié par Zénon. Ici, les

deux données sont également reconnues et réunies dans une raisonnable

synthèse.

C'est le progrès où l'épanouissement de la puissance en acte, du germe

en végétal ou animal, par exemple, qui constitue le mouvement évolutif;

et ce fait n'est pas illusoire mais très réel, car il y a sans cesse du

nouveau en ce monde, et non pas seulement des combinaisons nouvelles de

parties anciennes; c'est un progrès véritable dans le développement de

l'être que nous constatons[169].

Or, de ces trois solutions, quelle sera la préférée de M. Bergson? Ce

n'est pas la première, assurément, celle de Zénon et des mécanistes

cartésiens, pour lesquels «tout est donné» dès le commencement, du

monde, puisqu'à leurs yeux il ne se produit rien de nouveau dans l'être,

mais seulement des combinaisons nouvelles d'êtres entre eux. On ne

saurait trop féliciter M. Bergson de l'énergie--je dirai presque de

l'acharnement--qu'il met à tout propos pour combattre, sous toutes ses

formes, une erreur si contraire à l'observation la plus élémentaire.

Cette réfutation du mécanisme et des théories atomistiques sera sûrement

la meilleure partie de ses travaux.

Ce n'est pas davantage la troisième solution qu'il accepte, celle

d'Aristote, qu'il semble connaître bien peu, car il défigure; les

notions d'acte et de puissance au point de les rendre grotesques. En

cela, je ne parle pas seulement de l'_Acte pur_ d'Aristote que M.

Bergson compare faussement aux Idées platoniciennes «ramassées en

boule»[170], mais encore de la Puissance qu'il confond avec la

_matière_. La matière, l'ύλη des Péripatéticiens, ne désigne nullement

le Devenir; ni le _Devenir latent_ ou puissance, δύναμίς;, ni le

_Devenir en marche_ ou mouvement, κίνησις. Elle n'est que le sujet

passif du Devenir, tandis que la forme en est le sujet actif. Nous avons

déjà relevé chez d'autres auteurs contemporains[171] la même confusion

qui, pour être répétée de confiance, n'en est pas moins une confusion

regrettable.

A cette première méprise, M. Bergson en ajoute une seconde encore plus

grave en imaginant que «la matière aristotélicienne est un _zéro

métaphysique_ qui, accolé à l'Idée comme le zéro arithmétique à l'unité,

la multiplie dans l'espace et le temps.... C'est donc, dit-il, du

négatif, ou tout au plus du zéro, qu'il faudra ajouter aux Idées pour

obtenir le changement»[172].

Certes, cette explication du changement ou mouvement est grotesque et

absurde, mais ce n'est ni celle de l'Ecole ni la nôtre. Et le passage de

la puissance à l'acte, du germe à la plante, de l'œuf au poussin, ne

ressemble en rien à la prétendue addition d'un zéro à une idée.

Si mal comprise, il n'est plus étonnant que la troisième solution n'ait

pas eu les faveurs de M. Bergson. On ne peut préférer ce que l'on

ignore: _ignoti nulla cupido._ S'il n'a pas trouvé l'occasion d'exposer

ni de discuter, même brièvement, la grande théorie aristotélicienne du

changement ou de l'évolution dans un gros volume tout consacré à

l'évolution, nous ne pouvons l'attribuer à un oubli, encore moins à un

dédain méprisant, mais à une simple lacune de son érudition

philosophique[173].

Il ne restait donc plus au choix de M. Bergson que la deuxième solution,

celle d'Héraclite, qui tient une si petite place dans l'histoire de la

pensée humaine, puisqu'elle semblait éclipsée et disparue, sans aucun

représentant notoire, depuis le siècle de Périclès jusqu'au jour où

Hegel essaya, sans grand succès d'ailleurs, de la reprendre et de la

restaurer. L'école bergsonienne sera-t-elle plus heureuse dans cette

restauration? Le lecteur en jugera après l'exposé très succinct que nous

allons lui faire des difficultés--disons même des impossibilités--où

elle doit venir se heurter fatalement.

* * * * *

D'abord, que telle soit bien la pensée de M. Bergson et qu'il se soit

rallié a la philosophie héraclitienne du devenir pur, cela ne saurait

faire aucun doute. Tout son système est fondé sur la négation de la

catégorie de _chose_ ou d'être stable et permanent, qu'il remplace par

un flux perpétuel et un devenir incessant.

