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LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON
_Professeur au Collège de France_
EXPOSÉ & CRITIQUE
par
MGR ALBERT FARGES
ANCIEN DIRECTEUR
A SAINT-SULPICE ET A L'INSTITUT CATHOLIQUE DE PARIS
DOCTEUR EN PHILOSOPHIE ET EN THÉOLOGIE
LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
PARIS
* * * * *
IMPRIMATUR
Parisiis, die decima junii 1912.
ALFRED BAUDRILLART,
_vic. gen. Rect_.
* * * * *
TABLE DES MATIÈRES
Au lecteur.
Introduction générale.
I. La Notion bergsonienne du Temps.
II. La Liberté humaine.
III. L'Union de l'Ame et du Corps.
IV. La Philosophie du Devenir pur.
V. L'Evolution des Mondes.
VI. Théorie de la Connaissance sensible.
VII. Théorie de la Connaissance intellectuelle.
VIII. Théorie de l'Intuition.
--Note sur le «Pragmatisme» de M. Bergson.
IX. Le Problème de la Contingence et de la Destinée humaine.
--Note sur le «Monisme» de M. Bergson.
Conclusion générale.
(Notes: à la fin du texte.--M.D.)
* * * * *
AU LECTEUR
La Philosophie de M. Bergson se compose de deux parties assez
dissemblables: les théories pures et leurs conséquences pratiques.
Les conséquences pratiques qui ébranlent les anciennes thèses classiques
de la philosophie spiritualiste sur la vérité absolue des premiers
principes de la raison, et par suite sur Dieu, l'âme humaine,
l'immortalité, la morale et la religion, sont facilement comprises de la
plupart de ses auditeurs ou lecteurs, et c'est à peu près la seule chose
qu'ils en retiendront, sur la foi du maître: _Magister dixit_!
Les théories pures, au contraire, qui doivent préparer et asseoir ces
conclusions subversives, sont d'une subtilité si éthérée et si nuageuse,
qu'elles pourraient être dites _ésotériques_. Seuls, les initiés peuvent
se flatter d'en pénétrer le sens métaphysique, et encore n'est-il pas
sûr qu'ils puissent le saisir bien clairement ni tout y comprendre.
Quant aux profanes--je parle des plus intelligents d'entre eux et des
plus exercés aux subtilités de la métaphysique,--ils seront vite
déroutés et découragés par une terminologie nouvelle et bizarre, où les
mots sont trop souvent détournés des usages reçus, vidés de leur sens
naturel, et aussi par des métaphores à jet continu, qui déguisent la
pensée bien plus qu'elles ne l'expriment.
C'est à eux que ce travail s'adresse. Ils veulent se rendre compte,
vérifier si les conséquences pratiques si graves et si troublantes de la
philosophie nouvelle sont bien assises sur des principes solides et
incontestables, car, pour eux, l'autorité du maître est le dernier et le
plus pauvre des arguments, selon le mot célèbre de saint Thomas: _Locus
ab auctoritate quæ fundatur super ratione humana, est infirmissimus_[1].
Pour les aider et les guider dans une recherche si délicate et si
laborieuse, nous n'aurons rien négligé, ni la lecture annotée et l'étude
de tous les ouvrages ou articles de revue de M. Bergson et de ses
principaux disciples, ni l'assistance aux cours du Collège de France,
ni le commerce avec les initiés.
Que si, malgré ces précautions, nous nous étions encore mépris sur le
sens de quelques détails secondaires, notre bonne foi, du moins, serait
hors de conteste, et nous nous en consolerions au souvenir de ces
discussions passionnées qui ont retenti récemment dans la presse des
deux Mondes, sur l'interprétation de certains points obscurs de la
pensée de M. Bergson, et auxquelles son intervention seule a pu mettre
fin[2].
Nous tenions à protester, dès le début, non seulement de notre bonne
foi, mais aussi de notre respect sincère pour la personne du maître. Ses
manières simples et modestes, où l'on ne sent rien d'un pédantisme si
fréquent ni d'un sectarisme à la mode, son ton toujours grave qui semble
le plus souvent convaincu, son talent incontestable d'artiste et de
virtuose, inspirent plutôt la sympathie. Et si ses doctrines, en ce
qu'elles ont de paradoxal et, de vraiment sophistique, méritent
d'importantes critiques et même une juste sévérité dans le blâme, nous
ne prendrons qu'à regret cette attitude et pour accomplir ce que nous
croyons être pour nous un devoir.
Du reste, il n'y a pas que des théories fausses à relever dans cette
nouvelle philosophie. Il y a nombre d'idées bonnes et même excellentes
que nous serons heureux de mettre en relief et de louer aussi souvent
que nous les rencontrerons.
C'est assez dire que ce volume, bien loin d'être une œuvre de parti
pris ou de polémique personnelle, sera tout au contraire un travail de
critique sereine, calme et impartiale, aussi objective qu'il nous sera
possible.
Pour en assurer l'objectivité parfaite, nous ne reculerons pas devant le
labeur ingrat des citations et des références minutieuses auxquelles on
pourra constamment se reporter. De cette façon, quand notre subtil
auteur se retranchera derrière la défense banale qu'on _ne l'a pas
compris_, le lecteur pourra lui répliquer: _à qui la faute_?...
C'est le système philosophique de M. Bergson que nous jugerons d'après
les textes authentiques, et nullement ses intentions ni sa pensée intime,
encore moins sa pensée définitive, que notre critique ne saurait viser
et réserve expressément.
Nous avions déjà touché à la philosophie de M. Bergson en esquissant les
grandes lignes de la _Théorie fondamentale de l'Acte et de la Puissance
ou du Devenir,_ mais d'une manière assez indirecte. Nous avions dû
mettre alors en parallèle avec les théories de l'école péripatéticienne
et thomiste que nous exposions, celles de la philosophie nouvelle.
Mais cette critique n'était faite que par occasion, d'une manière
accidentelle et très incomplète. Aujourd'hui, nous abordons de front
l'œuvre du maître, pour en saisir les détails et l'ensemble, et suivre
l'évolution de sa pensée à travers tous les écrits qu'il a publiés
depuis sa thèse de 1889.
