On pourrait donc se représenter la quantité de temps et la quantité de

mouvement dans un temps donné comme deux faces inséparables et, pour

ainsi dire, deux dimensions du même mouvement, non équivalentes et

essentiellement distinctes.

Cette conception d'un réalisme modéré--aussi éloigné d'un réalisme

absolu que d'un idéalisme pur--n'est pas plus inconcevable que toute

autre notion de grandeur, par exemple, de la longueur, objectivement

distincte de la largeur et de la profondeur, quoique inséparable, et

servant de mesure partielle au volume total. Ainsi, la quantité de

temps, quoique inséparable de la quantité de mouvement, en est

objectivement distincte et lui sert de mesure partielle.

Que si, au contraire, nous avions confondu le temps avec le mouvement,

nous devrions admettre qu'une même quantité de temps correspond toujours

à une même quantité de mouvement, ce que l'expérience la plus

élémentaire dément. Nous devrions admettre, en outre, des espèces de

temps aussi nombreuses que les espèces de mouvement: des temps

rectilignes et circulaires, des temps vibratoires, rotatoires et

ondulatoires; des temps uniformes, accélérés ou ralentis, etc., ce qui

n'a pas de sens. En outre, tous ces temps étant sans commune mesure, il

serait impossible de mesurer l'un par l'autre. Impossible, par exemple,

de mesurer le temps qu'a duré la course d'un projectile par le temps

marqué par un chronomètre, ni celui-ci par le temps sidéral: tous ces

temps pouvant être d'espèce ou de vitesse différentes. Donc, plus de

mesure uniforme et commune. Et c'est bien la conclusion devant laquelle

ne recule pas M. Bergson, qui se scandalise de ce que, dans l'hypothèse

où «les mouvements de l'Univers se produiraient deux ou trois fois plus

vite, il n'y aurait rien à modifier ni à nos formules (pour mesurer le

temps) ni aux nombres que nous y faisons entrer»[58].

Bien loin que le temps soit rapide ou lent comme le mouvement, nous

voyons, au contraire, que le mouvement est d'autant plus rapide qu'il

s'accomplit en moins de temps, et d'autant plus lent qu'il en exige

davantage.

Il semblerait cependant, parfois que le temps s'accélère ou se ralentit

avec; la vitesse du mouvement. Ainsi, dans ces longues heures de sommeil

où la vie se ralentit, le temps semble plus court: le réveil paraît

presque continuer les derniers moments de la veille, les instants

intermédiaires n'ayant pas été perçus par la conscience. D'autres fois,

au contraire, lorsque le mouvement de la vie s'accélère avec une

activité dévorante, le temps se précipite pareillement et paraît

beaucoup plus court. Mais ce n'est là qu'une apparence due à une

impression subjective de la sensibilité, comme le prouve l'opposition

même de ces deux expériences. Car si le temps était identique au

mouvement et à l'intensité de la vie, il devrait être dit long dans le

deuxième cas et court dans le premier, au lieu d'être dit court dans les

deux cas.

Du reste, pour mesurer le mouvement par le temps où il s'exécute, il

faut que le temps soit une mesure uniforme et constante, car une mesure

élastique et variable ne mesurerait rien exactement. Il doit être

uniforme comme le nombre qui nous sert à le compter et qui n'est jamais

ni lent ni rapide. Il a donc fallu distinguer du temps concret que

marque plus ou moins exactement notre montre, par exemple, un temps

abstrait et idéal qui seul a le droit de régler le premier.

Le mouvement apparent des cieux en serait comme la grandiose horloge,

tant sa durée a semblé typique et régulatrice, la plus voisine de

l'idéal.

De même que pour calculer les directions des mouvements dans l'espace,

il a fallu distinguer des espaces réels et mobiles, un espace abstrait,

absolu et immobile, réceptacle immense et sans fin où tous les corps se

déploient, ainsi a-t-on imaginé un temps absolu, parfaitement régulier

dans sa marche, où toutes les durées particulières coïncident et

prennent date en se déroulant. Mais ce sont là des êtres de raison, des

artifices ingénieux pour fixer les idées dans les calculs, qui ne

suppriment nullement la réalité des espaces concrets et des durées

concrètes dont ils sont la mesure idéale et le réceptacle imaginaire.

