sorte de parfum; il est vrai que la fleur qui l'exhale est la
plus belle de la création.
Pendant que Croisilles divaguait ainsi, fort peu attentif
à la tragédie qu'on représentait pendant ce temps-là,
[5]mademoiselle Godeau elle-même parut dans une loge en
face de lui. L'idée ne lui vint pas que, si elle l'apercevait,
elle pourrait bien trouver singulier de le voir là après ce
qui venait de se passer. Il fit au contraire tous ses efforts
pour se rapprocher d'elle; mais il n'y put parvenir. Une
[10]figurante de Paris était venue en poste jouer Mérope, et
la foule était si serrée, qu'il n'y avait pas moyen de bouger.
Faute de mieux, il se contenta donc de fixer ses regards
sur sa belle, et de ne pas la quitter un instant des yeux.
Il remarqua qu'elle semblait préoccupée, maussade, et
[15]qu'elle ne parlait à personne qu'avec une sorte de répugnance.
Sa loge était entourée, comme on peut penser, de
tout ce qu'il y avait de petits-maîtres normands dans la
ville; chacun venait à son tour passer devant elle à la
galerie, car, pour entrer dans la loge même qu'elle occupait,
[20]cela n'était pas possible, attendu que monsieur son
père en remplissait seul, de sa personne, plus des trois
quarts. Croisilles remarqua encore qu'elle ne lorgnait
point et qu'elle n'écoutait pas la pièce. Le coude appuyé
sur la balustrade, le menton dans sa main, le regard distrait,
[25]elle avait l'air, au milieu de ses atours, d'une statue
de Vénus déguisée en marquise; l'étalage de sa robe et de
sa coiffure, son rouge, sous lequel on devinait sa pâleur,
toute la pompe de sa toilette, ne faisaient que mieux
ressortir son immobilité. Jamais Croisilles ne l'avait vue
[30]si jolie. Ayant trouvé moyen, pendant l'entr'acte, de
s'échapper de la cohue, il courut regarder au carreau de
la loge, et, chose étrange, à peine y eut-il mis la tête, que