Sur le principe de la méthode, nous voilà d'accord avec M. Bergson: «La

même observation psychologique, dit-il, qui nous à révélé la distinction

de la matière et de l'esprit, nous fait assister à leur union.»[122]

Ce point de départ étant reconnu vrai, examinons la marche des idées et

leur déroulement vers le but annoncé.

Avant d'expliquer l'union des deux termes: _corps et âme_, il est

indispensable de nous en donner quelque notion, au moins très sommaire,

et nous comprenons la réserve de M. Bergson qui se refuse à approfondir

ici toute la métaphysique de la matière et de l'esprit.

«Il ne peut être question ici de construire une théorie de la matière

... ni de l'esprit. Nous n'avons pas à explorer ce domaine.»[123]

Il nous faut donc tenir compte à l'auteur de cette réserve expresse et

lui faire crédit, jusqu'au jour où il voudra bien nous révéler ou nous

laisser entrevoir, sur ce sujet capital, le fond de sa pensée.

_Qu'est-ce que le corps?_--Dès la première page de son ouvrage, il se

hâte de répondre à cette question, et sa réponse métaphorique est

tellement déconcertante, au premier abord, qu'elle a besoin d'être

expliquée pour ne pas scandaliser le lecteur: _Les corps sont des

images._ Et cette métaphore paradoxale, il la répète, il la reprend sans

cesse, nous en sature, sans prendre la peine de nous l'expliquer

clairement. Ce n'est qu'à la cinquantième page qu'on finit par en

deviner le sens. On découvre alors que cette «image» est vraiment du «réel»,

et que si l'expression est idéaliste en plein, la pensée n'en

est pas moins absolument réaliste.

On saisit ici sur le vif la manière de M. Bergson. Non seulement il veut

piquer la curiosité, mais il cherche comme à plaisir à jouer au paradoxe

et à éblouir les esprits par les clairs-obscurs de ses feux d'artifice.

Les amis passionnés de la vérité, de Platon ou d'Aristote jusqu'à

Descartes et Leibnitz, n'ont jamais procédé ainsi. Nous osons dire

qu'ils n'ont même pas soupçonné qu'une telle manière de philosopher fût

la vraie. En voici quelques échantillons.

«Nous allons feindre pour un instant que nous ne connaissons rien des

théories de la matière et des théories de l'esprit, rien des discussions

sur la réalité ou l'idéalité du monde extérieur. Me voici donc en

présence d'images, au sens le plus vague où l'on puisse prendre ce mot,

images perçues quand j'ouvre mes sens, inaperçus quand je les ferme.

Toutes ces images agissent et réagissent les unes sur les autres dans

toutes leurs parties élémentaires, selon les lois constantes que

j'appelle les lois de la nature.... Il en est une (image) qui tranche

sur toutes les autres en ce que je ne la connais pas seulement du dehors

par des perceptions, mais aussi du dedans par des affections: c'est mon

corps....»[124]--«Les nerfs afférents sont des images, le cerveau est

une image, les ébranlements transmis par les nerfs sensitifs et propagés

dans le cerveau sont des images encore....»[125]

«Tout se passe comme si, dans cet, ensemble d'images que j'appelle

l'univers, rien ne se pouvait produire de réellement nouveau que par

l'intermédiaire de certaines images particulières, dont le type m'est

fourni par mon corps.»[126]--«J'appelle matière l'ensemble des images,

et perception de la matière ces mêmes images rapportées à l'action

possible d'une certaine image déterminée, mon corps.»[127]

De temps en temps, cependant, mais rarement, l'auteur consent à appeler

ces «images» d'un autre nom. Il permet qu'on les appelle des «objets

matériels», des «centres de rayonnement»[128], indiquant par là

qu'elles ont une réalité indépendante de notre représentation. Il

l'affirmera même expressément: «Il est vrai, dira-t-il, qu'une image

peut _être_ sans être _perçue._»[129]--«Quand nous disons que l'image

existe en dehors de nous, nous entendons par là  qu'elle est extérieure à

notre corps.... Et c'est pourquoi nous affirmons que la totalité des

images perçues subsiste, même si notre corps s'évanouit, tandis que nous

ne pouvons supprimer notre corps sans faire évanouir nos sensations.»[130]

Nous voilà donc enfin rassurés sur la réalité objective des images

bergsoniennes; elles sont indépendantes de nos images mentales et n'ont

rien de commun avec ces fantômes de l'idéalisme dont toute la réalité

consiste à être perçue: _esse est percipi_.

