Plusieurs de ces confusions étaient trop évidentes pour ne pas causer

l'étonnement et comme le scandale des philosophes quelque peu familiers

avec les notions d'Ontologie. Aussi, malgré le prestige de la chaire

officielle du haut de laquelle elles tombaient dans le public, ont-elles

déjà soulevé les critiques et les protestations éparses d'un bon nombre

de professeurs, nullement suspects d'attaches scolastiques, voire même

de la part de certains collègues en Sorbonne, comme le regretté M.

Huvelin dans sa brillante thèse de doctorat sur les _Eléments principaux

de la représentation_, où la notion bergsonienne du Temps est

vigoureusement, quoique très incomplètement, réfutée.

Mais ces critiques partielles, éparses çà et là dans les thèses et les

revues contemporaines, sont loin d'avoir tout dit, ce nous semble, ni

même le principal, à notre sens. Encore moins ont-elles montré, dans une

vue d'ensemble, la synthèse et le lien de toutes ces erreurs partielles

de la Philosophie nouvelle. Il y a donc encore place, croyons-nous, pour

une réfutation plus méthodique et plus complète, sinon de tous les

détails, ce qui serait infini, au moins des grandes lignes de cette

philosophie à la mode.

Nous en commencerons l'essai par l'analyse des six confusions

fondamentales que nous venons d'énumérer.

* * * * *

1. Une première confusion, découverte au point de départ et à la racine

de la théorie nouvelle, est celle de la _quantité_ avec la _qualité_.

Pour la mettre en lumière, rappelons brièvement les deux notions

classiques.

La _quantité_, au sens étymologique du mot, est ce qui répond à l'une

des deux questions: quelle est la grandeur de tel objet? combien y

a-t-il d'objets? C'est donc la quantité qui fait le plus ou le moins

dans les dimensions ou dans le nombre des objets.

On la définit: _ce qui est divisible_ (au moins idéalement et

virtuellement) en parties homogènes ou de même espèce. Ποσον λέγεται το

δίαιρετόν[36].

Si ces parties, avant la division, sont déjà distinctes, on a la

quantité _discrète_ ou le nombre: dix hommes, une douzaine de pommes. Si

ces parties, avant leur division, sont au contraire indistinctes, en

sorte que la fin de l'une soit aussi le commencement de l'autre, on a la

quantité _continue_ ou extensive, soit dans l'espace, soit dans le

temps.

Nous avons dit: divisible en parties de même espèce, car la division de

l'eau en hydrogène et oxygène ne dit pas sa quantité, et la réunion du

cheval et du cavalier ne saurait former un nombre.

La _qualité_, au contraire, est la manière d'être qui perfectionne un

objet, soit dans son être, comme la beauté, la durée, soit dans son

opération, comme la vertu. Ainsi la force est une qualité de la matière,

la santé une qualité des vivants, la science une qualité de

l'esprit[37].

On voit par là combien profonde est la différence entre la quantité et

la qualité, entre le _quantum_ et le _quale_. La qualité fait les êtres

semblables ou dissemblables; la quantité les rend égaux ou inégaux.

Ce serait donc ne pas s'entendre de soutenir avec M. Bergson que «la

quantité est toujours de la qualité à l'état naissant»[38]. A moins

qu'on ne veuille jouer avec l'identité des contraires et l'indifférence

des différents....

Mais ce n'est pas à dire que la qualité elle-même ne puisse avoir des

degrés, c'est-à-dire du plus ou du moins dans la même perfection, et

partant une certaine grandeur ou une certaine _intensité_. Et comme

toute intensité est reconnue susceptible de grandir ou de diminuer, il

est tout naturel de chercher de combien elle grandit ou de combien elle

diminue, c'est-à-dire de la mesurer. Et si on peut la mesurer, elle

a une quantité. Or, on peut la mesurer: c'est ce qui ne saurait être nié.

Que si on ne la peut mesurer directement, comme on mesure l'étendue par

la superposition d'un étalon, on pourra du moins la mesurer

indirectement par les effets sensibles qu'elle produit dans la matière.

Ainsi une force de tension ou une force musculaire se mesureront par

leurs effets sur un dynamomètre; et la force calorique par ses effets de

dilatation sur le mercure du thermomètre. Par d'autres ingénieux

procédés, les savants ont réussi à mesurer l'intensité des autres forces

de la nature: lumière, son, magnétisme, électricité, etc.