Quoi qu'il en soit, il est certain que le temps réel et concret mesure

le mouvement. Or, ce qui mesure et ce qui est mesuré sont distincts; on

ne peut donc les confondre.

* * * * *

VI. La sixième erreur des Bergsoniens, l'erreur capitale--et par elle

nous abordons le nœud vital du sujet,--est de définir le Temps par

_qualité hétérogène,_ ou, comme ils disent, par une «hétérogénéité

pure», étrangère à toute espèce de quantité. En sorte que le Temps

serait conçu d'abord comme une pure _qualité_, absolument simple et

impossible à mesurer ou à diviser en intervalles égaux ou inégaux;

ensuite comme qualité _hétérogène_, c'est-à-dire en changement perpétuel

et essentiel, supprimant toute ressemblance, à plus forte raison toute

identité du même être à deux instants de sa durée, et par suite

supprimant la durée dans le Temps.

C'est ici que le paradoxe de M. Bergson atteint son maximum d'acuité et

d'invraisemblance, en même temps que de subtilité; aussi réclamons-nous

du lecteur toute sa bienveillante attention, tout son effort

d'application.

Pour comprendre comment M. Bergson a été conduit à une telle notion

excentrique, si étrangère aux données de l'expérience, il faut connaître

le point de départ et l'orientation première de sa pensée.

De très bonne heure, nous dit un de ses biographes et admirateurs, notre

jeune philosophe, qui était surtout fort en mathématiques, fut frappé de

la différence profonde qui semble exister outre la notion mathématique

et la notion philosophique du temps. Voici comment il résume sa pensée:

«Le caractère singulier du temps dans les équations de la mécanique est

de _ne pas durer_. Le temps abstrait _t_ attribué par la science à un

objet matériel ne consiste en effet qu'en un nombre déterminé de

_simultanéités,_ ou plus généralement de _correspondances_, nombre qui

reste le même quelle que soit la nature des intervalles qui séparent les

correspondances les unes des autres. On pourrait supposer, par exemple,

que le flux du temps prit une rapidité infinie, que tout le passé, le

présent et l'avenir des objets matériels fut étalé d'un seul coup (?)

dans l'espace: il n'y aurait rien à changer aux formules du savant, le

nombre _t_ signifiant toujours la même chose, savoir un nombre déterminé

de correspondances entre les états des objets et les points de la ligne

toute tracée qui serait maintenant le cours du temps.»

Et M. Bergson de conclure: «La science n'opère sur le temps et le

mouvement qu'à la condition d'en éliminer d'abord l'élément essentiel et

qualitatif,--du temps la durée, et du mouvement la mobilité.»[59]

Pour lever ce scandale un peu factice, il suffit de reconnaître que la

science et la philosophie traditionnelle, tout en acceptant la donnée

vulgaire du temps, ne l'étudient pas au même point de vue ni dans le

même but. La science s'occupe de la mesure du temps; la philosophie

étudie surtout le temps mesuré. Or, de même que pour l'espace le

contenant et le contenu sont deux points de vue différents du même

espace, ainsi le _temps-mesure_ et le _temps mesuré_ devront être

pareillement des points de vue différents.

La différence est même ici beaucoup plus notable pour le temps que pour

l'espace. En voici la raison:

Tandis que nous pouvons mesurer directement l'espace concret, tel que la

longueur A B en lui superposant un étalon de convention tel que le

mètre, et calculer d'après la comparaison des deux espaces, mesurant et

mesuré, combien il y a de mètres ou de fractions de mètre entre A et B,

nous ne pouvons plus procéder ainsi quand il s'agit du temps.

Il n'y a pas d'étalon tout fait du temps que je puisse plier ou rouler

comme un décamètre, ou manipuler comme lui pour le superposer à la durée

réelle. Il n'y a pas non plus d'étalon fluide et successif. Je ne puis

prendre une révolution apparente du soleil et l'appliquer sur celle de

demain pour les comparer, ni prendre une oscillation du balancier et

l'appliquer sur d'autres oscillations, comme on applique une ligne sur

une autre pour voir si elles sont égales. Ici, toute superposition est

impossible[60].

