Godeau, et, pendant qu'il en respirait le parfum dans un
profond recueillement, il commença à penser d'un esprit
plus calme à son aventure du matin. Dès qu'il y eut réfléchi
quelque temps, il vit clairement la vérité, c'est-à-dire
[5]que la jeune fille, en lui laissant son bouquet entre les
mains et en refusant de le reprendre, avait voulu lui
donner une marque d'intérêt; car autrement ce refus et
ce silence n'auraient été qu'une preuve de mépris, et cette
supposition n'était pas possible. Croisilles jugea donc
[10]que mademoiselle Godeau avait le coeur moins dur que
monsieur son père, et il n'eut pas de peine à se souvenir
que le visage de la demoiselle, lorsqu'elle avait traversé le
salon, avait exprimé une émotion d'autant plus vraie
qu'elle semblait involontaire. Mais cette émotion était-elle
[15]de l'amour ou seulement de la pitié, ou moins encore
peut-être, de l'humanité? Mademoiselle Godeau avait-elle
craint de le voir mourir, lui, Croisilles, ou seulement
d'être la cause de la mort d'un homme, quel qu'il fût?
Bien que fané et à demi effeuillé, le bouquet avait encore
[20]une odeur si exquise et une si galante tournure, qu'en le
respirant et en le regardant, Croisilles ne put se défendre
d'espérer. C'était une guirlande de roses autour d'une
touffe de violettes. Combien de sentiments et de mystères
un Turc aurait lus dans ces fleurs, en interprétant leur
[25]langage! Mais il n'y a que faire d'être turc en pareille
circonstance. Les fleurs qui tombent du sein d'une jolie
femme, en Europe comme en Orient, ne sont jamais
muettes; quand elles ne raconteraient que ce qu'elles ont
vu lorsqu'elles reposaient sur une belle gorge, ce serait
[30]assez pour un amoureux, et elles le racontent en effet.
Les parfums ont plus d'une ressemblance avec l'amour, et
il y a même des gens qui pensent que l'amour n'est qu'une