On peut aussi mesurer l'intensité d'une qualité par sa comparaison avec

une autre de même espèce. Ainsi deux forces qui s'équilibrent seront

égales. Si l'une l'emporte, elle sera dite plus grande et sa rivale plus

petite. Cette comparaison permet, dans un concours, de classer les plus

forts et les plus faibles avec une précision quasi-mathématique.

Enfin, on peut parfois mesurer une qualité d'intensité variable en la

comparant avec elle-même. Par exemple, on mesure une douleur actuelle

par comparaison avec le degré maximum d'acuité ou le degré minimum déjà

expérimenté. Et quoique cette appréciation soit plus vague et bien moins

rigoureuse que les précédentes, il arrive parfois qu'une douleur peut

paraître approximativement deux fois plus forte qu'à son début, et

qu'ensuite elle semble avoir diminué d'autant. Il y a donc des qualités

mesurables, c'est-à-dire douées de quantité.

La quantité peut donc être intensive aussi bien qu'extensive, et

vouloir, avec M. Bergson, réduire toute quantité à de l'étendue ou à des

rapports de contenance dans l'espace est un système préconçu, _a

priori_, que la plus élémentaire observation se charge de démentir.

Nous n'irons pas cependant jusqu'à prétendre, avec M. Fouillée[39], que

toute quantité est premièrement et essentiellement intensive, en sorte

qu'elle ne deviendrait extensive que par une projection plus ou moins

illusoire dans l'espace. Mais nous accorderons que les dimensions de

volume ou de masse sont plutôt une vue extérieure et superficielle de

l'être quantitatif, tandis que son intensité est une vue plus profonde

de son essence. Celle-ci est la «racine»--le mot est de saint

Thomas;--l'autre est son extension, sa manifestation dans l'espace.

C'est ce degré ou cette intensité dans la qualité que les scolastiques

avaient appelé _quantité virtuelle, quantitas virtutis,_ et qu'ils

avaient déjà si souvent et si profondément analysé. Si M. Bergson avait

connu leurs travaux, il n'aurait jamais essayé de confondre l'intensité

d'une qualité avec cette qualité elle-même ou une simple «nuance» de

cette qualité. Une «nuance» peut suffire à rendre deux qualités

semblables ou dissemblables; elle ne suffit pas à les rendre égales ou

inégales d'intensité.

Pour légitimer sa grave confusion, voici la raison qu'il a essayé de

faire valoir:

En appelant du même nom de grandeur la grandeur extensive et la grandeur

intensive, «on reconnaît par là, dit-il, qu'il y a quelque chose de

commun à ces deux formes de la grandeur, puisqu'on les appelle grandeur

l'une et l'autre et qu'on les déclare également susceptibles de croître

et de diminuer. Mais que peut-il y avoir de commun au point de vue de la

grandeur entre l'extensif et l'intensif, entre l'étendu et

l'inétendu?»[40]

Je réponds: ce qu'il y a de commun, c'est la _divisibilité,_ au moins

idéale et virtuelle, car il y a plusieurs espèces de divisibilité et

autant d'espèces de quantité, nous dit saint Thomas, que d'espèces de

divisibilité[41].

Lorsque vous mesurez la force ou la violence d'un coup de poing sur un

dynamomètre, vous reconnaissez des degrés différents dans l'intensité

des effets produits et partant dans l'intensité de la force elle-même

qui les produit.

Sans doute, en divisant ensuite par la pensée ces degrés d'une force, on

ne divise pas la force elle-même en parties réellement multiples et

séparables, mais on l'estime équivalente à  du multiple. Ce qui suffit à

calculer sa quantité. Ainsi l'on peut juger que tel homme en vaut deux;

et qu'un hercule de foire en vaut dix. Telle est la quantité virtuelle.

Sans doute encore, en divisant par la pensée ces degrés d'une même

force, on ne divise pas de l'espace.

Mais il y a bien d'autres choses que l'espace qui sont divisibles,

chacune à sa manière, quoi qu'en dise M. Bergson. Il y a le nombre

abstrait des mathématiciens qu'on divise en unités; la vitesse d'un

mouvement que l'on divise en degrés; le discours dont les parties ne

sont pas de l'espace; le temps dont les heures et minutes ne sont pas

davantage de l'espace. Le nier serait fermer les yeux aux expériences

les plus élémentaires pour y substituer des théories préconçues.