Cet ouvrage--malgré quelques répétitions nécessaires--ne fera donc pas
double emploi avec le premier, qui pourra toujours être consulté
utilement par ceux qui aiment les parallèles et les contrastes. Nous
y renverrons quelquefois[3].
* * * * *
Et maintenant, souhaitons à ce petit livre d'aller au loin produire un
peu de bien! Sans doute, il n'a pas la prétention naïve de convertir les
Bergsoniens qui récusent les lumières de l'Intelligence, de la Raison et
du Sens commun. Ce n'est pas d'arguments dont ces esprits ont besoin,
mais de remèdes. Puisse-t-il du moins rassurer les autres, tous ceux qui
n'ont pas laissé s'atrophier en eux ces facultés maîtresses de notre
nature humaine, et les préserver à jamais d'une telle «catastrophe
intérieure»[4]. Et comme ce résultat purement négatif serait insuffisant
à asseoir leurs convictions spiritualistes, puisse-t-il les aider à
s'orienter vers les lumières si sûres de la Philosophie traditionnelle.
N'obtiendrait-il ce succès qu'auprès de cette nouvelle jeunesse qui se
lève--avide de théories lumineuses et fortes, et dédaigneuse de ce
qu'elle a déjà nommé une «philosophie des phosphorescences et des
velléités»[5],--nous nous estimerions amplement récompensé notre peine!
* * * * *
LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON[6]
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Suivant une formule chère à son école: M. Bergson _est en train de se
faire_[7]. Nous ne parlons pas ici de sa réputation qui est déjà
faite--non seulement en France, mais dans les deux hémisphères--et ne
saurait guère s'amplifier davantage. A peu près dès le début de son
enseignement à Paris, elle a retenti bruyamment et elle est devenue
rapidement mondiale, grâce à une certaine presse et à cette unanimité de
réclame mutuelle dont nos adversaires ont le secret,--et qui devraient
être pour nous une leçon plus profitable d'union.
Sur la foi de sa renommée, bien des gens se pâment d'admiration à tout
ce qui tombe aujourd'hui de ses lèvres ou sort de sa plume. Et je ne
parle pas seulement du public féminin qui assiège sa chaire du Collège
de France, ni des admirateurs par snobisme, incapables de comprendre le
premier mot de théories si subtiles et si obscures,--mais aussi d'hommes
de talent et de penseurs sérieux qu'on est surpris de rencontrer dans ce
concert d'adulation universelle.
Nous pourrions en citer plusieurs parmi ses collègues de l'Université ou
de l'Ecole normale, dont les éloges enthousiastes atteignent à un degré
de lyrisme déconcertant.
L'un d'eux, dans un volume que nous avons sous les yeux, écrit qu'il
faut classer M. Henri Bergson, non seulement «parmi les très grands
philosophes de tous les pays et de tous les temps»,--mais encore le
proclamer «comme le seul philosophe de premier ordre qu'aient eu la
France depuis Descartes, et l'Europe depuis Kant». Il ajoute
expressément que Leibnitz, Malebranche, Spinosa, sont facilement
éclipsés, ainsi que Fichte, Schelling et Hegel. Enfin, il conclut
pompeusement: «Tel est le rythme de l'histoire des systèmes: de loin en
loin, un héros heureux de la pensée s'étant enfoncé très avant dans les
profondeurs du réel en ramène au jour de l'intelligence des intuitions
merveilleuses, richesse brute que lui-même et des générations après lui
s'emploient à élaborer. Avec un Descartes, avec un Kant, M. Bergson,
sans aucun doute, est de ces héros-là.»
Après ces dithyrambes, on peut tirer l'échelle et redire avec assurance
que la réputation du maître est déjà faite et qu'elle n'est plus à
faire.
Le secret de ce succès inouï serait peut-être curieux à rechercher mais
il n'est pas temps encore. Attendons la fin de ce travail pour le mieux
comprendre.
En disant que M. Bergson est _en train de se faire_, je n'ai donc voulu
parler que de sa philosophie, qu'il n'a révélée au monde que peu à peu,
à travers les hésitations, on, comme, il l'avoue lui-même, «les zigzags
d'une doctrine qui se développe, c'est-à-dire qui se perd, se retrouve
et se corrige indéfiniment elle-même»[8].
Encore aujourd'hui est-elle loin d'être complète. Comportera-t-elle une
Théodicée, une Morale? et lesquelles?... Bien des doutes sont encore
permis sur de si graves sujets, et quoiqu'il soit bien délicat et
presque téméraire de vouloir décrire le tracé de cette seconde courbe,
de la pensée bergsonienne, avant qu'elle ait été formée, nous
essayerons, à la fin de ce volume, d'en indiquer l'orientation
probable--sous toutes réserves,--les effets de l'_Evolution créatrice_
étant toujours «imprévisibles» et sans aucune proportion avec leurs
antécédents, d'après M. Bergson. Au demeurant, ce qui a paru jusqu'à ce
jour du nouveau système est déjà considérable, quoique restreint aux
faibles dimensions de trois volumes de moyenne étendue[9] et de quelques
articles de revues[10],--sans parler d'un opuscule artistique sur le
_Rire_ ou la _Signification du comique_, que notre point de vue nous
permettra de négliger.
* * * * *
Le premier de ces trois volumes, _Essai sur les données immédiates de la
Conscience_, fut sa thèse de doctorat soutenue à la Sorbonne en 1889.
Nous assistions à cette soutenance avec le regretté Mgr d'Hulst et
quelques amis, philosophes de profession, aux yeux desquels le nouveau
Docteur se révéla du premier coup comme un penseur original, d'une
subtilité infiniment compliquée et nuageuse à la manière de Kant. La
seule différence, nous semblait-il, c'est que, dans cette pénombre
habituelle de la pensée, brillait parfois, comme un feu d'artifice,
l'image, la métaphore à effet, et même le trait d'esprit français:
choses inouïes chez le philosophe de Kœnigsberg et tous ses
compatriotes.
L'auditoire en était à la fois charmé et déconcerté, lorsqu'un des
membres du jury, le vénérable M. Ravaisson--si j'ai bonne
mémoire,--interprète peut-être inconscient de cette impression générale,
se laissa aller--pour terminer le compliment d'usage--à adresser, avec
son fin sourire, cet éloge significatif au candidat: «Je n'ai pas
toujours pu vous saisir, mais j'aime à croire, Monsieur, que vous vous
êtes compris!» Aussitôt un murmure unanime d'approbation souligna ce
trait qui portait au vif.