Mais pourquoi ne pas nous avoir rassurés plus tôt? Pourquoi ne pas nous

avoir montré, dès le début, dans ce mot d'image, le synonyme de «phénomène»,

pris dans son sens étymologique et rigoureux? Le phénomène,

en effet, c'est l'être lui-même en tant qu'il apparaît au dehors et se

manifeste; c'est l'être en tant qu'il agit et rayonne autour de lui. Or,

l'action, c'est l'expression même de l'agent, et partant son image; car

on agit comme on est, _agere sequitur esse_. Voilà pourquoi cette

action, lorsqu'elle est reçue passivement ou imprimée dans un organe

sentant, prend le nom de _species impressa_, selon le vocabulaire si

clair et si rigoureusement précis de la philosophie scolastique. Avant

d'être reçue dans l'organe, elle était déjà _species_, image physique;

elle devient alors physico-psychique, c'est-à-dire sentie ou consciente.

Le mot d'images matérielles appliqué aux corps peut donc revêtir un sens

très exact et aussi très profond, celui que lui a donné la philosophie

traditionnelle. En l'employant, malgré tous les usages reçus, M. Bergson

ne soupçonnait probablement pas qu'il parlait la vieille langue des

scolastiques et qu'il se rapprochait de leur doctrine.

* * * * *

Après avoir défini le premier terme du problème, le corps, il faudrait

essayer de définir le second, l'âme, et répondre à cette nouvelle

question: _qu'est-ce que l'âme?_ Malheureusement, nous n'avons pu

découvrir aucune réponse claire ni même aucun essai de réponse. On

comprend, d'ailleurs, qu'après avoir défini le corps en termes

psychiques, on soit embarrassé, car la définition de l'âme en termes

psychiques serait une tautologie.

Aussi bien l'auteur, au lieu de définir l'âme, va s'en remettre à

l'observation psychologique pour nous faire expérimenter l'esprit dans

son opposition irréductible à la matière, en même temps que dans son

union avec elle.

Et où nous propose-t-il de saisir l'esprit? Serait-ce dans la perception

des sens, dans la mémoire ou bien dans les opérations intellectuelles?

Ces dernières sont écartées par un silence qui, loin d'être «respectueux»,

paraît plutôt dédaigneux. Il fallait s'y attendre de la

part d'un antiintellectualiste intransigeant comme M. Bergson.

L'intelligence, qui distingue l'homme de l'animal, qui est la source du

jugement, du raisonnement, du choix et de la liberté humaine, et partant

la grande et féconde preuve, d'une inépuisable richesse, de la

spiritualité de l'âme, est laissée dans l'oubli. Et l'on croira plus

solide et plus fort de prouver cette spiritualité de l'âme par la

spiritualité de la mémoire!

Voici donc la thèse de la philosophie nouvelle: _La perception pure

annonce déjà et prépare l'esprit, mais c'est la mémoire qui manifeste

l'esprit._ Donnons quelques développements à chacune de ces deux

propositions.

D'abord, nous dit M. Bergson, «tant que nous en restons à la sensation

et à la perception pure, on peut à  peine dire que nous ayons affaire à

l'esprit. Sans doute nous établissons, contre la théorie de la

conscience-épiphénomène, qu'aucun état cérébral n'est l'équivalent d'une

perception. Sans doute, la sélection des perceptions parmi les images en

général est l'effet d'un discernement qui annonce déjà l'esprit....

»[131] Mais ce n'est pas encore l'esprit.

Quelle en est la raison? C'est que la perception pure noms place

d'emblée dans la matière. Assurément, dit-il, «nous soutenons contre

le matérialisme que la perception dépasse infiniment l'état cérébral

»[132], mais il n'en est pas moins vrai que dans la perception des sens

l'esprit «coïncide» avec son objet matériel et ne s'en dégage pas

encore. «Dans la perception visuelle d'un objet, le cerveau, les nerfs,

la rétine et _l'objet lui-même_ forment un tout solidaire, un processus

continu»[133]; si bien que la perception de l'objet extérieur semble

plutôt hors de moi qu'en moi, plutôt extensive et matérielle que simple

et spirituelle.