Or, la divisibilité, sous quelque mode qu'elle s'opère, réelle ou

idéale, c'est--nous l'avons dit--la définition même de la quantité, de

l'aveu de tous les philosophes sans exception, même de ceux qui ont

cherché à la quantité une raison d'être ou une racine encore plus

profonde.

Concluons qu'il y a vraiment deux espèces de quantité continue dont les

parties sont virtuelles ou indistinctes: 1° la quantité _extensive_

dans le temps ou dans l'espace; 2° la quantité _intensive_ dans la

qualité.

Si M. Bergson a nié celle dernière, c'est parce que la qualité lui a

paru simple et exclusive, de toute quantité: ce qui est vrai de la

quantité extensive qu'elle exclut, et non de la quantité intensive

qu'elle admet. Or, répétons-le, l'intensité n'est pas une qualité, mais

une grandeur de la qualité, puisqu'elle donne du plus ou du moins à la

même qualité, la rend égale à  une autre de même degré, ou équivalente à

plusieurs autres de degré moindre, et partant mesurable.

C'est la même méprise qui conduira bientôt le même auteur jusqu'à cette

conséquence autrement grave, de nier la quantité et la divisibilité du

temps. Telle est la logique de l'erreur: insignifiante au point de

départ, elle peut mener à un abîme, suivant l'adage: _Parvus error in

principio, magnus est in fine_.[42]

Que le temps soit aussi qualitatif, personne n'en doute. Le temps est

beau ou mauvais, la vie est gaie ou triste; et tous les intervalles de

la durée se distinguent ainsi par des caractères intérieurs très

variables. Mais de quel droit conclure: le temps est qualité, donc il

n'est pas quantité! alors qu'il peut être l'un et l'autre à des points

de vue différents. Il est l'un essentiellement et l'autre

accidentellement.

Nous traiterons bientôt ce sujet de la nature du temps. Pour le moment,

il nous suffit de laisser entrevoir ici le germe des confusions futures

dans cette première confusion de la quantité intensive avec une pure

qualité. Comme si la qualité était incompatible avec toute quantité!

Assurément, les contradictoires s'excluent; mais les divers et les

contraires--sans s'identifier aucunement--se marient à merveille dans

les réalités de la nature, et c'est le cas de la quantité et de la

qualité, qui à la fois se distinguent et s'allient fort bien[43].

II. La deuxième confusion signalée est celle de l'_unité_ avec le

_nombre_. On trouve, en effet, dans le chapitre indiqué du même ouvrage

cette étonnante proposition qui résume sa pensée: «Les unités, à leur

tour, sont de véritables nombres»[44].--Mais si les unités sont un

nombre de fractions, ce nombre est-il pair ou impair?...--Ni l'un ni

l'autre, assurément, et cette simple réplique du bon sens fait

pressentir le sophisme qui essaye de confondre l'unité dont les parties,

n'étant que virtuelles et indistinctes, sont sans nombre, avec une somme

ou un produit dont les parties, étant toujours distinctes et actuelles,

sont toujours un nombre.

L'unité et la somme peuvent, il est vrai, l'une et l'autre, être

appelées des synthèses. Mais il y a deux conceptions fort différentes de

la synthèse. La _synthèse-résultat_, née de l'assemblage de plusieurs

éléments, est postérieure à ses éléments: telle est la somme. Au

contraire, la _synthèse-principe_ est antérieure à ses éléments auxquels

elle donne naissance par sa division: telle est l'unité[45], non

seulement l'unité abstraite du mathématicien, mais encore l'unité

concrète. Telle est, par exemple, l'unité de la cellule-mère, dont le

fractionnement graduel produira les cellules dérivées de tel ou tel

organisme complet. C'est ce qui a fait dire à Aristote que l'unité est

antérieure aux parties: Τὸ ὅλον πρότερον άναγκαιον εϊναι τοϋ μέρουσ[46].