Pour mesurer le temps, cette grandeur fluide qui échappe à toute mesure

directe, le savant devra donc employer des moyens détournés. Au lieu de

le mesurer lui-même, il mesurera à sa place un substitut du temps,

c'est-à-dire quelqu'un de ces phénomènes sensibles qui s'accomplissent

dans l'espace et peuvent être considérés en fonction du Temps.

S'il s'agit d'un temps dont la durée successive a laissé des traces dans

l'espace, comme pour le mouvement d'un projectile, nous aurons prise sur

cet espace et nous pourrons constater qu'un mobile animé d'un mouvement

uniforme parcourt constamment des espaces proportionnels aux temps

écoulés, c'est-à-dire que l'espace parcouru _e_ est toujours égal au

produit de la vitesse _v_ par le temps _t_. D'où la formule élémentaire:

_e = vt_. De laquelle on déduit algébriquement les deux autres formules:

_v_ = e/t; et _t_ = e/v. Cette dernière indique clairement que le temps

a pour équivalent l'espace parcouru divisé par la vitesse mise à le

parcourir.

Que si le temps à mesurer ne laisse aucune trace saisissable dans

l'espace, comme celui où se déroulent nos phénomènes de conscience, la

difficulté va s'accroître sans devenir insoluble.

D'ordinaire--et c'est le procédé le plus simple,--on prendra pour le

mesurer un changement de lieu, tel que le va-et-vient d'un pendule, et

comme on vérifie expérimentalement que ses oscillations sont isochrones,

dès que leur amplitude ne dépasse pas deux ou trois degrés, il suffira

de compter le nombre de ces battements, que nous nommerons des secondes,

si vous voulez, et de constater la coïncidence du premier et du dernier

avec le commencement et la fin du phénomène psychique en question, pour

en conclure qu'il a duré tant de secondes, de minutes ou d'heures.

Nous disons que c'est le procédé le plus simple, car l'on pourrait en

imaginer de plus compliqués. On pourrait, par exemple, supputer les

durées en les rapportant à des élévations ou à des abaissements

réguliers de température, à des écoulements de sable ou d'eau--comme on

le fait avec un sablier ou avec une clepsydre (horloge d'eau),--voire

même à des processus psychiques, tels qu'un nombre déterminé de paroles.

On dit ainsi que tel phénomène a duré l'espace d'un _Pater_ ou d'un

_Ave_. Mais rien n'égale en précision le mouvement local d'un pendule ou

d'une chronomètre; c'est l'instrument scientifique par excellence de la

mesure du temps. On le règle sur le mouvement apparent du ciel, dont la

marche régulière est pour nous la manifestation la moins imparfaite, et

pratiquement suffisante du cours idéal du temps.

Que si le temps se mesure par autre chose que du temps, il n'est donc

plus surprenant que la notion de _temps-mesure_, c'est-à-dire de cet

équivalent ou substitut du temps dont s'occupe le savant en mécanique ou

en astronomie, soit assez différente de celle du _temps mesuré_ dont le

philosophe précise la nature ou que le psychologue expérimente en sa

conscience. Mais, au lieu de se contredire, les deux points de vue se

complètent et le scandale est levé.

Cette solution était sans doute trop simple et trop banale pour plaire à

un esprit aussi compliqué et original que celui de M. Bergson. Voici la

solution autrement subtile et nouvelle qu'il va nous proposer.

Il faut distinguer, dit-il, deux sortes de temps[61]. Le premier, qui

répond à la notion vulgaire et scientifique, est un temps quantitatif et

homogène. Il est long ou court et partant mesurable. Ses parties,

quoique intimement unies et continues entre elles, se distinguent les

unes des autres: il y en a de passées, de présentes et de futures. Pour

se distinguer ainsi, en se déroulant successivement, elles se mettent en

dehors les unes des autres et s'excluent réciproquement. Mais ce temps

vulgaire, déclare M. Bergson, n'est qu'un décalque de l'espace, un temps

«bâtard» qui recèle «tout un monde de difficultés». Il faut le traiter

comme illusoire. L'autre temps, le seul réel, aux yeux de M. Bergson,

est un temps étranger à la quantité, à la division et à la mesure, un

temps purement qualitatif, et comme cette qualité consiste à changer

sans cesse, puisque l'instant présent, étant plus vieux que le

précédent, n'est jamais le même, elle est «l'hétérogénéité pure».

