Or, nous avons réussi à  constituer l'une et l'autre. «La matière, à

mesure qu'on en continue plus loin l'analyse, tend de plus en plus à

n'être qu'une succession de moments (?) infiniment rapides qui se

déduisent les uns des autres et par là s'équivalent. L'esprit, étant

déjà mémoire dans la perception, s'affirme de plus en plus comme un

prolongement du passé dans le présent, un _progrès_, une évolution

véritable.»

C'est donc l'esprit qui, par la mémoire, relie entre eux et pour ainsi

dire «solidifie» l'écoulement continu des choses; c'est par là qu'il a

prise sur le corps, en liant les moments successifs de sa durée.

«Mais la relation du corps à l'esprit en devient-elle plus claire? A une

distinction spatiale nous substituons une distinction temporelle: les

deux termes en sont-ils plus capables de s'unir?»--A cette objection

facile à prévoir, M. Bergson répond aussitôt: «Il faut remarquer que la

première distinction (celle de l'étendu et de l'inétendu) ne comporte

pas de degrés: la matière est dans l'espace, l'esprit est hors de

l'espace; il n'y a pas de transition possible entre eux. Au contraire,

si le rôle le plus humble de l'esprit (mémoire) est de lier les moments

successifs de la durée des choses, si c'est dans cette opération qu'il

prend contact (?) avec la matière, et par elle aussi qu'il s'en

distingue d'abord, on conçoit une infinité de degrés entre la matière et

l'esprit (la mémoire) pleinement développé.»

«...Ainsi, entre la matière brute et l'esprit le plus capable de

réflexion, il y a toutes les intensités possibles de la mémoire, ou, ce

qui revient au même, tous les degrés de la liberté (?). Dans la première

hypothèse, celle qui exprime la distinction de l'esprit et du corps en

termes d'espace, corps et esprit sont comme deux voies ferrées qui se

couperaient à angle droit; dans la seconde, les rails se raccordent

selon une courbe, de sorte que l'on passe insensiblement d'une voie sur

l'autre.»[150]

Telle est la réponse de M. Bergson à l'objection ci-dessus. Avouons

qu'elle est vraiment bien faible, pour ne pas dire nulle. C'est une

affirmation sans preuve, se déguisant mal sous une image étrangère à la

question. Si le corps et l'âme, l'étendu et l'inétendu, ne peuvent

s'unir dans l'espace, comment s'uniront-ils mieux dans le temps?--On

nous répond que _le rôle le plus humble de l'esprit est de lier les

moments successifs de la durée des choses, que c'est dans cette

opération qu'il prend contact avec la matière_. Mais n'est-ce pas

précisément ce qu'il faut expliquer? Comment l'esprit peut-il prendre

contact avec la matière dans le temps, sans prendre contact aussi dans

l'espace? Comment le contact dans le temps pourrait-il servir de

préparation ou d'intermédiaire au même contact dans l'espace? Le premier

serait-il donc antérieur au second? Et qui pourra jamais comprendre des

subtilités si nuageuses qui laissent loin derrière elles toutes les

chimères des entités scolastiques!

Ajouter à cette mauvaise réponse qu'on peut admettre «toutes les

intensités possibles de la mémoire» et en imaginer une d'un degré

infiniment petit n'atténue en rien la difficulté de «greffer l'un sur

l'autre» les deux termes du problème, l'étendu et l'inétendu. L'esprit

le plus inférieur demeurera toujours esprit inétendu, en présence du

corps étendu--malgré le prétendu intermédiaire du temps,--et le problème

en restera toujours au même point. Les deux voies ferrées seront

toujours coupées à angle droit, et l'élégante courbe qui devait les

relier restera dans le pays des rêves.

La solution «géniale» qu'on nous annonçait n'est donc, à l'examiner de

près, qu'une solution purement verbale: _voces et verba, prætereaque

nihil!_

Il faut bien que M. Bergson ait eu quelque intuition de sa faiblesse

pour avoir cherché une autre solution au redoutable problème, car il va

nous en proposer une autre, et même deux.