Bien loin d'avoir en elle un certain _nombre fini_ et déterminé de

fractions réelles, l'unité n'en a aucune, tant qu'elle n'est pas

divisée, soit physiquement, soit mentalement. Quant aux fractions

purement possibles, elles sont _sans nombre_, car l'indéfini n'est pas

un nombre. Et c'est pour cela qu'Aristote a soutenu que les fractions

sont en puissance et non pas en acte dans l'unité: μάλιστα μὲν δυνάμει,

ει δέ μή ένεργία[47].

Que si on leur supposait un _nombre infini_, on tomberait aussitôt dans

l'absurde, car un nombre infini actuellement réalisé est une

impossibilité manifeste. L'admettrait-on, qu'on retomberait dans une

autre contradiction. En effet, chacune de ses parties sera supposée

simple ou quantitative. Si on les disait quantitatives, les fractions

totalisées seraient infinies et partant beaucoup plus grandes que

l'unité, qui n'a rien d'infini: ce qui est impossible.

Si on les disait, au contraire, simples et inétendues, une ligne A B

serait composée d'un nombre infini de points sans étendue; un mouvement

A B serait composé d'un nombre infini de positions sans mouvement; et la

durée T, d'un nombre infini d'instants sans durée. C'est alors que M.

Bergson aurait beau jeu à nous reprocher de constituer l'étendue avec

l'inétendu, le mouvement avec l'immobile, la durée avec ce qui ne dure

pas! Mais nous n'avons jamais mérité un tel reproche. Pour nous, au

contraire, le point n'est pas une partie de la ligne ni du mouvement;

l'instant n'est pas une partie du temps. Le point n'est que la fin ou le

commencement d'une ligne ou d'un mouvement: l'instant, la fin ou le

commencement d'une durée, ou bien le passage d'une partie à la

suivante[48].

Voilà le sens métaphysique et rigoureux de ces termes. Ce qui n'empêche

pas de prendre aussi l'instant au sens psychologique[49], comme un

_minima_ de durée perceptible à la conscience. Mais alors ce _minima_

n'est plus instantané, il a une durée finie--comme tous les prétendus

instantanés des photographes,--et la durée totale n'est plus qu'un

multiple de cette durée partielle. On peut prendre alors ce _minima_

comme une tranche ou une unité du temps, sans encourir le reproche en

question.

Que si aucune unité du temps ou de l'espace n'a rien d'infini, le

mouvement peut les traverser, et tous les arguments de Zénon contre la

possibilité du mouvement tombent du même coup. Et c'est ce que, dans sa

réfutation de Zénon, M. Bergson n'a pas vu et n'a pas pu voir, du point

de vue à contre-sens où il s'est placé[50].

Concluons: l'unité n'est pas un nombre de fractions, ni fini ni infini.'

* * * * *

III. Troisième confusion: celle du _nombre_ avec l'espace. D'abord,

peut-on affirmer sans réserve, comme le fait M. Bergson, que «l'espace

est la matière avec laquelle l'esprit construit le nombre, le milieu où

l'esprit le place»?[51]

Sans doute, c'est avec des boules ou d'autres objets matériels et

étendus que l'enfant apprend à compter, et en ce sens c'est bien avec de

l'espace que l'on commence à construire des nombres. Mais l'esprit s'en

dégage bientôt et s'élève au-dessus de la matière pour compter des

choses inétendues, comme des points géométriques, des notes de musique,

des données psychiques ou morales, telles que les sept sacrements ou les

trois vertus théologales; ou bien des données métaphysiques, comme les

dix catégories ou les six transcendentaux. Il compte aussi des nombres

abstraits composés d'unités abstraites qui n'ont rien d'étendu. Enfin,

il compte le nombre d'années, de mois, de jours, de minutes qu'il a

vécus, et il le place dans le temps et nullement dans l'espace, quoique

ce temps ait, d'une certaine manière, traversé les espaces et les lieux

où l'on a vécu.

Allons plus loin. Si l'espace, où M. Bergson voudrait reléguer le

nombre, le contient réellement, c'est qu'il l'a emprunté bien moins à la

quantité et aux dimensions spatiales des objets qu'il contient, qu'à la

variété et aux contrastes des qualités qui distinguent surtout les

choses entre elles, aux yeux de l'observateur attentif. En effet, videz

l'étendue de toutes ses différences qualitatives, supprimez les figures,

les couleurs, les sons.... Aussitôt elle devient une continuité uniforme

et confuse, où je ne sais plus distinguer de nombre. C'est donc bien

plus avec des figures et d'autres qualités qu'avec des étendues que je

compte. Or, pour nombrer des qualités, inutile de les projeter dans

l'espace ou, tout au moins, de nombrer les espaces où je les projette.