«Matière ou esprit, écrit-il, la réalité nous est apparue comme un

perpétuel devenir. Elle se fait ou elle se défait, mais elle n'est

jamais quelque chose de fait. Telle est l'intuition que nous avons de

l'esprit quand nous écartons le voile qui s'interpose entre notre

conscience et nous. Voilà aussi ce que l'intelligence et les sens

eux-mêmes nous montreraient de la matière, s'ils en obtenaient une

représentation immédiate et désintéressée.»[174]

Dès les premières pages de l'_Evolution créatrice_, l'auteur avait posé

sa thèse encore plus nettement en se demandant «quel est le sens précis

du mot _exister_». Il y répond qu'exister, c'est changer et changer sans

cesse, en sorte que, par exemple, «si un état d'âme cessait de varier,

sa durée cesserait de couler».--«La vérité, ajoute-t-il, est qu'on

change sans cesse et que l'état lui-même est déjà du changement.»[175]

De là ces expressions que l'on rencontre à chaque instant dans tout le

cours de cet ouvrage: «la masse fluide de notre existence»;--«le flux

perpétuel des choses»;--«la réalité est fluide»;--«elle se résout en un

simple flux, une continuité d'écoulement, un devenir»;--«elle est une

croissance perpétuelle, une création qui se poursuit sans fin»;--«elle

est un flux plutôt qu'une chose»;--«elle est un lieu de passage»;--«elle

est un mouvement»;--«il n'y a pas de _chose_, il n'y a que des

actions»[176].

La thèse de M. Bergson est donc bien celle d'Héraclite: _tout s'écoule

et rien ne demeure_, πάντα ᾿ρεῐ και μένει ούδεν[177]. C'est celle que

les modernistes lui ont empruntée dans leur très irrévérencieuse

_Risposta_ à l'Encyclique _Pascendi_, où ils professent explicitement

que «l'existence est mouvement»[178].

Les uns et les autres doivent admettre, par conséquent, l'exemple fameux

du sophiste grec: on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve--ni

même une seule fois,--puisque rien ne demeure dans ce perpétuel devenir

et que tout change à chaque instant, soit dans le fleuve, soit dans le

baigneur[179].

Si telle est bien la thèse de M. Bergson, le lecteur ne s'étonnera pas

que nous en relevions l'exagération manifeste. Sans doute, tout est en

mouvement, en ce sens que dans l'être en mouvement une partie change

tandis que l'autre partie demeure. Et la partie qui change est, pour

l'ordinaire, la plus accidentelle et la plus superficielle de l'être,

bien loin d'être la plus profonde et la plus importante: par exemple,

lorsqu'il ne fait que changer de figure ou de position dans l'espace.

Mais dire que l'être _tout entier_ change à la fois n'a plus de sens. Ce

serait renouveler la merveille du fameux couteau à Jeannot, dont on

avait changé la lame et puis le manche, tout en prétendant qu'il restait

le même couteau. Ou bien ce serait remplacer la _permanence_ des êtres

par leur _répétition_. Leur durée, si rien en eux ne demeure identique,

ne serait qu'un fantôme qui disparaîtrait en naissant pour renaître à

l'instant suivant. Or, ces renaissances successives constitueraient des

séries d'êtres nouveaux et nullement la durée ou la permanence des êtres

anciens.

La dualité de l'être est donc la première condition pour que le

changement soit intelligible; de là la célèbre théorie aristotélicienne

de la _matière_ et de la _forme_, sans laquelle nous croyons bien

impossible d'expliquer le changement.

M. Barthélémy Saint-Hilaire, d'abord si étranger à cette théorie, avait

fini par la comprendre et en proclamer la vérité: «Oui, sans doute,

écrivait-il, si l'être est un, il ne peut avoir de mouvement: mais s'il

a une partie qui change, et si à la matière s'ajoute la forme, dès lors

le mouvement est possible, car la forme change puisqu'elle peut passer

d'un contraire à l'autre.... L'unité de l'être est incompatible avec sa

mobilité; mais du moment que l'être est multiple, il est susceptible de

mouvement.»[180]

Mais laissons de côté, pour le moment, cette controverse, pour attaquer

directement la thèse bergsonienne que tout s'écoule et que rien ne

demeure. Nous soutenons, au contraire, que, sous l'écoulement, il y a

quelque chose qui demeure, et ce quelque chose qui demeure, nous

l'appelons l'_être_ lui-même, par opposition à ses modalités ou à ses

accidents qui changent.

