d'une grève! Combien d'espérances renversées par un
grain, par un changement de temps! il restait suspendu
au bord d'une table de granit, le bras tendu comme celui
d'un faquir de l'Inde, tandis que son père, assis sur une
[5]escabelle, attendait, dans le silence et les ténèbres, le plus
grossier des coquillages, et du pain, si le voulait la mer.
--Buvez-vous quelquefois du vin? lui demandai-je.
--Trois ou quatre fois par an.
--Eh bien! vous en boirez aujourd'hui, vous et votre
[10]père, et nous vous enverrons un pain blanc.
--Vous êtes bien bon, monsieur.
--Nous vous donnerons à dîner si vous voulez nous conduire
par le bord de la mer jusqu'à Batz, où nous irons
voir la tour qui domine le bassin et les côtes entre Batz
[15]et le Croisic.
--Avec plaisir, nous dit-il. Allez droit devant vous,
en suivant le chemin dans lequel vous êtes, je vous y
retrouverai après m'être débarrassé de mes agrès et de ma
pêche.
[20]Nous fîmes un même signe de consentement, et il
s'élança joyeusement vers la ville. Cette rencontre nous
maintint dans la situation morale où nous étions, mais
elle en avait affaibli la gaieté.
--Pauvre homme, me dit Pauline avec cet accent qui
[25]ôte à la compassion d'une femme ce que la pitié peut
avoir de blessant, n'a-t-on pas honte de se trouver heureux
en voyant cette misère?
--Rien n'est plus cruel que d'avoir des désirs impuissants,
lui répondis-je. Ces deux pauvres êtres, le père et
[30]le fils, ne sauront pas plus combien ont été vives nos
sympathies que le monde ne sait combien leur vie est belle,
car ils amassent des trésors dans le ciel.