En présence de cette nouvelle thèse, nous allons nous poser deux

questions: 1° Quelles sont les preuves alléguées pour nous faire rejeter

comme illusoire la notion vulgaire et scientifique du Temps? 2° Quelle

est la valeur de la nouvelle notion; est-elle même simplement

intelligible?

A la _première_ question, nous répondrons: M. Bergson affirme sans

preuve que le temps vulgaire est illusoire, car on ne peut considérer

comme des preuves ni l'hypothèse que l'ancienne notion est celle d'un

temps «bâtard», ni l'affirmation «qu'elle recèle tout un monde de

difficultés».

Cependant, examinons de plus près ces deux semblants de preuves.

_D'abord_, que veut dire M. Bergson[62] en affirmant que la notion

vulgaire est celle d'un temps «bâtard»? Le voici, en nous servant de

l'exemple, qu'il a lui-même choisi.

Comment comptons-nous les coups successifs d'une cloche lointaine? Pour

les compter, il nous faut les aligner dans un milieu homogène où ils

viennent successivement occuper un rang: un, deux, trois, quatre....

«Reste à savoir si ce milieu est du temps ou de l'espace.»[63] Or, pour

M. Bergson, c'est sans doute de l'espace[64]. En effet, le second ne

saurait s'ajouter au premier, ni le troisième au second que s'ils se

conservent, et, s'ils se conservent, ils deviennent aussitôt simultanés,

c'est-à-dire qu'ils deviennent de l'espace. «C'est donc bien dans

l'espace que s'effectue l'opération ... ces moments susceptibles de

s'additionner entre eux sont des points de l'espace. D'où résulte qu'il

y a deux espèces de multiplicité: celle des objets matériels qui forment

un nombre immédiatement, et celle des faits de conscience qui ne

sauraient prendre l'aspect d'un nombre, sans l'intermédiaire de quelque

représentation symbolique où intervient nécessairement l'espace.»[65]

C'est cette union adultérine du temps avec l'espace qui donne un produit

«bâtard». Le temps «qualité pure» s'altère ainsi et contracte au contact

de l'espace l'apparence trompeuse d'une quantité ou d'un nombre. Il

devient alors ce que l'opinion vulgaire et scientifique veut qu'il soit.

Le sophisme ici sera vite percé à jour. Il consiste à dire: «Un moment

du temps ne saurait se conserver pour s'ajouter à d'autres sans devenir

simultané; donc il devient de l'espace.»[66]

Sans doute, répliquerons-nous, le moment, passé est bien passé et ne se

conserve plus _physiquement_. S'il se conservait ainsi, il perdrait son

caractère essentiel de successif pour devenir simultané: ce qui est

contradictoire. Mais pourquoi ne se conserverait-il pas _mentalement?_

Pourquoi son souvenir avec son caractère d'écoulement successif ne

resterait-il pas gravé dans la mémoire? Et s'il en est ainsi, comme la

conscience l'atteste, cela suffit pour que l'esprit unisse dans une

synthèse mentale ces divers moments du passé, en conservant l'ordre

chronologique de leur écoulement.

L'esprit complète ainsi ce que la réalité fluente n'avait fait

qu'indiquer; il en fait la synthèse. Voilà pourquoi les scolastiques ont

défini le temps _un être de raison, fondé sur la réalité_, et qui par

suite n'est pas purement idéal et irréel.

Il est seulement en partie réel et en partie idéal. Réel, puisque

chacune de ses parties successives a l'existence et un ordre réel de

succession. Idéal, puisque cet ordre n'est compris formellement comme

synthèse que par l'esprit, comme le nombre qu'il contient n'est nombre

que par l'esprit[67].