La difficulté de comprendre cet ouvrage--comme tous les suivants, du
reste--vient sans doute du fond et de la forme, de ce qui est dit,
mais encore plus peut-être de ce qui n'est point dit, de ce qui est
sous-entendu ou dit seulement à demi-mot et au passage, alors que ce
serait le plus intéressant et le plus important à connaître.
C'est le cadre et l'orientation qui font défaut. L'auteur semble nous
conduire dans une nuit noire, à travers des chemins de traverse étroits
et compliqués, sans nous dire où il veut nous mener. Sans doute, notre
guide a son secret--du moins on doit lui supposer un secret,--car on ne
peut admettre qu'il nous conduise à l'aventure. Mais ce secret, il ne le
révèle que peu à peu, et par doses fragmentaires insuffisantes à nous
rassurer.
Ainsi, par exemple, dans ce premier volume, son avant-propos nous
avertit qu'il va traiter de la liberté psychologique et résoudre--grâce
à une nouvelle méthode vaguement indiquée--les difficultés
insurmontables soulevées contre elle.
Or, celle «nouvelle méthode» n'est pas sans nous inquiéter quelque peu,
car on pressent déjà qu'elle pourrait bien devenir le principal, au lieu
d'être l'accessoire, et déborder le sujet annoncé au point de le
transformer en un simple épisode.
De fait, après avoir lu et refermé le volume, cette impression persiste
et, loin de s'atténuer, redouble. Le malaise produit par l'incertitude
du but que l'on poursuit devient plus aigu. La liberté elle-même,
annoncée comme sujet principal de cette étude, a passé au second plan.
Ce qui domine, c'est la théorie nouvelle du Temps ou de la Durée, qui
serait plus exactement le titre de l'ouvrage, car la Liberté n'est plus
qu'un simple corollaire. Cette théorie elle-même semble si grosse des
conséquences les plus redoutables et les plus imprévues, qu'on pressent
qu'elle va devenir la base infiniment subtile et comme la pointe
d'aiguille sur laquelle devra se tenir en équilibre la masse imposante
de l'édifice futur.
Avant d'examiner la solidité d'un tel fondement, faisons tout de suite
connaître au lecteur l'édifice lui-même--au moins dans son plan général
et ses plus grandes lignes,--telles qu'elles nous seront exposées par
les volumes suivants. Et puisque l'auteur a cru si utile à son jeu de ne
le démasquer pleinement qu'à la fin--semblable à ces prestidigitateurs
qui n'annoncent leurs tours d'adresse que lorsqu'ils ont réussi,--la
critique doit user de la tactique contraire et révéler du premier coup
où l'on veut en venir.
* * * * *
Tout d'abord l'auteur a--comme on dit vulgairement--une idée de
derrière la tête, qui est sa préoccupation dominante, quoiqu'il n'en
dise rien ni dans son avant-propos ni dans le corps de l'ouvrage. C'est
à peine s'il nous la laisse entrevoir discrètement dans une allusion
finale.
Il s'agit pour lui, comme pour tous ceux qui aspirent à devenir chefs
d'école, de faire une grande révolution en philosophie. Et cette
révolution, il la fera d'abord contre la tyrannie devenue insupportable
du kantisme. Plus tard, lorsqu'il se sentira plus de force et d'audace,
ce sera contre la philosophie tout entière, des Eléates et de Platon
jusqu'à nos jours, qu'il partira en guerre. Tous les penseurs de
l'humanité avant lui avaient, paraît il, ignoré la méthode; à suivre
pour découvrir la vérité; aucun n'avait encore su se placer au véritable
point de vue; aussi n'avaient-ils posé que des «pseudo-problèmes». En un
mot, ils étaient tous intellectualistes, et M. Bergson se proclamera
antiintellectualiste.
Cette prétention de supprimer d'un trait de plume l'expérience séculaire
de l'humanité, lentement accumulée à travers les âges par les plus
grands génies, est d'ailleurs une audace indispensable pour quiconque
veut désormais devenir chef d'école. Descartes et Kant avaient donné le
ton et agi de même, en faisant table rase du passé, et en ignorant de
parti pris «qu'il y eût avant eux des hommes qui aient pensé».
Le procédé est donc classique: tout novateur commence par renverser; et
c'est le genre où il excelle.
Pour le moment, le nouveau docteur ne rêve encore que de détrôner Kant,
en terrassant le kantisme. Kant fut pourtant le maître de sa formation
intellectuelle. Aux environs de 1880, lorsqu'il était sur les bancs du
lycée Condorcet ou bien sur ceux de l'Ecole normale, la doctrine
officielle de l'_Alma mater_ était un kantisme rigoureux, s'en tenant à
la _Critique de la Raison pure_ et affectant de dédaigner les
amendements et les restaurations de la _Raison pratique_.
Or, ce joug commençait à peser sur les esprits. Les plus jeunes et les
plus indépendants aspiraient à le briser, et M. Bergson conçut alors son
plan de destruction. Certes, il fallait du courage et de l'audace pour
renverser l'idole. M. Bergson aura l'un et l'autre, mais il saura les
allier à une prudence consommée. Il gardera fidèlement le secret du
complot et n'en fera l'aveu que le jour où l'idole vermoulue sera
remplacée par une autre, car--suivant un mot célèbre--on ne détruit que
ce que l'on remplace.
Dans le cours de ce premier volume, on trouvera bien des traits acérés
contre le kantisme, mais ils ne visent guère que des détails du système.
A l'avant-dernière page de la conclusion seulement, il laisse entendre
son dessein de s'attaquer au fondement lui-même de ce système qui
interdit à l'esprit humain l'entrée dans le domaine du réel et de
l'absolu.