Pour compter les espèces de plantes ou d'animaux, je n'ai besoin de

compter aucun lieu; encore moins pour compter les peines et les

plaisirs, les pensées et les désirs que j'éprouve. Le nombre déborde

donc l'espace de tous côtés; il gouverne la qualité non moins que la

quantité, le temps non moins que l'espace, l'esprit non moins que la

matière. Il fait éclater de toute part l'étroite prison où M. Bergson

voudrait le renfermer.

Il est donc faux de dire: «Toute idée claire du nombre implique une

vision dans l'espace»;--«c'est à cause de leur présence dans l'espace

que les unités sont distinctes»;--toujours «nous localisons le nombre

dans l'espace»[52]. L'auteur de ces paroles est le jouet de son

imagination captive elle-même de l'étendue spatiale.

Cela est faux, disons-nous, parce que c'est contraire aux faits. Nos

idées des trois vertus théologales ou des sept sacrements, des trois

propositions d'un syllogisme ou des minutes qu'a duré une argumentation,

sont parfaitement claires et distinctes sans avoir besoin d'être

localisées dans aucun espace.

Ce n'est pas que la localisation ne soit très souvent utile pour

soutenir la pensée. Nos idées les plus distinctes du temps et de

l'espace peuvent s'appuyer sur des images temporelles ou spatiales.

Ainsi, pour compter les noies ascendantes de la gamme, je puis me

figurer une ligne verticale en mouvement de bas en haut et y échelonner

des notes qui s'élèvent pareillement des plus basses aux plus hautes.

Mais je sens bien qu'en les comptant, je compte autre chose que de

l'espace, car si je ne comptais que des points dans l'espace, une ligne

horizontale me servirait tout aussi bien qu'une ligne verticale: ce qui

n'a jamais lieu. Donc, même en utilisant des images spatiales pour

compter, je compte autre chose que de l'espace.

Le nombre est donc, par essence, une notion transcendante de l'espace

comme du temps. Et cela est vrai, tout aussi bien des _unités_ qui

composent le nombre que de la somme totale produite par ces unités.

Aussi ajouter, comme le fait M. Bergson, que, «par cela même qu'on admet

la possibilité de diviser l'unité en autant de parties que l'on voudra,

on la tient (l'unité) pour étendue» (i), est un non-sens. Ni les

fractions concrètes d'un temps donné ni les fractions abstraites des

mathématiciens ne font un atome d'étendue. Pas plus qu'une unité

générique ou spécifique des logiciens ou des botanistes n'est étendue

par cela seul qu'elle peut être divisée en catégories subalternes.

Répétons-le: on divise autre chose que l'étendue, parce que la quantité

extensive n'est pas la seule espèce de quantité. Ainsi l'on divise en

degrés la puissance d'une force et l'intensité d'une qualité.

Il est vrai que ces fractions dans l'unité, comme ces unités dans un

nombre, sont _coexistantes_ ou simultanées. Mais la coexistence n'est

pas suffisante à constituer de l'étendue. Trois sons simultanés, trois

douleurs ressenties à la fois, trois termes de la même proposition ou

trois propositions d'un même syllogisme, ne font pas un atome d'espace.

Et c'est cette nouvelle confusion de la simultanéité avec l'espace qui

clôt dignement cette dissertation: «Toute addition implique une

multiplicité de parties perçues simultanément»[54], et partant de

l'espace.

Sous cette nouvelle forme se cache toujours la même erreur, à savoir que

toute quantité se ramène à des dimensions spatiales, à des rapports de

contenant et de contenu dans l'espace.

* * * * *

IV. La quatrième erreur, avons-nous dit, consiste à identifier

_l'espace_ avec _l'homogène._ «L'espace doit se définir l'homogène, et

inversement, tout milieu homogène et indéfini sera espace.»[55] D'où M.

Bergson conclura plus tard, comme nous le verrons: le temps de la

science et du simple bon sens est homogène; donc il n'est que de

l'espace. Il n'est pas le _vrai_ temps.