* * * * *

D'abord, rappelons-nous la triple antithèse qu'il a admise entre le

corps et l'esprit. «L'opposition des deux principes, a-t-il écrit, dans

le dualisme en général, se résout en la triple opposition de

l'_inétendu_ à l'_étendu_, de la _qualité_ à la _quantité_ et de la

_liberté_ à la _nécessité_.»[151]

Or, il a l'intention «de lever ou d'atténuer ces trois oppositions» et

de nous donner ainsi une solution que j'appellerai par l'_identité des

contraires_. Au lieu de chercher à _unir_ les termes opposés mais

complémentaires dans un même sujet, comme l'a essayé la philosophie

traditionelle, il va s'escrimer à les _identifier_ en trouvant des

termes moyens entre les deux extrêmes, qui réduiront ou sembleront

réduire les oppositions de nature à de simples différences de degrés. Et

c'est alors que les deux voies qui se coupaient à angle droit se

trouveront reliées par d'élégantes courbes se fondant l'une dans

l'autre. Nous jugerons bientôt de la valeur d'une telle méthode.

Voyons-en d'abord les résultats.

La _première antithèse_, avons-nous dit, est celle qui oppose l'étendu à

l'inétendu. M. Bergson, qui avait, un peu plus haut, jugé cette

opposition absolument irréductible, va se raviser et finir, grâce à la

souplesse de sa dialectique, par leur imaginer un moyen terme.

Laissons-lui la parole. D'abord, il nous prévient contre une «illusion»:

«Notre entendement, cédant à son illusion habituelle (?), pose ce

dilemme qu'une chose est étendue ou ne l'est pas....»[152] Puis il nous

indique comment il a échappé à cette «illusion».

«Si l'on imagine, d'un côté, une étendue réellement divisée en

corpuscules, par exemple, de l'autre, une conscience avec des sensations

par elles-mêmes inextensives qui viendraient se projeter dans l'espace,

on ne trouvera évidemment rien de commun entre cette matière et cette

conscience, entre le corps et l'esprit. Mais cette opposition de la

perception et de la matière est l'œuvre artificielle d'un entendement

qui décompose et recompose selon ses habitudes et ses lois: elle n'est

pas donnée à l'intuition immédiate. Ce qui est donné, ce ne sont pas des

sensations inextensives: comment iraient-elles rejoindre l'espace, y

choisir un lieu, s'y coordonner enfin pour construire une expérience

universelle? Ce qui est réel, ce n'est pas davantage une étendue divisée

en parties indépendantes.... Ce qui est donné, ce qui est réel, c'est

quelque chose d'intermédiaire entre l'étendue divisée et l'inétendu pur;

c'est ce que nous avons appelé l'_extensif_.»[153]

Ainsi M. Bergson distingue l'étendue déjà _divisée_ de l'étendue

_indivise_, mais pourtant divisible, qu'il appelle l'_extensif_.

Accordons-lui cette terminologie, quoiqu'elle ne soit pas exacte, car

l'étendue déjà divisée forme _plusieurs_ étendues, tandis que l'indivise

est seule _une_ étendue. Qu'en conclure? Le corps humain--comme tous

les organismes vraiment doués d'unité--étant précisément une étendue

indivise ou extensive, on n'a pas encore trouvé de moyen terme entre le

corps et l'âme ni diminué le fossé qui les sépare. La distinction de M.

Bergson reste à côté de la question et ne porte pas le coup qu'il en

espérait.

_Deuxième antinomie_. L'obscurité du problème de l'union tiendrait, en

second lieu, à l'antithèse que l'entendement établit entre la _quantité_

et la _qualité_. La science, en effet, tend de plus en plus à assimiler

les corps à des quantités et des mouvements homogènes, tandis que la

conscience paraît essentiellement constituée d'états qualitatifs et

hétérogènes. Mais tout rapprochement entre ces deux conceptions

contraires ne paraît plus impossible dans la théorie bergsonienne, et le

fossé serait de nouveau comblé si l'on pouvait les considérer comme les

deux extrêmes d'un état moyen. Or, il en serait bien ainsi: la qualité

hétérogène ne serait qu'un groupement et une condensation par la mémoire

d'une multitude d'états homogènes. Ainsi, par exemple, la qualité

_rouge_ ne serait que la contraction par la conscience de plusieurs

trillions de vibrations homogènes. Cet état moyen entre la quantité

homogène et les qualités hétérogènes a pris le nom de _tension_ dans la

nouvelle école.