«Kant, déclare M. Bergson, a mieux aimé ... élever une barrière
infranchissable entre le monde des phénomènes, qu'il livre tout entier à
notre entendement, et celui des choses _en soi_, dont il interdit
l'entrée. Mais peut-être cette distinction est-elle trop tranchée et
cette barrière plus aisée à franchir qu'on ne le suppose.»[11]
Nous verrons bientôt comment M. Bergson espère la franchir aisément,
grâce à sa théorie de l'Intuition supra-intellectuelle. Et lorsqu'il
aura réussi, ou cru réussir sa savante manœuvre, nous l'entendrons
faire triomphalement cette profession de foi anti-kantiste: «Dans
l'absolu nous sommes, nous circulons et vivons. La connaissance, que
nous en avons est incomplète, sans doute, mais non pas extérieure ou
relative. C'est l'être même, dans ses profondeurs, que nous atteignons
par le développement combiné et progressif de la science et de la
philosophie.»[12]
De l'autre côté de l'Océan, fera écho W. James, en traitant
dédaigneusement la _Critique de la raison pure_ comme «le plus rare et
le plus compliqué de tous les vieux musées de bric-à-brac». Et cette
irrévérence à l'égard du vieux maître déchu ne soulèvera pas, même en
France, la moindre protestation indignée. Au contraire, la _Revue
philosophique_ avouera, en gémissant, que c'est là «une conclusion à
laquelle la presque totalité des philosophes est déjà venue avec
éclat»[13].
Quoi qu'il en soit, dès le début, M. Bergson refuse de respecter
l'interdiction fondamentale du maître. Il n'accepte plus sa consigne, et
passe outre à ses défenses. Au fond de son cœur, le kantisme a vécu.
Déjà, les premiers disciples de Kant avaient agi de même. Les écoles de
Schelling, de Fichte, de Hegel, au lieu de s'abstenir de toute
spéculation sur l'absolu, comme d'un fruit défendu, en firent, au
contraire, comme on le sait, de véritables débauches.
M. Bergson n'aura qu'à les imiter, à sa manière, dans leur révolte, et
il sera applaudi par tous ceux--ils sont nombreux--qui sont fatigués
d'entendre répéter que tout n'est pour nous qu'apparence et illusion, et
qui ont enfin senti s'aiguiser en eux la faim et la soif du réel et de
l'absolu, pendant ces trop longs jours d'abstinence kantienne.
Malheureusement, comme la raison pure, si peu comprise et si critiquée
par Kant, lui inspire encore la même défiance, il fera la gageure de
s'en passer dans ses spéculations, de ne se servir que d'une prétendue
_intuition_ esthétique supra-intellectuelle, qui lui permettra de
retourner à l'envers les notions les plus essentielles de la raison
humaine. Son antiintellectualisme convaincu l'acculera à nous inventer
une métaphysique nouvelle à rebours des évidences fondamentales du sens
commun.
Ce sens commun lui-même deviendra un organe gênant qu'on finira par
amputer. Après s'être incliné devant lui très respectueusement dans une
Préface[14], on ne s'occupera plus de ses perpétuelles protestations, et
les enfants terribles de la nouvelle école ne cesseront de nous «mettre
en garde contre les illusions de l'évidence vulgaire[15]», contre les
notions communes d'intelligibilité, de raison, de vérité, en proclamant
audacieusement qu'il n'en faut plus! Pour eux, le sens commun ne fournit
que des recettes pratiques, sans aucune valeur intellectuelle.
L'édifice métaphysique bergsonien sera donc nettement
antiintellectualiste, et voici ses principales thèses que nous allons
essayer de formuler,--autant toutefois qu'il est possible de préciser et
de réduire en formules des assertions extrêmement vagues et fuyantes,
ennemies-nées de la précision et de la clarté didactiques.
* * * * *
L'idée mère et la pensée maîtresse de tout le nouveau système est celle
du vieil Héraclite: _L'être n'est pas, tout est devenir pur_,
c'est-à-dire perpétuel et intégral changement, en sorte que rien ne
demeure le même dans cette fuite perpétuelle de la réalité: Πάντα ΄ρει
καί ούδεν μένει[16]. Il en donnait la comparaison célèbre: On ne se
baigne pas deux fois dans le même fleuve ni même une seule fois, puisque
tout change sans cesse et dans le fleuve et dans le baigneur, qui ne
sont jamais les mêmes.
Or, cette fluidité universelle des êtres, dont la vie est le type
premier, d'après M. Bergson, c'est ce qu'il a appelé le Temps ou la
Durée pure, et dont il a fait la «substance résistante» ou «l'étoffe»
même des choses, s'il est permis toutefois d'appeler de ce nom ce qui
est l'inconsistance et la fluidité même.
De cette première négation de l'être, on va voir découler les plus
graves conséquences, soit _métaphysiques,_ soit _logiques_, soit
_critériologiques_.
Au point de vue _métaphysique_, la catégorie de substance est biffée.
Il n'y a plus que des modes d'être sans être, des attributs sans sujet,
des actions sans agent ou des passions sans patient; ce qui est
radicalement inintelligible. Bien plus, les catégories d'accidents ou de
modes sont réduites à une seule: le mouvement perpétuel. Qualité,
quantité, etc., ne sont et ne peuvent être que des modes de mouvements:
ce qui n'est pas moins inintelligible.
Au point de vue _logique_, si l'être n'est pas, il ne saurait être
identique à lui-même, et le principe d'identité ou de non-contradiction
est ruiné, entraînant à sa suite la ruine de tous les autres principes
de la raison, qui, en dernière analyse, s'appuient tous sur le premier,
sur l'impossibilité que l'être et le non-être, le oui et le non soient
identiques. Pour la nouvelle école, au contraire, le contradictoire est
sans doute impensable--vu la constitution actuelle de notre
esprit,--mais nullement impossible. Bien plus, il est le fond même de
toute réalité dans la nature, où tout est à la fois lui-même et autre
que lui-même, puisque tout y est devenir pur, c'est-à-dire
l'hétérogénéité même et la contradiction perpétuelle de l'être et du
non-être simultanés.
Cependant nos nouveaux philosophes veulent bien conserver à ces premiers
principes de la raison un rôle pratique et tout provisoire. Ainsi, la
formule _deux et deux font quatre_ n'exprime aucune vérité absolue et
définitive, mais elle reste «commode» et «utile», puisqu'elle
réussit[17],--comme si son utilité pour régler avec mon débiteur n'était
pas précisément le fruit de sa vérité mathématique et absolue!
