était belle, je venais de m'habiller après avoir nagé.
J'attendais Pauline, mon ange gardien, qui se baignait dans
une cuve granit pleine d'un sable fin, la plus coquette
baignoire que la nature ait dessinée pour ses fées marines.
[5]Nous étions à l'extrémité du Croisic, une mignonne
presqu'île de la Bretagne; nous étions loin du port, dans un
endroit que le fisc a jugé tellement inabordable, que le
douanier n'y passe presque jamais. Nager dans les airs
après avoir nagé dans la mer! ah! qui n'aurait nagé dans
[10]l'avenir? Pourquoi pensais-je? pourquoi vient un mal?
qui le sait? Les idées vous tombent au coeur ou à la tête
sans vous consulter. Nulle courtisane ne fut plus fantasque
ni plus impérieuse que ne l'est la conception pour les
artistes; il faut la prendre comme la fortune, à pleins
[15]cheveux, quand elle vient. Grimpé sur ma pensée comme
Astolphe sur son hippogriffe, je chevauchais donc à travers
le monde, en y disposant de tout à mon gré. Quand
je voulus chercher autour de moi quelque présage pour
les audacieuses constructions que ma folle imagination me
[20]conseillait d'entreprendre, un joli cri, le cri d'une femme
qui sort d'un bain, ranimée, joyeuse, domina le murmure
des franges incessamment mobiles que dessinaient le flux
et le reflux sur les découpures de la côte. En entendant
cette note jaillie de l'âme, je crus avoir vu dans les
[25]rochers le pied d'un ange qui, déployant ses ailes, s'était
écrié:--Tu réussiras! Je descendis, radieux, léger; je
descendis en bondissant comme un caillou jeté sur une
pente rapide. Quand elle me vit, elle me dit:--Qu'as-tu?
Je ne répondis pas, mes yeux se mouillèrent. La
[30]veille, Pauline avait compris mes douleurs, comme elle
comprenait en ce moment mes joies, avec la sensibilité
magique d'une harpe qui obéit aux variations de