* * * * *

Pour cette démonstration, nous ferons appel, soit à  la _raison_, soit à

l'_expérience_ des faits les plus universels.

D'abord, aux yeux de la raison, la mobilité pure est une conception

inintelligible et contradictoire. Le mouvement est une relation de

passage entre des termes fixes, en sorte que supprimer ces termes serait

supprimer le mouvement. Et quels sont ces termes ou éléments fixes? Il y

en a au moins trois: un _point de départ,_ un _point d'arrivée_ et _les

principes ou les lois_ fixes qui président au passage de l'un à l'autre.

Tout ce qui devient n'est pas encore ce qu'il sera, sans doute, mais il

est déjà ce qu'il est actuellement. Voilà le _point de départ_, l'être,

qui n'est pas encore le mouvement. Par exemple, il est déjà un germe ou

un œuf avant de devenir une plante ou un oiseau; il est déjà une

puissance et va passer à l'acte. S'il n'était rien du tout, il ne

pourrait pas se mouvoir; car le néant ne se meut pas et ne peut être mû.

Donc, la conception de M. Bergson d'un mouvement sans rien qui se meut,

d'une durée sans rien qui dure, est vide de sens.

Le _point d'arrivée_ ou le but n'est pas moins indispensable. On ne se

meut pas uniquement pour se mouvoir, mais pour arriver à quelque chose,

pour aboutir. Changer uniquement pour changer serait inintelligible.

L'être, en paraissant agir et faire quelque chose, ne ferait rien du

tout. Son activité serait donc inaction et son travail un repos. Et

telle est bien la conception bergsonienne du devenir pur où il n'y a

jamais _rien de fait_, ni au point de départ ni au point d'arrivée, où

tout s'efforce d'être sans jamais pouvoir être. Un tel devenir n'est

même pas la montagne enfantant une souris, puisqu'elle n'enfante rien du

tout. Que si elle accouchait d'un être quelconque, l'être serait au

terme du devenir, comme à son point de départ, et le rêve du devenir pur

se serait évanoui. Le devenir n'est donc intelligible que par l'être qui

peut devenir et qui devient. Il est le _devenir-être,_ car le

_devenir-rien_ est un non-sens. Tout n'est donc pas devenir, il y a du

_devenu_; il y a de l'être et pas seulement une fuite éperdue à travers

l'infini d'apparences perpétuellement naissantes et évanescentes. Bien

plus, le mouvement n'est qu'un _moyen_ pour produire l'être nouveau; il

n'est donc pas l'essentiel ni le principal: _l'être prime le non-être du

devenir_.

A ces deux termes extrêmes, le point de départ et le point d'arrivée du

mouvement, qui ne sont pas du mouvement, mais des points de repère et

des conditions essentielles du mouvement, nous avons ajouté des termes

moyens qui le gouvernent ou le règlent.

Le mouvement, qui se distingue du hasard, n'est rien sans règle; mais la

règle est fixe, et c'est ici ce qui nous importe. Or, la première règle

du mouvement est d'avoir une _direction_.

Un mouvement qui n'aurait aucune direction n'aurait aucun sens. Plus de

progrès concevable sans elle: impossible de dire où l'on va et même si

l'on y va.

D'autre part, une direction est essentiellement quelque chose de fixe,

au moins pendant un temps donné, jusqu'à ce que le but soit atteint. En

sorte qu'une direction perpétuellement changeante ne serait plus une

direction. L'introduction d'une direction quelconque dans le mobilisme

universel serait donc une contradiction flagrante. Je sais bien que M.

Bergson a tenté cependant ce tour de force de l'introduire sous le nom

de _tendance_, qu'il définit: _un changement de direction à l'état

naissant_; mais c'est là jouer sur les mots: un changement perpétuel de

direction, même a l'état perpétuellement naissant, n'est plus une

direction.

Nous retenons d'ailleurs cet essai de correction au mobilisme pur comme

un aveu que, le mouvement seul ne se suffit pas. Il lui faut encore une

_direction_ fixe.