Au point de vue _critériologique_, les conséquences ne sont pas moins
révolutionnaires. Puisque tout est fluent, et qu'il n'y a rien de stable
ni en moi ni hors de moi, la pensée abstraite qui nous montre des types
fixes, des notions éternelles, des principes immuables et nécessaires,
en un mot, des vérités absolues, ne saurait être qu'une faculté
mensongère à laquelle nous ne pouvons plus nous fier.
La nouvelle école se proclame donc antiintellectualiste; elle fulmine
contre «les concepts figés, cristallisés et morts, d'où la vie s'est
retirée», et contre toutes les combinaisons par induction ou déduction
de ces «entités conceptuelles», désormais «vieux jeu»; elle proclame
qu'il faut «renoncer tout à fait au rationnel», suivant la maxime
favorite de W. James,--et son moyen consisterait à remplacer l'autorité
«périmée» de l'intelligence, soit intuitive, soit discursive, par une
autre faculté qu'elle appelle l'_intuition,_ mais qu'elle n'a jamais pu
clairement définir. Cette faculté serait comme un sentiment esthétique,
une sympathie divinatrice, entièrement libéré du joug de la raison et de
la logique. «Au delà et au-dessus de la logique!» ou bien: «Vers les
profondeurs supra-logiques!» Telle serait, d'après M. Le Roy, sa
véritable devise[18].
Voilà en quelques traits synthétiques--sur lesquels nous aurons à
revenir en détail très longuement[19]--l'esprit de la philosophie
nouvelle. Tout son développement futur tient en germe dans ces quelques
principes,--si toutefois l'on peut encore parler de principes, après la
suppression des premiers principes.
C'est à leur lumière qu'il faut lire les ouvrages de M. Bergson, où tout
s'éclaire, si on ne les perd jamais de vue. Tout, disons-nous, ou plutôt
_presque_ tout, car il reste encore un petit nombre de paragraphes dans
tels et tels chapitres qui semblent des énigmes mystérieuses ou presque
indéchiffrables, même pour les plus vieux professeurs de métaphysique.
Mais on peut ouvrir le secret des autres et pénétrer leur synthèse, avec
un peu de patience, grâce à cette merveilleuse clé.
Nous allons en faire l'expérience, en parcourant ensemble les principaux
passages de ces trois volumes. Mais auparavant, une autre remarque
générale s'impose. Après avoir parlé du _fond_, il faut encore parler de
la _forme_ dont cette philosophie nouvelle aime à se parer.
* * * * *
Si le lecteur a bien compris combien cette nouvelle métaphysique est au
rebours de celle du sens commun, ou, si l'on veut, de celle que M.
Bergson lui-même a appelée «la métaphysique naturelle de l'intelligence
humaine»[20], il n'aura pas de peine à pressentir que pour la faire
accepter de ses lecteurs ou de ses auditeurs, un professeur doit avoir à
son service, non seulement un grand talent littéraire, mais encore
certains procédés spéciaux, dont il importe de dévoiler les secrets.
_D'abord_, c'est l'usage constant et l'abus de la métaphore et, des
images qu'un artiste, un poète, comme lui, sait manier avec une adresse
et une originalité consommées, dignes du plus séduisant des
prestidigitateurs.
Nous sommes loin du temps où Aristote proscrivait de tout langage
philosophique et s'interdisait sévèrement à lui-même l'emploi de la
métaphore, cette «maîtresse d'erreur», comme il l'appelait, cette grande
et incomparable magicienne qui sait donner au faux un si grand
prestige[21]. La vérité n'en a nul besoin et doit savoir s'en passer.
Seule, elle peut montrer son visage à découvert, tandis que le faux a
toujours besoin d'une parure étrangère et d'un déguisement pour se faire
accepter.
Or, si nous assistons aujourd'hui aux cours publics les plus réputés de
la nouvelle école, si nous feuilletons ses ouvrages philosophiques à
grand succès, nous nous surprenons comme enveloppés par un tourbillon
ininterrompu d'images qui rivalisent d'éclat et de charme imprévu. La
métaphore a tout envahi, si bien qu'il ne reste plus de place pour la
démonstration des thèses. C'est elle qui a remplacé la preuve. On a même
érigé en principe que seule elle prouve, en nous donnant l'intuition du
réel.
«Qu'on ne s'étonne pas, écrit M. Le Roy, de me voir donner plus de
métaphores que de raisonnements: la métaphore est le langage naturel de
la métaphysique, pour autant que celle-ci consiste en une _vivification
de l'inexprimable_, en une _saisie du supra-logique par le dynamisme
créateur de l'esprit._»[22]--Eh bien! Aristote et Platon ont déjà appelé
tout cela: σοϕίζεσται.
Les exemples abondent. Il suffit d'ouvrir au hasard le volume de
l'_Evolution créatrice_ et d'en lire une page pour constater que le
culte de la métaphore y est élevé à la hauteur d'un procédé réfléchi
d'exposition philosophique.
Ici, c'est la comparaison du cinématographe qui fait paraître continus
et fluents des instantanés disjoints et immobiles. Là, c'est l'image du
kaleïdoscope qui, dans le continu morcelé et fragmenté, met un ordre
enchanteur mais illusoire. Ailleurs, ce sont les brillantes fusées du
feu d'artifice, qui figurent l'Evolution créatrice s'élevant en pensée
étincelante pour retomber en matière, etc.
Ce procédé a plusieurs avantages, en outre de la vie et du charme dont,
il pare les théories les plus abstruses. D'abord, il joue le rôle d'un
prisme qui redresse et met d'aplomb les thèses de sens commun renversées
par nos antiintellectualistes, rassurant ainsi les légitimes inquiétudes
des auditeurs.
Expliquons notre pensée:
Pour nous faire comprendre la formule d'Héraclite: _tout passe et rien
ne demeure_ dans un être, en sorte qu'il n'est jamais le même, ni dans
sa forme ni dans son fonds,--on emploie la comparaison célèbre du
courant d'eau vive ou du fleuve. Or, le fleuve, au contraire, demeure le
même dans son être substantiel, son eau restant la même, tant qu'elle
coule de la source à l'embouchure. Ainsi, au lieu de nous présenter une
image de la mobilité perpétuelle et totale de l'être, on nous offre
celle d'un simple voyage, qui est la permanence même de l'être dont la
position seule varie. Au lieu de nous offrir un exemple de changement
total et perpétuel, on choisit celui de la plus faible et plus
superficielle mutation. En sorte que la théorie du mobilisme absolu, qui
renversait la raison, se trouve comme redressée et rendue acceptable par
le mirage d'une métaphore qui a fait paraître droit ce qui était à
l'envers.