«L'analyse de la perception pure nous a laissé entrevoir dans l'idée;

_d'extension_ un rapprochement possible entre l'étendu et l'inétendu.

Mais noire conception de la mémoire pure devrait nous conduire, par une

voie parallèle, à atténuer la seconde opposition, celle de la _qualité_

et de la _quantité_.... Où est au juste la différence entre les qualités

hétérogènes qui se succèdent dans notre perception concrète et les

changements homogènes que la science met derrière ces perceptions dans

l'espace? Les premières sont discontinues et ne peuvent se déduire les

unes des autres; les seconds, au contraire, se prêtent au calcul. Mais

pour qu'ils s'y prêtent, point n'est besoin d'en faire des quantités

pures: autant vaudrait les réduire au néant. Il suffit que leur

hétérogénéité soit assez _diluée_, en quelque sorte, pour devenir, à

notre point de vue, pratiquement négligeable. Or, si toute perception

concrète, si courte qu'on la suppose, est déjà la synthèse, par la

mémoire, d'une infinité de «perceptions pures» qui se succèdent, ne

doit-on pas penser que l'hétérogénéité des qualités sensibles tient à

leur contraction dans la mémoire, et l'homogénéité relative des

changements objectifs à leur relâchement naturel? Et l'intervalle de la

quantité à la qualité ne pourrait-il pas alors être diminué par des

considérations de _tension_, comme par celles d'_extension,_ la distance

de l'étendu à l'inétendu?»[154]

Ainsi--nous n'avions pas mal compris ces distinctions subtiles,--la

quantité et la qualité, l'homogène et l'hétérogène ne sont que des

degrés dans la contraction ou le relâchement d'une même chose, la

_tension_, de même que l'étendu et l'inétendu sont des degrés et comme

les limites extrêmes d'un même état, l'_extension._

En sera-t-il de même pour le nécessaire et le libre? Seront-ils une même

et unique chose, plus ou moins «diluée»? C'est ce qu'on va nous dire.

_Troisième antinomie_. Désormais, «on aura moins de peine, ajoute M.

Bergson, à comprendre la troisième et dernière opposition, celle de la

_liberté_ et de la _nécessité_. La nécessité absolue serait représentée

par une équivalence parfaite des moments successifs de la durée les uns

dans les autres. En est-il ainsi de la durée de l'univers matériel?

Chacun de ses moments pourrait-il se déduire mathématiquement du

précédent? Nous avons supposé dans tout ce travail, pour la commodité de

l'étude, qu'il en était bien ainsi.... que la contingence du cours de la

nature, si profondément étudiée dans une philosophie récente, doit

équivaloir pratiquement pour nous à la nécessité.... La liberté n'est

pas dans la nature un empire dans un empire.... Le progrès de la matière

vivante consiste dans une différenciation des fonctions qui amène la

formation d'abord, puis la complication graduelle d'un système nerveux

capable de canaliser des excitations et d'organiser des actions: plus

les centres supérieurs se développent, plus nombreuses deviendront les

voies motrices entre lesquelles une même excitation proposera à l'action

un choix. Une latitude de plus en plus grande est laissée au mouvement

dans l'espace.... Elle devient de plus en plus capable de créer des

actes dont l'indétermination interne, devant se répartir sur une

multiplicité aussi grande qu'on voudra des moments de la matière,

passera d'autant plus facilement à travers les mailles de la nécessité.

Ainsi, qu'on l'envisage dans le temps ou dans l'espace, la liberté

paraît toujours pousser dans la nécessité des racines profondes et

s'organiser intimement avec elle»[155].

Et c'est ainsi que M. Bergson espère avoir levé ou atténué les trois

oppositions qu'il a établies entre le corps et l'esprit!

