Page 228

~-Eh bien! mon pauvre garçon, comment ne cherchez-vous

pas à gagner davantage en portant du sel sur le port

ou en travaillant aux marais salants?

--Ah! monsieur, je ne ferais pas ce métier pendant

[5]trois mois. Je ne suis pas assez fort, et si je mourais, mon

père serait à la mendicité. Il me fallait un métier qui ne

voulût qu'un peu d'adresse et beaucoup de patience.

--Eh comment deux personnes peuvent-elles vivre

avec douze sous par jour?

[10]-Oh! monsieur, nous mangeons des galettes de sarrasin

et des bernicles que je détache des rochers.

~ Quel âge avez-vous donc?

~ Trente-sept ans.

~ Êtes-vous sorti d'ici?

[15]~ Je suis allé une fois à Guérande pour tirer à la milice,

et suis allé à Savenay pour me faire voir à des messieurs

qui m'ont mesuré. Si j'avais eu un pouce de plus, j'étais

soldat. Je serais crevé à la première fatigue, et mon

pauvre père demanderait aujourd'hui la charité.

[20]J'avais bien pensé des drames; Pauline était habituée à

de grandes émotions, près d'un homme souffrant comme

je le suis; eh bien! jamais, ni l'un ni l'autre, nous n'avions

entendu de paroles plus émouvantes que ne l'étaient celles

de ce pêcheur. Nous fîmes quelques pas en silence, mesurant

[25]tous deux la profondeur muette de cette vie inconnue,

admirant la noblesse de ce dévouement qui s'ignorait lui-même;

la force de cette faiblesse nous étonna; cette insoucieuse

générosité nous rapetissa. Je voyais ce pauvre

être tout instinctif rivé sur ce rocher comme un galérien

[30]l'est à son boulet, y guettant depuis vingt ans des coquillages

pour gagner sa vie, et soutenu dans sa patience par

un seul sentiment. Combien d'heures consumées au coin

Contes Français · 第 283 / 396 题