Voilà pourquoi saint Thomas a répété en l'approuvant la célèbre parole

d'Aristote: «Sans l'intelligence, il n'y aurait pas de temps.» Parole

dont on comprendra maintenant le sens véritable. Elle n'est nullement

idéaliste à la manière kantienne, encore moins réaliste outrée à la

manière du temps newtonien contre lequel M. Bergson a beau jeu[68]; mais

elle tient le milieu entre ces deux exagérations en sens inverse. C'est

une notion idéale, bien fondée ou calquée sur la réalité, comme pour les

autres notions universelles.

Cette explication si claire et si lumineuse, ce nous semble, va nous

donner la solution de la _seconde_ difficulté alléguée par M. Bergson

contre la notion vulgaire et scientifique du temps. «Elle recèle, nous

dit-il, tout un monde de difficultés.»

En effet, si vous le considérez comme une quantité, toutes ses parties

réunies se séparent à la première analyse et tombent en poussière. Le

passé n'est plus, l'avenir n'est pas, et le présent lui-même est un zéro

de durée, un rien insaisissable. C'en est donc fait de toute vie et de

toute réalité!--Cela prouve, répliquerons-nous, que _l'union_ de toutes

ces parties dans un même nombre n'était qu'idéale; mais l'existence

successive et continue de chacune n'en est pas moins réelle, et cela

suffit à la réalité du mouvement et de la vie.

On touche ici du doigt le procédé sophistique de tous ceux qui traitent

d'illusoires les faits les plus évidents parce qu'ils sont mystérieux et

plus ou moins difficiles à comprendre. Zénon nie le mouvement parce

qu'il ne le comprend pas. D'autres après lui ont nié l'espace et

l'étendue parce qu'ils ne les comprenaient pas davantage; M. Bergson

nie le temps vulgaire pour la même raison. Et il n'est pas un fait

quelque peu important de la conscience ou de la nature qui résisterait à

une telle épreuve, si elle était légitime, mais elle ne l'est point.

Déjà Aristote faisait remarquer à ces philosophes que leur négation de

faits évidents mais incompris ou difficiles à comprendre était le

renversement de toute méthode scientifique, en ajoutant l'exemple

célèbre: on constate d'abord qu'il y a une éclipse, et ensuite l'on

cherche à comprendre ce qu'est l'éclipse--si on le peut. Que si on ne

peut pas la comprendre, cela ne donne aucun droit de nier l'éclipse.

D'ailleurs, étudions à notre tour la _nouvelle notion_ du temps, et

examinons si elle serait plus intelligible que l'ancienne.

* * * * *

D'après M. Bergson, le Temps véritable serait entièrement étranger à la

quantité. On n'y pourrait compter aucun nombre de parties égales entre

elles, puisque aucune durée n'est semblable à une autre durée.

Cependant, toutes ces parties, si différentes par leurs qualités

internes, ou si hétérogènes, s'emboîtent et se fondent les unes dans les

autres, comme les notes d'une phrase musicale dans une mélodie. Il n'y a

pas de temps longs ou courts, il n'y a que des actes de développement,

des progrès, qui fusionnent dans un acte un et indivisible.

Dans cette description nouvelle du Temps, il y a des _détails

accessoires_ et une _partie essentielle_. Des détails nous ne dirons

rien, pour ne pas être trop long, à l'exception toutefois d'un seul qui

nous semble vraiment dépasser la mesure permise.

Pour soutenir contre toute évidence, non pas l'unité continue du temps

qui est hors de conteste, mais son indivisibilité idéale en minutes, en

secondes, ou autres parties égales, on suppose que nos états de

conscience, en s'écoulant, peuvent «s'emboîter les uns dans les autres»,

à peu près comme les parties articulées d'une longue-vue[69]. Que cette

comparaison, plus ou moins heureuse, puisse s'appliquer aux opérations

_simultanées_ de nos diverses facultés, nous l'accordons volontiers. Il

est d'expérience que plusieurs de nos facultés agissent toujours

ensemble et de concert, et que, par exemple, un acte d'amour de Dieu et

du prochain comprend à la fois de la connaissance et de la volonté, des

idées et des images, des sentiments et des sensations, jusqu'à des états

physiologiques les plus variés.