* * * * *

Mais pourquoi s'arrêter sur cette pente rapide et vertigineuse des

rapprochements par identification? Après avoir identifié l'étendu et

l'inétendu, la quantité homogène et la qualité hétérogène, la nécessité

et la liberté--où l'on ne veut plus voir que des degrés ou des états

plus ou moins «dilués»,--n'est-il pas plus simple et plus logique

d'aller jusqu'au fond de l'abîme, en identifiant la matière et l'esprit,

le corps et l'âme? C'était même logiquement la première antinomie à

laquelle il fallait s'attaquer.

S'il avait commencé par là, M. Bergson nous aurait du moins évité un

très long et très pénible détour à travers la pénombre profonde de

subtilités vraiment inextricables, et nous serions allés droit au but du

monisme universel.

Avec un peu de patience, voici que nous y arrivons quand même, et

quoique l'auteur--par une réserve qu'il ne gardera pas toujours--se soit

contenté de nous laisser entrevoir sa pensée, elle nous paraît

suffisamment claire: _Intelligenti pauca_.

Le lecteur va en juger lui-même par quelques citations choisies. Il

verra si, après avoir poussé le dualisme de l'âme et du corps jusqu'à

l'extrême, ces extrêmes n'ont pas fini de se rejoindre et s'identifier:

«Que toute réalité ait une parenté, une analogie, un rapport enfin avec

la conscience, c'est ce que nous concédions à l'idéalisme, par cela même

que nous appelions les choses des «images»[156].--«_L'univers

matériel_, défini comme la totalité des images, _est une espèce de

conscience_, une conscience où tout se compense et se neutralise, une

conscience dont toutes les parties éventuelles, s'équilibrant les unes

les autres par des réactions toujours égales aux actions, s'empêchent

réciproquement de faire saillie.»[157]--«La matière étendue, envisagée

dans son ensemble, est comme une conscience où tout s'équilibre, se

compense et se neutralise.»[158]«Nous disions que cette nature pouvait

être considérée comme une conscience neutralisée et par conséquent

latente, une conscience dont les manifestations éventuelles se

tiendraient réciproquement en échec et s'annuleraient au moment précis

où elles veulent paraître. Les premières lueurs qu'y vient jeter une

conscience individuelle ne l'éclairent donc pas d'une _lumière

inattendue_.»[159]--«On conçoit une infinité de degrés entre la

matière et l'esprit pleinement développé. Ainsi, entre la matière brute

et l'esprit le plus capable de réflexion, il y a toutes les intensités

possibles de la mémoire, ou, ce qui revient au même, tous les degrés de

la liberté.»[160] Nous pourrions multiplier les passages où cette

théorie est insinuée ou sous-entendue. Ceux-ci sont assez nets pour n'en

pouvoir plus douter: La matière et l'esprit sont bien au fond de la même

nature, ou, selon une formule célèbre que nous rencontrerons plus tard:

_le physique n'est que du psychique inverti_.

Pour l'apprécier comme il convient, il nous suffira de nous demander si

cette hypothèse finale est vraiment une solution du fameux problème,

pris des mains de Descartes, sur l'union de la matière et de l'esprit,

du corps et de l'âme. Il est clair que non. Ce n'est pas une solution,

mais au contraire une négation du problème qu'on s'était proposé de

résoudre. Si le corps et l'âme sont une même nature à des degrés divers,

leur «point de jonction» ou leur «point de contact» n'est pas à

rechercher. Le problème de leur union ne se pose même plus: il n'est

qu'un _pseudo-problème._ C'est bien là  la fin de non-recevoir commune à

toutes les philosophies incapables de lui trouver une solution. C'est

donc un aveu déguisé d'impuissance.

Or, cet échec provient d'une obstination aveugle dans une fausse

méthode, issue de ce préjugé qu'on ne peut unir deux termes sans les

identifier, alors que la plus élémentaire observation démontre le

contraire.

Eh! pourquoi le même sujet ne serait-il pas à la fois doué de qualité et

de quantité, de liberté et de nécessité, à des points de vue différents?

Un corps, quoique passif et inerte, ne peut-il pas contenir de grandes

énergies? La même personne n'est-elle pas nécessitée dans ses actes

irréfléchis ou automatiques et libre dans ses actes réfléchis?

En vérité, c'est une opposition bien factice qu'on imagine entre des

termes qui s'unissent si naturellement dans la nature, parce qu'ils se

complètent grâce à leur diversité même, et la prétention «d'exaspérer»

ainsi comme à plaisir la difficulté de l'union pour la mieux résoudre

est purement illusoire.