Pour percer à jour ce sophisme, il suffira de rappeler encore une fois

les définitions classiques, calquées sur les faits les plus élémentaires

de l'expérience universelle.

On peut entendre par quantité homogène, soit la quantité _discrète_ ou

le nombre, soit la quantité _continue_. Mais le nombre est désormais

hors de cause, après ce que nous venons de dire sur l'impossibilité de

le confondre avec l'espace. Ester donc à parler de la quantité continue,

c'est-à-dire de celle dont les parties, bien loin d'être distinctes et

actuelles, comme les unités dans un nombre, sont au contraire

indistinctes et en puissance avant la division qui les fait naître.

Or, il y a deux espèces de quantité homogène et continue, comme

l'expérience nous le révèle. L'une est _simultanée_, l'autre

_successive_. L'une possède à  la fois toutes ses parties quoique à

l'état confus et indivis; l'autre les acquiert peu à peu dans un

écoulement continu. La première s'identifie avec l'espace, soit avec

l'espace plein ou physique, soit avec l'espace vide ou géométrique qui

est la mesure idéale du précédent. Contenant et contenu sont en effet

deux points de vue de la même notion d'espace.

Mais si nous accordons volontiers que l'espace s'identifie avec une

telle quantité continue et homogène, nous ne pouvons admettre qu'il

s'identifie pareillement avec cette autre quantité continue et homogène

dont la réalité, bien loin d'être simultanée, n'est que successive et

graduelle. Et pour nier résolument cette prétendue identité, il nous

suffit d'en appeler aux faits les mieux expérimentés, tels que le

_temps_, le _mouvement_ local et le _discours_.

Le _temps_ se compose d'intervalles écoulés entre deux instants donnés,

le _mouvement_ de distances parcourues, et le _discours_ de paroles ou

de phrases prononcées. Or, jamais on ne peut se trouver en présence de

deux parties simultanées d'une telle quantité successive. Tandis que

deux parties du même espace coexistent sous nos yeux, jamais deux

minutes du même temps, ni deux stades du même mouvement, ni deux paroles

du même discours. Et cette possibilité ou impossibilité de coexistence

de plusieurs parties n'est pas un détail accidentel, mais l'essence même

de ces notions, ce qui distingue la quantité simultanée de la quantité

fluente, l'espace du temps. La quantité homogène et successive n'est

donc pas de l'espace et s'en distingue essentiellement. Le nier, ce

n'est pas adapter les théories aux faits, mais les forger sans se

soucier des faits. Ce n'est plus de la science, c'est de la fantaisie ou

du rêve.

* * * * *

V. La cinquième erreur consiste à confondre le _temps_ avec le

_mouvement_ qui se produit avec le temps, et par conséquent à confondre

la partie avec le tout. Et comme le mouvement conscient est le seul,

d'après M. Bergson, où le temps se révèle, c'est aussi avec le mouvement

psychique ou vital qu'il le confondra bientôt par la négation du temps

cosmologique.

Sans doute, répondrons-nous, il n'y a pas de temps sans mouvement.

Malgré cela, le temps n'est pas identique au mouvement. Il en est

seulement la condition et la mesure.

Aristote et saint Thomas[56], avec leurs commentateurs les plus

autorisés, ont donné de cette distinction des preuves nombreuses et

péremptoires faciles à résumer en quelques mots.

1° Le mouvement est plus ou moins rapide dans le même temps; donc il en

diffère.

2° Le temps est la mesure du mouvement--puisqu'il mesure su durée, et

qu'il entre dans la mesure de sa quantité; or, la mesure et le mesuré

font deux.

3° Pour être une mesure, le temps doit être uniforme et non pas plus ou

moins rapide comme le mouvement.

4° On conçoit des mouvements instantanés--comme le passage de l'être au

non-être,--tandis qu'un temps instantané serait contradictoire et

inintelligible.

5° On conçoit aussi la réversibilité des mouvements, revenant à leur

point de départ (chaque fois, du moins, que des liaisons causales ne s'y

opposent pas). Or, la réversibilité du temps serait absurde, car le

temps passé ne revient plus.

Donc, le temps et le mouvement ne sont pas identiques; ils

s'accompagnent seulement, comme le dit si bien saint Thomas: _tempus

sequitur motum_[57].

La philosophie de M. Bergson · 第 2 / 31 段