Autre exemple: Si j'avance que la substance est une notion inutile et
périmée; qu'il y a des modes d'être sans être, des attributs sans sujet,
des actions sans agent, il faudra, pour ne pas trop effaroucher mon
auditoire, que je lui trouve un équivalent ou un semblant d'équivalent.
Pour cela, j'aurai recours à une image. Je dirai, par exemple, qu'il y a
sous les phénomènes «un centre de jaillissement»[23], et je répéterai la
comparaison du feu d'artifice si familière à M. Bergson; je comparerai
donc l'Evolution créatrice à ces milliers de fusées qui s'élèvent dans
les airs en éventail, après être parties d'un centre unique de
jaillissement--et mon auditoire, qui, avec son bon sens naturel, a déjà
mis un artificier derrière ce centre de jaillissement, acceptera et
applaudira la brillante image, très facile à saisir parce qu'elle a
naturellement redressé une théorie à rebours et inintelligible.
De même, pour expliquer la mémoire que la suppression de la substance
permanente ou de l'identité de la personne rendrait absurde--eh! comment
_revoir_, par exemple, si l'on n'est plus resté le même?--on supposera
que «dans chaque cellule cérébrale, partout où quelque chose vit, il y a
ouvert quelque part un _registre_ où le temps s'inscrit»[24].--Mais aux
yeux du simple bon sens, qu'est-ce qu' «un registre ouvert», où peuvent
s'inscrire le passé, le présent et l'avenir, sinon une chose qui
demeure, une substance, où s'enregistrent en passant les phénomènes qui
se déroulent et disparaissent? Interprétée dans son sens naturel, la
métaphore fait donc réapparaître aux yeux de tous la substance qu'on
croyait disparue, et l'esprit se déclare satisfait. Encore une fois,
l'image a joué le rôle du prisme redresseur de la pensée renversée, ou,
si l'on préfère; une autre comparaison, nous dirons que ces images sont
des pièces vraies destinées à suggérer une impression fausse,
puisqu'elles laissent entendre qu'elles sont l'expression fidèle des
théories: ce qui n'est pas. Elles donnent l'illusion que l'auteur
respecte précisément ce qu'il condamne.
Mais le procédé que nous critiquons ne consiste pas seulement en abus
d'images et de métaphores, il y ajoute une _terminologie_ nouvelle, où
les liens consacrés par l'usage qui rattachaient les mots aux idées
correspondantes sont volontairement disloqués et brisés. On fait même
parfois signifier aux mots exactement le contraire du sens
universellement reçu.
Par exemple, le mot _durer_, dans toutes les langues, signifie _demeurer
le même_, au moins quant au fonds de son être et malgré des changements
accidentels de forme. Or, dans le vocabulaire nouveau, _durer_ signifie
_ne jamais demeurer le même_, en sorte qu'une chose qui cesserait de
changer totalement et perpétuellement cesserait par là même de
durer[25].
De là, un idiome mystérieux et étrange, ou plutôt une multitude
d'idiomes, car, dans la nouvelle école, chacun se forge le sien, à son
gré, comme pour étourdir le lecteur par des obscurités systématiques et
par le flou des idées. On dirait qu'ils ont adopté la devise de Renan:
«Le vague est seul vrai», parce qu'il peut seul rendre la fluidité
insaisissable et protéiforme de toute chose. Oh! combien ils sont loin
de vouloir mériter l'éloge que Barthélémy Saint-Hilaire adressait à la
scolastique, d'être par sa précision et sa clarté «toute française et
toute parisienne»[26]. Et ne croyez pas qu'ils cherchent à s'excuser de
leur obscurité; au contraire, ils s'en vantent: «Ce qui est clair n'est
plus intéressant, écrit M. Le Roy, puisque c'est ce à propos de quoi
tout travail de genèse est achevé.... La philosophie a le droit d'être
obscure, elle en a le devoir pour autant qu'elle doit toujours ou
s'approfondir ou s'élever.... Le discours est subordonné à l'action et
le clair à l'obscur.»[27]
Encore une fois, dirons-nous avec Aristote et Platon, cela s'appelle
tout simplement σοϕίζεσται[28]. Aussi bien le divin Platon ajoutait-il
cette jolie définition du sophiste: «C'est un animal changeant qui ne se
laisse pas prendre, comme on dit, d'une seule main ... une espèce bien
difficile à saisir.»[29]
Cette impression, du reste, ne nous est, pas personnelle, et nous
n'avons encore rencontré aucun lecteur des ouvrages de cette, école qui
n'en ait facilement convenu. Voici, par exemple, ce qu'écrivait l'un
d'eux, philosophe de profession:
«Grisé de métaphores, ravi par les mouvements audacieux de sa phrase,
comme l'aéronaute téméraire qui s'abandonne avec ivresse aux bonds
imprévus de sa nacelle, il (le philosophe bergsonien) croit s'élever
vers une réalité plus pure, alors qu'il monte dans les nuages en
attendant la chute.... C'est l'image d'une nef délestée, désemparée, qui
s'élève, s'abaisse, se précipite, se ralentit, tourbillonne, suivant les
méandres les plus fantaisistes et les plus inquiétants, au gré du
talent, à la vitesse de l'inspiration, à la merci de la passion ou du
sentiment. Le lien qui rattache les mots aux idées a été brisé....