Reste l'opposition classique entre l'étendu et l'inétendu. Mais, là non

plus, il n'est pas nécessaire d'identifier les termes pour les unir. En

approfondissant la notion d'étendue concrète, il est facile de

découvrir, après Aristote et saint Thomas, que les parties multiples de

l'étendue ne peuvent coexister sans un lien qui les unisse. Tout être

est un, dit saint Thomas, et ne participe à l'être que dans une

proportion même où il participe a l'unité[161]. Il faut donc que l'un

réunisse le _multiple_, que l'inétendu centralise et enveloppe l'étendu.

Et c'est précisément ce que nous constatons dans la nature où nous ne

rencontrons jamais de matière sans une force animant ou unifiant cette

matière. Du reste, que vaudrait la passivité et l'inertie de la matière

sans un principe d'action surajouté? Etre, c'est pouvoir agir, et ce qui

ne peut agir n'est pas un être complet. Or, un principe d'action, c'est

encore un principe d'unité, qui vient compléter la matière, bien loin de

s'opposer à elle comme incompatible.

De là est issue la célèbre théorie de la dualité de l'être matériel

composé de _matière_ et de _forme_, d'un principe extensif et passif et

d'un coprincipe inextensif et actif. Elle unit les contraires sans avoir

besoin de les identifier, comme on unit l'endroit et l'envers, l'actif

et le passif, l'acte et la puissance sans avoir besoin de recourir à des

identifications contradictoires et déraisonnables. Elle concilie ainsi,

sans leur faire la moindre violence, les données de la raison avec

celles de l'expérience, soit vulgaire, soit scientifique, comme nous

l'avons montré ailleurs surabondamment[162]. Tandis que l'identité des

contraires fait à la fois violence au bon sens et aux faits.

Cette théorie fameuse, qui pendant plus de vingt siècles a eu les

faveurs des plus grands génies de l'humanité, d'Aristote jusqu'à

Leibnitz, méritait bien au moins quelque mention dans un volume consacré

à l'union de l'âme et du corps. Nous avons le regret de n'y voir

mentionnés que des essais modernes, comme si l'esprit humain n'avait

commencé à penser que depuis deux ou trois siècles, et nous avons

constaté que ces nouveautés rajeunissaient, sans s'en douter, de très

vieilles erreurs cent fois réfutées, telles que l'identité des

contraires. Bien loin de les identifier, l'esprit humain n'a jamais

réussi qu'à se dissimuler leur opposition; aussi a-t-on pu très

justement définir le monisme: «un dualisme déguisé, où l'un des deux

combattants est laissé dans l'ombre»[163].

Le problème de l'union de l'âme et du corps, loin d'être résolu par la

philosophie nouvelle, en reste donc au même point, et ce nouvel échec,

après tant d'autres, nous montre la stérilité des spéculations qui ont

rompu de parti pris avec les traditions séculaires de l'esprit humain.

* * * * *

IV

LA PHILOSOPHIE DU DEVENIR PUR.

_Paulo majora canamus_! Le moment est venu d'appliquer aux prétentions

de la Philosophie nouvelle l'orgueilleux vers du poète:

_Magnas ab integro sœclorum nascitur ordo_.

Jusqu'ici, la nouvelle notion du Temps ou de la Durée n'a encore enfanté

que des hors d'œuvre et pas une œuvre maîtresse. Ses essais, pour

raffermir sur ses bases la Liberté humaine ou pour expliquer l'union de

rame et du corps, nous ont paru comme des constructions accessoires et

bien fragiles, de véritables jeux d'esprit--et aussi de patience,--qu'il

faut admirer de loin, en évitant de les toucher du bout de l'index pour

ne pas leur faire perdre leur équilibre instable.

Or, voici que--par une espèce d'évolution brusque et imprévue--elle va

enfanter tout un monde nouveau, bien différent et même au rebours de

celui où nous avions coutume de vivre et de penser. Du coup, M. Bergson

va se poser en adversaire, non seulement de Kant, mais de tous les

penseurs de génie depuis le siècle de Périclès jusqu'à nos jours.

