Page 229

d'une grève! Combien d'espérances renversées par un

grain, par un changement de temps! il restait suspendu

au bord d'une table de granit, le bras tendu comme celui

d'un faquir de l'Inde, tandis que son père, assis sur une

[5]escabelle, attendait, dans le silence et les ténèbres, le plus

grossier des coquillages, et du pain, si le voulait la mer.

--Buvez-vous quelquefois du vin? lui demandai-je.

--Trois ou quatre fois par an.

--Eh bien! vous en boirez aujourd'hui, vous et votre

[10]père, et nous vous enverrons un pain blanc.

--Vous êtes bien bon, monsieur.

--Nous vous donnerons à dîner si vous voulez nous conduire

par le bord de la mer jusqu'à Batz, où nous irons

voir la tour qui domine le bassin et les côtes entre Batz

[15]et le Croisic.

--Avec plaisir, nous dit-il. Allez droit devant vous,

en suivant le chemin dans lequel vous êtes, je vous y

retrouverai après m'être débarrassé de mes agrès et de ma

pêche.

[20]Nous fîmes un même signe de consentement, et il

s'élança joyeusement vers la ville. Cette rencontre nous

maintint dans la situation morale où nous étions, mais

elle en avait affaibli la gaieté.

--Pauvre homme, me dit Pauline avec cet accent qui

[25]ôte à la compassion d'une femme ce que la pitié peut

avoir de blessant, n'a-t-on pas honte de se trouver heureux

en voyant cette misère?

--Rien n'est plus cruel que d'avoir des désirs impuissants,

lui répondis-je. Ces deux pauvres êtres, le père et

[30]le fils, ne sauront pas plus combien ont été vives nos

sympathies que le monde ne sait combien leur vie est belle,

car ils amassent des trésors dans le ciel.

Contes Français · 第 284 / 396 题