En effet, «sa tâche est de se mouler sur l'objet extérieur....», bien

loin de n'être qu'une «espèce de vision intérieure et subjective, qui

ne différerait du souvenir que par sa plus grande intensité»[134];

«nos perceptions se disposent en continuité rigoureuse dans l'espace»[135].

C'est donc une grave erreur de les prendre pour des états de

conscience inextensifs. La perception objective, comme les sensations

subjectives qui l'accompagnent, sont des états psychiques également

extensifs, par essence et non par accident, dès le début de leur

formation et non pas seulement à la fin[136]. Vérité capitale, fondée

sur l'observation la plus élémentaire de notre conscience, et sur

laquelle M. Bergson ne cesse de revenir pour la faire bien pénétrer dans

les esprits, malgré les préjugés contraires de nos contemporains. En

cela, M. Bergson rejoint la Scolastique.

Ecoutons avec quelle vigueur il défend sa cause: «Profitant de ce que

la sensation--à cause de l'effort confus qu'elle enveloppe--n'est

(parfois) que vaguement localisée, le psychologue la déclare tout de

suite inextensive, et il fait dès lors de la sensation en général

l'élément simple avec lequel nous obtenons par voie de composition les

images extérieures. La vérité est que l'affection n'est pas la matière

première dont la perception est faite; elle est bien plutôt l'impureté

qui s'y mêle.... L'affection elle-même possède, dès le début, une

certaine détermination extensive....»[137]--«De là l'illusion qui

consiste à voir dans la sensation un état flottant et inextensif, lequel

n'acquerrait l'extension et ne se consoliderait dans le corps que par

accident: illusion qui vicie profondément, comme nous l'avons vu, la

théorie de la perception extérieure et soulève bon nombre de questions

pendantes entre les diverses métaphysiques de la matière. Il faut en

prendre son parti: la sensation est, par essence, extensive et

localisée.»[138]

Sur ce terrain solide, il y aurait plaisir à suivre M. Bergson dans sa

campagne vigoureuse contre l'idéalisme anglais qui s'épuise en vains

efforts pour construire la matière extensive avec des états intérieurs

inextensifs, et pour expliquer la perception des sens par une

«hallucination vraie», suivant la fameuse formule de Taine, dont le

paradoxe seul a pu faire l'étonnant succès.

Mais cela nous éloignerait beaucoup trop de notre sujet présent, et nous

aimons mieux ajourner ces développements au chapitre que nous

consacrerons à la théorie bergsonienne de la connaissance sensible.

Pour le moment, il nous suffit de conclure que perceptions et sensations

se déroulant dans l'espace, ce sont là des facultés organiques, et qu'il

nous faut chercher ailleurs l'esprit pur ou sans mélange avec le corps.

Or, M. Bergson, avons-nous dit, prétend l'avoir trouvé dans la

mémoire[139], et comme cette assertion a de quoi surprendre à la fois

physiologistes et psychologues, il se hâte de distinguer deux espèces de

mémoires: la _mémoire motrice_ et la _mémoire proprement dite_[140].

«Il y a deux mémoires profondément distinctes: l'une, fixée dans

l'organisme, n'est point autre chose que l'ensemble des mécanismes

intelligemment montés (dans le cerveau et la moelle) qui assurent une

réplique convenable aux diverses interpellations possibles. Elle fait

que nous nous adaptons à la situation présente, et que les actions

subies par nous se prolongent d'elles-mêmes en réactions tantôt

accomplies, tantôt simplement naissantes, mais toujours plus ou moins

appropriées. Habitude plutôt que mémoire, elle joue notre expérience

passée, mais n'en évoque pas l'image. L'autre est la mémoire vraie.