Ce monde nouveau, que la nouvelle notion portait en germe dans ses

flancs ténébreux, semblait pourtant insoupçonné jusqu'ici, soit du

lecteur, soit de l'auteur lui-même, qui a dû être surpris en lui donnant

le jour. En effet, dans ses premiers ouvrages, M. Bergson parlait

habituellement comme un partisan de la Philosophie de l'être et un

défenseur de la raison à laquelle il fait sans cesse appel; et voici

qu'il va devenir le fondateur de la Philosophie du non-être et de

l'antiintellectualisme contemporains.

Comment a pu se produire un revirement si brusque? N'était-il

qu'apparent? Nous ne le rechercherons pas. Aussi bien l'auteur lui-même

semble-t-il nous l'interdire lorsqu'il soutient--sans doute, pour en

avoir fait l'expérience--que les mouvements de la vie et de la pensée

sont absolument «imprévisibles»: thèse curieuse que nous retrouverons en

son lieu.

Il nous faut donc pénétrer, à sa suite, dans ce monde si inconnu du

Devenir pur et de l'Antiintellectualisme pour en examiner au moins les

lignes maîtresses et apprécier leur valeur.

* * * * *

Commençons par _exposer_ le problème et les diverses solutions qui ont

été proposées; nous ferons ensuite la _critique_ de la solution

bergsonienne, soit en elle-même, soit dans ses conséquences ruineuses.

Toute philosophie, qui se respecte assez pour vouloir s'appuyer sur les

données de l'observation et ne pas être une vaine construction _a

priori_ bâtie sur les nuages, doit partir du fait universel qui domine

la nature entière: le mouvement. «La nature, disait Aristote, c'est

l'ensemble des choses qui se meuvent; c'est le principe du mouvement ou

du changement.... Ignorer ce qu'il est, ce serait ignorer la nature

entière.»[164]

C'est la vraie méthode, croyons-nous; la seule qui puisse enfin faire

«descendre du ciel sur la terre» les théories des philosophes. M.

Bergson l'a très bien vu, lorsqu'il écrit: «C'est du mouvement que la

spéculation devrait partir.»[165] Nous devons aussi lui rendre cette

justice qu'il a très bien compris que le mouvement dont il s'agit ici

n'est pas seulement le mouvement de _translation_ d'un lieu à un autre:

mouvement «superficiel», dit-il fort justement, mais encore le mouvement

_de transformation_ «qui se produit en profondeur» et affecte la qualité

même de l'être, tandis que le premier ne change que son lieu[166]. Le

mouvement dont il s'agit ici n'est donc pas un phénomène purement local

et restreint, mais un phénomène universel que toute observation, soit

extérieure, soit intérieure et consciente, ne cesse de constater, celui

du _changement_, soit dans le lieu, soit dans la qualité, soit dans la

quantité, soit même dans la substance des choses qui se meuvent. Dans le

sens large de ce mot, le mouvement signifiera désormais le _devenir_.

Mais il ne suffit pas au philosophe d'admettre ou de constater ce grand

fait du mouvement, il faut surtout qu'il en trouve l'explication, qu'il

nous en propose une théorie raisonnable.

Or, depuis que l'esprit humain s'y exerce, il n'a pu trouver que trois

solutions possibles:

_La première_--celle de l'école d'Elée, dont le sophiste Zénon fut un

des plus brillants interprètes--consiste à traiter ce fait d'impossible

et d'illusoire, et à nier la réalité objective du mouvement. De tout

temps, en effet, l'illusion a été, pour certains philosophes,

l'explication commode des faits qu'ils ne parvenaient pas à comprendre.

Mais cette explication paresseuse, cette fin de non-recevoir peu sincère

se heurte ensuite à des difficultés autrement insolubles lorsqu'il leur

faut expliquer l'illusion elle-même. Au lieu d'une énigme, alors ils en

ont deux, et loin que la lumière ait commencé à poindre, ils n'ont

réussi qu'à doubler les ténèbres en expliquant un mystère par un autre

encore plus profond: _obscurum per obscurius._

La philosophie de M. Bergson · 第 8 / 31 段