Il lui faut en outre des _raisons_ d'être et des _lois_. Or, ces

nouveaux termes sont encore fixes. Par exemple, les rapports mécaniques

de deux ou plusieurs mouvements ne peuvent pas plus changer que les

rapports géométriques ou algébriques dont ils sont la conséquence. Mon

compas, en tournant sur une pointe, ne peut pas ne pas décrire un

cercle, puisque tous les points de la circonférence qu'il trace sont a

égale distance du centre et que telle est précisément la raison d'être

du cercle. Donc les raisons d'être sont fixes.

Quant aux lois contingentes qui régissent les mouvements

physico-chimiques ou biologiques, ne dites pas qu'elles sont variables

et «à la merci d'un fait nouveau». C'est notre science humaine qui est à

la merci d'un fait nouveau et qui partant est provisoire. Notre

formulation des lois de la nature est toujours incomplète et provisoire,

mais la loi elle-même ne l'est pas. Si elle semble parfois fléchir,

c'est pour rentrer dans une loi plus haute où nous retrouverons encore

la fixité. Comme l'a très bien dit M. Fouillée: «Tout serait-il mouvant

sur cette terre, notre pensée s'élèverait au-dessus de l'écoulement

universel, lâcherait de découvrir les lois et le rythme qui poussent les

flots contre les flots, et au-dessus de ces lois fixes mais

contingentes, elle atteindrait jusqu'aux principes éternels et

nécessaires qui la dominent et la régissent.»[181]

Aux _raisons d'être_ et aux _lois_ physiques du mouvement, nous devrions

enfin ajouter des _causes_. Le mouvement ou changement est, en effet,

une absence d'identité dans le même être, ce qui ne peut s'expliquer

sans l'intervention d'une cause étrangère, si l'on ne veut pas se

laisser acculer à l'identité des contradictoires. M. Le Roy en fait

l'aveu lorsqu'il écrit: «Qu'est-ce que le Devenir, sinon une fuite

perpétuelle de contradictoires qui se fondent?»[182] Il faut donc au

mouvement une cause motrice et, au-dessus de toutes les causes secondes

et mobiles, un premier moteur immobile, c'est-à-dire mouvant tout sans

être mû lui-même, parce que le mouvement suppose l'immuable, comme le

contingent suppose le nécessaire, et le devenir imparfait suppose le

parfait, l'Acte pur.

Mais c'est là une ascension que nous ne pouvons entreprendre en ce

moment. Nous l'indiquons cependant, pour mettre en lumière la synthèse

grandiose de notre doctrine: le mouvement s'appuie sur l'immobile comme

sur le point d'appui qui le rend possible et fait toute sa force. Le

mobilisme pur est donc un corps sans âme, un mécanisme sans ressort et

sans contrepoids, un système métaphysique mort-né, sans raison d'être.

Telle est la réponse de la raison pure qu'il nous faut maintenant

soumettre au contrôle de l'expérience et des faits.

* * * * *

D'abord, l'_observation sensible_ à laquelle M. Bergson nous renvoie

nous paraît avoir été faite bien incomplètement par ce philosophe. Parti

du point de vue exclusivement psychologique, il a cru observer qu'au

dedans de notre conscience tout change incessamment sans que rien y

demeure--conclusion que nous examinerons bientôt,--et cette conclusion,

il commence par la généraliser en l'étendant à la nature entière.

Or, dès ce premier pas, nous refusons de le suivre dans son affirmation

que «l'existence est mouvement». Le monde de la matière ou des corps

bruts, qui est beaucoup plus considérable que l'autre--car la vie serait

plutôt une exception,--et qui d'ailleurs s'offre le premier à nos

regards et à notre observation, nous donne, au contraire, un spectacle

diamétralement opposé à celui d'un flux perpétuel. C'est le monde de la

solidité, de la stabilité, de la permanence perpétuelle. Tout y est

inerte, incapable par lui-même de changer, à ce point que la loi de

l'inertie est devenue le principe fondamental de la mécanique, de

l'astronomie et de toutes les sciences physiques. Pour changer, soit de

figure, soit de qualité, soit même de position, toute masse, toute

molécule doit attendre un choc et une impulsion extérieure. Son être est

donc stable par lui-même et ne change qu'accidentellement.