Coextensive à la conscience, elle retient et aligne à la suite les uns

des autres tous nos états au fur et à mesure qu'ils se produisent,

laissant à chaque fait sa place et par conséquent lui marquant sa date,

se mouvant bien réellement dans le passé définitif et non pas, comme la

première, dans un présent qui recommence sans cesse.»[141]

Cependant, ces deux mémoires, loin d'être séparées, se prêtent un mutuel

appui. La mémoire du passé présente aux mécanismes sensori-moteurs tous

les souvenirs-images capables de les guider dans leur tâche et de

diriger utilement leurs réactions motrices. De là naissent les

associations d'images et de mouvements, soit par contiguïté, soit par

similitude. D'autre part, les appareils sensori-moteurs, grâce à leurs

habitudes, peuvent réveiller les souvenirs-images endormis ou

inconscients, leur donnant ainsi le moyen de prendre corps, de se

matérialiser en redevenant présents et actifs. C'est à la solidité plus

ou moins bien établie de cet accord entre les images et les mouvements

et à sa précision plus ou moins parfaite que nous reconnaissons les

esprits équilibrés ou déséquilibrés et impulsifs[142].

A son tour, la mémoire proprement dite se subdivise en _souvenir-image_

et en _souvenir pur_. Le souvenir-image, comme son nom l'indique,

emmagasine et reproduit les images; le souvenir pur les reconnaît.

En effet, M. Bergson l'a fort bien dit: «_Imaginer_ n'est pas se

_souvenir_. Sans doute, un souvenir, à  mesure qu'il s'actualise, tend à

vivre en image; mais la réciproque n'est pas vraie, et l'image pure et

simple ne me reportera au passé que si c'est en effet dans le passé que

je suis allé la chercher.»[143]

Or, pour M. Bergson, ces deux espèces de souvenir sont également

inorganiques et constituent l'esprit pur[144]. La seule différence qui

existerait entre eux, c'est que le souvenir-image «tend à se

matérialiser» en actions motrices dont nous avons indiqué le mécanisme,

tandis que le souvenir pur ne le peut par lui-même et sans s'être

exprimé dans une image. De là découle une gradation insensible entre

trois termes: 1° Le souvenir pur qui tend à s'exprimer en image; 2° le

souvenir-image qui tend à s'associer à une perception présente pour la

compléter; 3° la perception elle-même qui tend a se matérialiser en

mouvements[145].

Nous n'hésiterons pas à accorder à l'auteur la distinction qu'il demande

entre le souvenir pur et le souvenir-image. C'est une de nos thèses

fondamentales en philosophie scolastique qu'au-dessus de la mémoire des

images il y a une mémoire pure et inorganique, celle des idées,

jugements, raisonnements et des sentiments purement spirituels. Mais

nous croyons que la mémoire des images, loin d'être inorganique et

purement spirituelle, comme il le soutient, est vraiment organique et

localisée dans des organes. Ici, M. Bergson va contre l'opinion

universellement admise par tous les physiologistes et psychologues

contemporains, et nous n'avons aucune raison de le suivre dans un des

excès les plus reprochés au spiritualisme cartésien.

Je sais bien qu'il s'en défend et qu'il a construit tout un long

plaidoyer pour montrer que sa thèse ultra-spiritualiste n'était point

entamée par les plus récentes expériences sur les localisations

cérébrales, notamment par les recherches si curieuses sur les cas

pathologiques de l'aphasie.

Mais sa défense, si ingénieuse qu'elle soit, ne nous a point convaincu,

et nous persistons à penser que la vieille thèse sur le caractère

organique de toutes nos sensations, et partant des images sensibles du

souvenir, est bien plus conforme et même la seule conforme aux faits

observés.

Comment explique-t-il, en effet, les cas pathologiques où nous

constatons qu'à certaines lésions localisées de l'écorce cérébrale

correspondent toujours des troubles de la mémoire imaginative et de la

reconnaissance, soit de la reconnaissance visuelle ou auditive (cécité

ou surdité psychique), soit de la reconnaissance des mots (cécité

verbale, surdité verbale), etc.?

Il répond que ces troubles des images et du souvenir pourraient bien

provenir indirectement de ce que les mécanismes moteurs du cerveau

seraient lésés sans que les images elles-mêmes soient atteintes. Ces

images ne seraient donc pas localisées dans le cerveau.