Affranchis des lois de l'usage, comme d'autant de conventions
tyranniques, tantôt les mots disloqués se détachent de leur contexte
naturel, tantôt ils forment des groupements révolutionnaires; la plupart
du temps ils se soustraient à toute association normale.... Les mots
nous apparaissaient chargés de souvenirs et de liens multiples, avec une
physionomie caractéristique, accompagnés d'un cortège régulier d'idées,
d'images et de sentiments, incorporés enfin et étroitement subordonnés
au monde réel. Dans le vocabulaire nouveau, ils se présentent sans
aïeux, sans histoire, sans tradition, disposés à tout signifier, comme
dans une société anarchique ou jacobine tous les individus sont prêts à
remplir toutes les fonctions, sans être préparés à aucune.... Il suffit
de saisir une bonne fois le procédé.... On tire ainsi du langage de
prestigieux effets, dissociant les alliances d'idées ou de choses
apparemment les plus infrangibles, réconciliant les termes les plus
opposés, formant d'éblouissantes synthèses, résolvant les problèmes les
plus compliqués....»[30]
Si telle est l'impression d'un professionnel de la philosophie, celle
des «Philistins», et des plus savants d'entre eux, ne sera que pire. Le
rêve de ce grand homme, écrivait M. Le Dantec, serait «d'être plongé
dans un _in pace_ parfaitement noir, et de s'y trouver suspendu sans
contact avec les parois du cachot. Là, sans être troublé dans sa
méditation par la vue, l'audition ou le contact, qui donnent des objets
externes une notion fausse ou superficielle, le philosophe, enfin dégagé
de toutes les entraves de la nature, vivrait dans sa pensée profonde la
vie totale de l'Univers»[31].
Cette ironie, un peu lourde, il est vrai, indique bien l'impression de
noir parfait que la lecture de M. Bergson a dû laisser à ce savant, ami
des méthodes positives et de la clarté.
Ainsi, pour l'un, c'est le vertige; pour l'autre, la nuit noire.... Et
cependant, nombreuses sont les âmes simples ou insuffisamment instruites
des premiers principes d'une saine philosophie qui se laissent prendre
aux prestigieux effets produits par de nouvelles associations de mots et
d'images. Noua en avons rencontré, par exemple, qui se pâmaient
d'admiration devant le seul titre de l'_Evolution créatrice_. En
apparence, en effet, le mot est heureux et n'a rien de choquant. On y
trouve un sujet, un attribut, un verbe sous-entendu, et l'esprit est
satisfait: _l'Evolution est créatice._ Mais si l'on va au delà des mots,
jusqu'au fond de la pensée de l'auteur, et si l'on demande: 1º _Qui est
créateur_?--Personne. C'est l'évolution qui se fait elle-même; c'est
donc une création sans aucun créateur.
Si l'on demande en outre: 2° _De quoi est-elle créatrice?_--De rien,
sinon d'elle-même! puisqu'il n'y a plus d'être, de chose! créée, et que
tout est devenir, c'est-à-dire évolution pure. En sorte que c'est une
création sans aucun créateur et sans aucune chose créée![32]--Alors,
après cette découverte, tout s'obscurcit et devient incohérent: c'est le
chaos des idées pour le simple bon sens. Mais l'étiquette, avec sa
brillante métaphore, a su masquer parfaitement l'opposition des idées
avec le sens commun. Tant est grande la magie des mots! Nos farouches
contempteurs des idées «cristallisées et mortes», nos iconoclastes de
toutes les idoles du langage et de la tradition, sont les premiers à se
payer de mots et les seuls à adorer des métaphores!
Nous voici donc bien avertis sur les procédés littéraires et méthodiques
de notre auteur, ainsi que sur l'esprit et la portée philosophique du
nouveau système. Nous pouvons désormais entreprendre l'analyse des
écrits de M. Bergson, en commençant par son premier-né, sa fameuse thèse
sur la théorie nouvelle du Temps ou de la Durée pure, qui sera comme le
_leit-motiv_ de toutes ses autres théories. Nous nous bornerons
toutefois aux grandes lignes et à une vue synthétique, évitant de les
obscurcir par la critique, d'ailleurs facile, d'innombrables détails.
* * * * *
Note.
Si la nébulosité systématique de la nouvelle école a des avantages
incontestables pour ses auteurs, elle a aussi des inconvénients, car
elle permet à l'imagination de chacun de découvrir dans chaque nuée tout
ce qui lui plaît, voire même les figures les plus opposées aux
intentions de l'inventeur. M. Bergson ne pouvait manquer d'en être la
première victime et de s'en plaindre amèrement. Il sera pour le moins
curieux et très suggestif d'entendre ses protestations indignées contre
les multiples défigurations de sa pensée que se sont permises MM. les
professeurs des Lycées, auprès desquels M. Binet avait ouvert une
enquête pour connaître l'influence de la philosophie bergsonienne sur
leur enseignement. A ce sujet, le lecteur lira avec intérêt l'extrait
suivant de la séance de la _Société française de Philosophie,_ qui, le
28 nov. 1907, a mis aux prises M. Binet et M. Bergson.
«M. BINET.--Ma seconde question s'adresse spécialement à notre savant
collègue M. Bergson, que nous avons la bonne fortune de compter
aujourd'hui parmi nous. Il a vu (par l'enquête) quelle influence sa
philosophie exerce sur l'enseignement secondaire. Il a vu aussi les
doutes, les hésitations de certains maîtres, qui avouent très
franchement qu'il ne sont pas encore parvenus à trouver la _formule
d'adaptation de ses idées_ à l'état d'intelligence de leurs l'élèves. Il
me semble bien que M. Bergson doit être intéressé par le renseignement
si curieux et si sincère que nos correspondants lui apportent. Nous
serions heureux de connaître d'abord, si ce n'est pas indiscret, son
impression de séance. Nous souhaitons aussi qu'après réflexion il puisse
trouver les indications et les conseils qui aplaniront les difficultés
que rencontre la propagation de ses idées.
«M. BERGSON.--J'avoue ne rien comprendre à certaines observations (des
professeurs de lycée) dont M. Binet vient de donner lecture. M. Binet
paraît désirer que je m'explique sur les questions qu'elles soulèvent.
C'est de lui ou de ses correspondants que je réclame cette explication.
Dans les théories qu'ils m'attribuent, je ne reconnais rien de moi, rien
que j'aie jamais pensé, enseigné, écrit.... Où, quand, sous quelque
forme ai-je dit quelque chose de tout cela? Qu'on me montre dans ce que
j'ai écrit une ligne, un mot, qui puisse s'interpréter de cette manière,
etc.» _(Bulletin de la Société française de philosophie_, numéro de
janvier, 1908, p. 20, 21.)
* * * * *
I
LA NOTION BERGSONIENNE DU TEMPS.
