Je m'inclinai. Nous n'étions pas en ce moment assez
riches pour pousser plus haut cette enchère. Notre pauvre
pêcheur ne savait pas s'il devait se fâcher d'une mystification
ou se livrer à la joie; nous le tirâmes de peine en lui
[5]donnant le nom de notre hôtesse, et en lui recommandant
de porter chez elle le homard et l'araignée.
--Gagnez-vous votre vie? lui demandai-je, pour savoir
à quelle cause devait être attribué son dénûment.
--Avec bien de la peine et en souffrant bien des misères,
[10]me dit-il. La pêche au bord de la mer, quand on n'a ni
barque ni filets, et qu'on ne peut la faire qu'aux engins ou
à la ligne, est un chanceux métier. Voyez-vous, il faut y
attendre le poisson ou le coquillage, tandis que les grands
pêcheurs vont le chercher en pleine mer. Il est si difficile
[15]de gagner sa vie ainsi, que je suis le seul qui pêche à
la côte. Je passe des journées entières sans rien rapporter.
Pour attraper quelque chose, il faut qu'une iraigne
se soit oubliée à dormir comme celle-ci, ou qu'un homard
soit assez étourdi pour rester dans les rochers. Quelquefois
[20]il y vient des lubines après la haute mer, alors je les
empoigne.
--Enfin, l'un portant l'autre, que gagnez-vous par jour?
--Onze à douze sous. Je m'en tirerais, si j'étais seul,
mais j'ai mon père à nourrir, et le bonhomme ne peut pas
[25]m'aider, il est aveugle.
A cette phrase, prononcée simplement, nous nous regardâmes,
Pauline et moi, sans mot dire.
--Vous avez une femme ou quelque bonne amie?
Il nous jeta l'un des plus déplorables regards que j'aie
[30]vus, en répondant:--Si j'avais une femme, il faudrait
donc abandonner mon père; je ne pourrais pas le nourrir
et nourrir encore une femme et des enfants.