Ces lésions des images, dit-il, ne viennent pas du tout de ce qu'elles

occupaient la région lésée. Elles tiennent à deux autres causes:

«Tantôt à ce que notre corps ne peut plus prendre automatiquement

l'attitude précise par l'intermédiaire de laquelle s'opérait une

sélection entre nos souvenirs, tantôt à ce que les souvenirs ne trouvent

plus dans le corps un point d'application, un moyen de se prolonger en

action.» Dans le premier cas, la lésion portera sur les mécanismes qui

fixent l'attention et préparent les souvenirs; dans le second, sur les

_centres qu'on appelle, à tort ou à raison, des centres imaginatifs_, et

qui préparent les mouvements. «Dans un cas comme dans l'autre, ce sont

des mouvements actuels qui seront lésés ou des _mouvements à venir qui

cesseront d'être préparés_: il n'y aura pas eu destruction de

souvenirs.»[146]

Admettons, pour un instant, cette explication. Elle n'évitera qu'en

partie la localisation des images. Pourquoi, dans le second cas, «les

mouvements à venir cessent-ils d'être préparés»? sinon parce que «les

centres qu'on appelle, à tort ou à raison, des centres imaginatifs»

sont lésés et que les images lésées ou détruites ne peuvent plus faire

leur fonction habituelle d'éclairer et de coordonner les mouvements.

Donc, les images sont bien lésées, et ce n'est pas à  tort, mais à

raison, qu'on parle de «centres imaginatifs».

Ce qui achève de rendre plus vraisemblable cette explication, c'est le

cas très fréquent où, par suite de lésions cérébrales, les mécanismes

moteurs paraissent intacts, alors que les images seules font défaut.

Tels sont les cas de cécité ou de surdité verbale, où le malade n'est ni

aveugle ni sourd, car il voit et il entend fort bien, mais il ne peut

plus comprendre les mots qu'il entend ou qu'il lit, parce qu'il ne sait

plus traduire ces signes matériels en images intelligibles. Et

cependant, il n'est nullement idiot, car il reconnaît son infirmité et

en gémit. Bien plus, si le dialogue le déroute, le monologue peut lui

être encore permis. Parfois même, il pourra dialoguer encore, mais

seulement par écrit. Que lui manque-t-il donc? Ce n'est pas le mécanisme

moteur, mais seulement les images par lesquelles il avait coutume de

traduire les sons articulés perçus par son oreille ou les signes

graphiques que ses yeux perçoivent encore. Or, les sièges de ces images

ou centres imaginatifs paraissent aujourd'hui très nettement déterminés.

Ce ne sont donc pas les faits de psycho-physiologie nettement observés

qui ont conduit M. Bergson à son interprétation systématique, mais

l'idée préconçue que le cerveau ne pouvait être un magasin d'images.

«Nous ne voyons pas, dit-il, comment la mémoire se logerait dans la

matière.»[147] En sorte que s'il nie les faits observés, c'est sous le

prétexte qu'ils sont impossibles à comprendre. Toujours la méthode _a

priori_!

Pour nous, si nous accordons qu'il peut y avoir des conceptions

grossières de la localisation des images, par exemple celle qui voudrait

assimiler le cerveau à «un grenier de théâtre ou à un entrepôt de

tableaux», nous soutenons qu'il doit y avoir des conceptions moins

grossières et plus intelligentes. Et les exemples si curieux de

l'enregistrement d'un discours ou d'un concert de musique dans la cire

molle d'un phonographe nous engagent à espérer que le mode de leur

enregistrement, dans le cerveau se découvrira tôt ou tard et nous

révélera une nouvelle merveille de l'Intelligence créatrice,

insoupçonnée du génie humain.

En attendant le jour, plus ou moins éloigné, d'une révélation si

instructive, nous inclinons à croire que ces images, vestiges

microscopiques de la perception des sens, sont conservées, non pas en

acte, mais en puissance virtuelle dans les cellules cérébrales où elles

sommeillent. C'est la conscience qui les réveille et qui, en elles et

par elles, déroule sa puissance d'imagination et de ressouvenir.

Nous reconnaissons donc là des opérations organiques de l'âme qu'elle

exerce dans le corps et par le corps et qui participent à la nature de

ces deux coprincipes, matière et esprit.