Et non seulement l'être matériel nous apparaît ainsi comme de nature

stable et permanente, mais les _lois_ qui gouvernent ses changements

accidentels et qui sont étudiées par la mécanique, la physique, la

chimie, la cristallographie, etc., sont parfaitement fixes et stables,

et, en ce sens, nécessaires, au témoignage unanime de tous les savants.

Parmi ces lois, il en est de fondamentales et de caractéristiques,

telles que la loi de la conservation de l'énergie, la loi de la

permanence des poids ou de la conservation de la matière à travers tous

les changements physico-chimiques, qui nous montrent avec évidence qu'il

y a du fixe et de l'immobile jusqu'au sein du mobile et du changement,

et que sous le flux des changements on découvre un fonds stable et

permanent.

Il est donc faux ou contraire à l'observation la plus élémentaire

d'identifier l'existence avec le mouvement, l'être stable avec son

mouvement passager. Prendre ainsi la partie pour le tout est une

métaphore de rhétorique qui doit être exclue de la science positive et

de la philosophie fondée sur la science.

En présence de ce spectacle du monde matériel qui dément si ouvertement

la thèse bergsonienne que toute existence est du mouvement, on doit

pressentir l'embarras de son auteur.

Il ne s'en tire qu'en fermant les yeux et en déclarant que tout ce

spectacle de la nature n'est qu'une illusion[183]. L'illusion, nous

l'avons déjà vu, est la réponse commode, paresseuse, qui esquive les

difficultés qu'on ne peut résoudre.

«En résumé, écrit-il, les qualités (prétendues stables) de la matière

sont autant de vues stables que nous prenons sur son instabilité.... Le

corps change de forme à tout instant. Ou plutôt il n'y a pas de forme,

puisque la forme est de l'immobile et que la réalité est mouvement. Ce

qui est réel, c'est le changement continuel de forme: _la forme n'est

qu'un instantané pris sur une transition_. Donc, ici encore, notre

perception s'arrange pour solidifier en images discontinues la

continuité fluide du réel. Quand les images successives ne diffèrent pas

trop les unes des autres, nous les considérons toutes comme

l'accroissement et la diminution d'une seule image _moyenne_, ou comme

la déformation de cette, image dans des sens différents. Et c'est à

celle moyenne que nous pensons quand nous parlons de l'_essence_ d'une

chose ou de la chose même.»[184]

La stabilité constatée par les savants, comme par le vulgaire, dans les

propriétés des métaux, par exemple, de l'or, de l'argent, du cuivre,

etc., qui nous permet de décrire à l'avance les phénomènes

physico-chimiques qu'ils produiront dans un cas donné, n'est donc qu'une

illusion de nos sens qui «s'arrangent pour solidifier leur continuité

fluide».

En vérité, cet «arrangement» produit par nos sens est le fait d'une

habileté merveilleuse, d'autant plus merveilleuse qu'elle produit

toujours et partout les mêmes «arrangements».

Demandez à tous les chimistes du monde entier quelles sont les

propriétés connues de tels ou tels corps, solide, liquide ou gazeux,

métal ou métalloïde, acide ou base, et de leurs composés chimiques, ils

vous feront des réponses invariables, au fond identiques, et si vous

êtes incrédules, ils vous en feront faire la vérification expérimentale.

Demandez à tous les physiciens les lois de la pesanteur, de l'optique,

de l'acoustique..... ils vous indiqueront toujours les mêmes et

répéteront cent fois sous vos yeux des expériences identiques. Mais

cette adaptation permanente et universelle de tous les sens et de tous

les esprits chez tous les hommes, pour produire toujours et partout les

mêmes merveilleuses illusions de constance et de stabilité dans les

êtres et les lois de la nature, n'est-elle pas elle-même un élément de

fixité et de stabilité?... En sorte que le statique chassé--comme le

naturel--nous revient au galop!...

Cependant, quel artifice invraisemblable de vouloir mettre seulement

dans l'esprit ce statique que nous découvrons si clairement dans la

matière elle-même et dans les lois naturelles qui la régissent! Un

exercice d'équilibre sur cette pointe d'aiguille ne peut durer

longtemps, et M. Bergson y renoncera bientôt en appelant la matière du

«psychique inverti» ou «congelé, cristallisé»[185].

La philosophie de M. Bergson · 第 9 / 31 段