La nouvelle notion du Temps imaginée par M. Bergson est de la plus haute
importance, puisqu'il en a fait le centre et le pivot de tout son
nouveau système philosophique.
Au premier abord, il semble bien subtil et même paradoxal de vouloir
fonder une philosophie tout entière, une explication totale des choses
sur la notion du Temps. A la réflexion, toutefois, et au souvenir de la
merveilleuse synthèse péripatéticienne entièrement élevée sur la notion
du Mouvement--notion si voisine de celle du Temps,--on est plutôt tenté
de faire crédit à l'auteur, non sans quelque défiance il est vrai, car
si le Mouvement est un phénomène patent qui tombe sous les sens, il n'en
est pas de même du Temps, le plus obscur et le plus mystérieux peut-être
de tous les phénomènes de la nature. Ce contraste avait déjà été
remarqué par les anciens, lorsqu'ils disaient: _Motus sensibus ipsis
patet, non autem tempus_. Aussi pouvons-nous craindre très légitimement
que le sophisme ne trouve plus facilement à s'embusquer derrière ces
ombres profondes, et qu'au lieu de bâtir sur le roc, comme Aristote, M.
Bergson ne puisse édifier que sur le sable mouvant des conjectures.
Quoi qu'il en soit, essayons d'expliquer aussi clairement que possible
sa pensée toujours subtile et nuageuse, d'en montrer les côtés spécieux
et d'en préciser les points faibles. Pour cela, commençons par faire
connaître le résultat final de sa longue et laborieuse étude sur la
notion du Temps.
Le Temps étant l'antithèse de l'Espace, il est bon de rapprocher ces
deux notions pour en éclairer le sens par leur contraste. L'un et
l'autre, dans la philosophie traditionnelle, sont des _quantités
continues_, homogènes et mesurables; mais les parties de l'Espace sont
coexistantes et _simultanées_, tandis que les parties du Temps sont
_successives_ et fluentes.
Or, dans le système de M. Bergson, l'Espace est défini par _quantité_ et
_homogénéité_, et partant par _mensurabilité._ C'est le propre de la
matière. Toute quantité, soit discrète comme le nombre, soit continue
comme les grandeurs, est de l'espace. «L'espace, dit-il, doit se définir
l'homogène.... Inversement, tout milieu homogène et indéfini sera de
l'espace.»[33]
Au contraire, le Temps est défini par _qualité_ pure et _hétérogénéité_
pure, exclusive de toute quantité, de toute homogénéité, et partant de
toute mensurabilité. C'est le propre de l'esprit. Ainsi le Temps vrai
n'a ni parties virtuellement multiples, ni quantité par où il soit
mesurable, ni homogénéité qui permette de comparer une durée à une autre
durée et de les dire égales ou inégales.
«La durée pure, écrit M. Bergson, n'est qu'une succession de changements
qualitatifs qui se fondent, qui se pénètrent, sans contours précis, sans
aucune tendance à s'extérioriser les uns par rapport aux autres, sans
aucune parenté avec le nombre. Ce serait l'hétérogénéité pure.»[34]
Cette notion est sans doute à l'opposé de toutes les conceptions
agnostiques ou idéalistes, kantistes ou leibnitziennes. Mais elle n'eut
pas moins éloignée de toutes les définitions connues des écoles
réalistes, qui sont unanimes à faire du Temps une quantité, notamment de
la célèbre définition aristotélicienne, déclarant que le Temps est _le
nombre ou la mesure du mouvement, selon l'avant et l'après_. Άριθμος
κινήσεως κατά το πρότερον και ϋστερον[35].
Et ce n'est pas seulement la pensée philosophique que contredit la
nouvelle notion, ce sont encore les données de la Science expérimentale
et du simple bon sens. La fiction d'un temps simple, impossible à
mesurer, apparaît en effet du premier coup comme un défi au sens commun.
Quant à la Science qui parvient à mesurer le temps et même à le prédire
par des calculs d'une précision si merveilleuse, elle donne chaque jour
à cette fiction le plus éclatant démenti.
Que telle soit bien pourtant la pensée de M. Bergson, on n'en saurait
douter. Pour lui, le temps _vrai_ ne se mesure point; celui de la
science et du sens commun n'est qu'une illusion et une chimère, comme il
le répète à satiété, sous toutes les formes, dans tout le cours de ses
ouvrages, notamment dans les cinquante pages (57 à 107) du deuxième
chapitre de son _Essai sur les Données immédiates de la conscience_,
entièrement consacrées à combattre cette illusion.
En lisant tous les longs et subtils développements donnés par l'auteur à
cette thèse, il est impossible à un philosophe quelque peu au courant
des notions de Métaphysique générale ou d'Ontologie, de ne pas être
frappé du nombre et de la gravité des confusions d'idées qu'on y
rencontre. Les notions classiques les plus fondamentales ont été plus ou
moins vidées de leur sens naturel, mutilées, chavirées comme à plaisir,
au point d'étourdir et de saisir comme de vertige un lecteur
inexpérimenté. Si l'on nous permettait l'expression à la mode, nous
dirions--sans vouloir suspecter en rien les intentions de l'auteur--que
c'est là comme un vrai «sabotage» de l'Ontologie. On croirait même à un
«sabotage» réglé, méthodique, car ces confusions d'idées, qui semblent
se succéder en désordre, conservent entre elles un ordre stratégique
très étudié et très savant. Nous les comparerions volontiers à cette
série de tranchées profondes et obscures où l'assiégeant se croit en
sûreté, à l'abri des traits de l'ennemi, et qui le conduisent sous
terre, très méthodiquement, jusqu'au pied de la place assiégée dont il
veut faire l'assaut. Ici, la place assiégée s'appelle la notion
traditionnelle du Temps.
Or, voici la série de ces confusions dans leur stratégie savante. Ne
pouvant les relever toutes, pour ne pas trop fatiguer ou embrouiller nos
lecteurs, contentons-nous d'indiquer les principales:
1° Confusion de la _quantité_ avec la _qualité_; 2° de l'_unité_ avec le
_nombre_; 3° du _nombre_ avec l'_espace_; 4° de l'_espace_ avec
l'_homogène_; 5° du _temps_ avec le _mouvement_; 6° enfin--c'est
l'erreur capitale,--confusion du _temps_ avec l'_hétérogène_.