Quoi qu'il en soit, accordons à M. Bergson que la nature du

_souvenir-image_ peut encore prêter à controverses; accordons-lui même

qu'il soit inorganique et spirituel, à l'égal du _souvenir pur_, et

examinons comment il va nous expliquer l'union de l'esprit et de la

matière, de l'âme et du corps.

C'est, en effet, le grand problème dont la solution, avons-nous dit, est

l'objet de ce volume, et qui nous tient en éveil à travers tous ces

longs préliminaires sur la nature de la matière et de l'esprit. Nous

entrons ici au cœur même du sujet, au point le plus subtil qui

réclamera tout notre effort d'application.

* * * * *

Le problème de l'union de l'âme et du corps a été mal posé jusqu'à ce

jour, d'après M. Bergson. Il a été posé _en fonction de l'espace,_ alors

qu'il doit se poser désormais en _fonction du temps_.

Descartes, en effet, ayant défini le corps par l'étendue et l'âme par la

pensée inétendue, avait rendu impossible toute union et même tout

rapprochement entre eux. La distinction de l'étendu et de l'inétendu

étant radicale, ne comporte pas de degré, pas d'intermédiaire qui puisse

les réunir. Si la matière est dans l'espace et l'esprit hors de

l'espace, il n'y a pas de transition possible entre eux et tout

rapprochement devient contradictoire et chimérique.

Ne pouvant plus unir les deux termes, il ne reste plus qu'à les supposer

parallèles, comme deux horloges parfaitement réglées qui marchent

d'accord sans s'influencer mutuellement, et à verser avec les cartésiens

dans les systèmes si artificiels de l'harmonie préétablie ou de

l'occasionnalisme.

Or, M. Bergson rejette avec raison tous ces systèmes qui esquivent la

difficulté au lieu de la résoudre; il démontre que l'hypothèse du

parallélisme repose sur un «paralogisme» et même sur un véritable

«enchevêtrement de paralogismes». Non seulement l'hypothèse est

«arbitraire», dit-il, mais elle n'explique pas la réussite de la science

qui demeure «un mystère»[148].

D'autre part, il accorde à Descartes que l'opposition entre le corps et

l'esprit est bien celle de l'_étendu_ et de l'_inétendu_. Bien plus, il

la renforce et la complique de deux nouvelles antithèses: 1° opposition

de la _quantité homogène_ qui caractérise les corps et des _qualités

hétérogènes_ qui distinguent les phénomènes psychiques; 2° opposition de

la _nécessité_ qui détermine la matière et de la _liberté_ qui distingue

l'esprit. Triple antithèse au lieu d'une seule!

Ayant ainsi creusé plus à fond que jamais le fossé infranchissable entre

la matière et l'esprit, et pour ainsi dire exaspéré comme à plaisir la

difficulté du problème, M. Bergson va faire jaillir la solution d'une

innovation due à son génie. Il suffira, nous l'avons dit, de poser

autrement le problème: _en fonction du temps,_ et non plus _en fonction

de l'espace!_

Solution vraiment originale mais si étonnante qu'elle ne peut manquer de

laisser quelque peu sceptique et rêveur un vieux professeur de

métaphysique!... Consentons toutefois de bonne grâce à écouter

l'explication du secret magique, et ne le jugeons qu'après l'avoir

entendu. La voici fidèlement reproduite:

«Nous avions raison de dire, au début de ce livre, que la distinction

du corps et de l'esprit ne doit pas s'établir en fonction de l'espace,

mais du temps. Le tort du dualisme vulgaire est de se placer au point de

vue de l'espace, de mettre d'un côté la matière avec ses modifications

dans l'espace, de l'autre des sensations inextensives dans la

conscience. De là l'impossibilité de comprendre comment l'esprit agit

sur le corps et le corps sur l'esprit. De là les hypothèses qui ne sont

et ne peuvent être que des constatations déguisées du fait, l'idée d'un

parallélisme ou celle d'une harmonie préétablie. Mais de là aussi

l'impossibilité d'établir, soit une psychologie de la mémoire, soit une

métaphysique de la matière....»[149]

La philosophie de M. Bergson · 第 7 / 31 段