Mais de ce que nos phénomènes de conscience simultanés fusionnent et

«s'emboîtent», comment conclure que les phénomènes successifs, présents,

passés, futurs, «s'emboîtent» pareillement? Ici, la comparaison n'a plus

de sens.

Dire que le passé s'est emboîté dans le présent et le présent dans le

futur, c'est dire qu'ils sont simultanés et non pas successifs; c'est

nier leur distinction radicale, leur exclusion manifeste; c'est changer

la succession temporelle en coexistence spatiale,--sans arriver pour

cela à supprimer le nombre et la quantité, car des parties ne peuvent

s'emboîter que si elles sont distinctes et multiples.

Non, nous ne comprendrons jamais comment le passé peut coexister avec le

présent et le futur, emboîtés ensemble, et les ingénieuses comparaisons

de M. Bergson, loin de nous le faire comprendre, montrent expressément

le contraire, comme le lecteur va en juger.

«Quand les oscillations régulières du balancier, écrit l'auteur, nous

invitent au sommeil, est-ce le dernier son entendu, le dernier mouvement

perçu qui produit cet effet? Non, sans doute.... Il faut donc admettre

que les sons se composaient entre eux et agissaient ... par

l'organisation rythmique de leur ensemble.... Chaque surcroît

d'excitation s'organise avec les excitations précédentes, et l'ensemble

nous fait l'effet d'une phrase musicale qui serait toujours sur le point

de finir et sans cesse se modifierait dans sa tonalité par l'addition de

quelque note nouvelle....»[70]

Dans cette brillante image, nous avons beau chercher l'emboîtement du

passé avec le présent et le futur, nous ne le découvrons point. Nous

voyons seulement la fusion des souvenirs et des sensations qui

persistent, après la disparition de leurs causes, et qui, par

conséquent, demeurent toujours présents et simultanés. Ce qui est bien

différent. En vérité, une si grossière équivoque n'est plus sérieuse, et

nous aurions pu nous contenter de répondre plaisamment avec M. Fouillée:

«Ce sera l'originalité des bergsoniens d'avoir inventé un nouveau

sophisme du chauve: Les cheveux de l'homme chauve existent encore,

puisqu'il en a le souvenir et que cette idée _opère_ pour l'inciter à

faire sur son crâne des lotions régénératrices. Donc le chauve n'est

plus chauve.»[71]

Ajouter avec M. Bergson que cette fusion du passé et du présent s'opère

en vertu d'une «synthèse mentale» n'atténue rien, car la synthèse

fusionne des souvenirs présents avec des sensations présentes et

nullement le présent au passé qui n'est plus. Bien plus, elle aggrave

l'erreur: les minéraux, les plantes et même les animaux, étant privés de

toute «synthèse mentale», il faudrait en conclure que le monde extérieur

ne dure pas, et M. Bergson est bien de force à ne pas reculer devant

cette nouvelle gageure au bon sens. «L'intervalle de durée, écrit-il,

n'existe que pour nous à cause de la pénétration mutuelle de nos états

de conscience.»[72]

Toutes les sciences, au contraire, apportent des preuves décisives de la

réalité du temps cosmologique. En mécanique, on fait entrer le temps (ou

son substitut) dans tous les calculs, comme un élément d'importance

capitale; et ces calculs sont confirmés par l'expérience. Les sciences

naturelles étudient avec succès l'âge des étoiles, l'âge des terrains et

des périodes géologiques, l'âge des plantes et des animaux ou de leurs

embryons, car tout évolue ici-bas avec son âge. Le temps est donc bien

un des plus importants facteurs[73] de la nature; il l'était avant

l'apparition de l'homme, et il le demeurerait alors même que l'esprit

humain n'existerait plus pour le concevoir dans ses «synthèses mentales»

ou pour le mesurer dans ses calculs. Inutile d'insister davantage sur

une vérité si manifeste.

La philosophie de M. Bergson · 第 3 / 31 段