l'atmosphère. La vie humaine a de beaux moments! Nous
allâmes en silence le long des grèves. Le ciel était sans
nuages, la mer était sans rides; d'autres n'y eussent vu
que deux steppes bleus l'un sur l'autre; mais nous, nous
[5]qui nous entendions sans avoir besoin de la parole, nous
qui pouvions faire jouer entre ces deux langes de l'infini
les illusions avec lesquelles on se repaît au jeune âge, nous
nous serrions la main au moindre changement que présentaient,
soit la nappe d'eau, soit les nappes de l'air, car
[10]nous prenions ces légers phénomènes pour des traductions
matérielles de notre double pensée. Qui n'a pas savouré
dans les plaisirs ce moment de joie illimitée où l'âme semble
s'être débarrassée des liens de la chair, et se trouver
comme rendue au monde d'où elle vient? Le plaisir n'est
[15]pas notre seul guide en ces régions. N'est-il pas des heures
où les sentiments s'enlacent d'eux-mêmes et s'y élancent,
comme souvent deux enfants se prennent par la main et se
mettent à courir sans savoir pourquoi? Nous allions ainsi.
Au moment où les toits de la ville apparurent à l'horizon
[20]en y traçant une ligne grisâtre, nous rencontrâmes
un pauvre pêcheur qui retournait au Croisic; ses pieds
étaient nus, son pantalon de toile était déchiqueté par le
bas, troué, mal raccommodé: puis, il avait une chemise
de toile à voile, de mauvaises bretelles en lisière, et pour
[25]veste un haillon. Cette misère nous fit mal, comme si
c'eût été quelque dissonance au milieu de nos harmonies.
Nous nous regardâmes pour nous plaindre l'un à l'autre
de ne pas avoir en ce moment le pouvoir de puiser dans les
trésors d'Aboul-Casem. Nous aperçûmes un superbe
[30]homard et une araignée de mer accrochés à une cordelette
que le pêcheur balançait dans sa main droite, tandis
que de l'autre il maintenait ses agrès et ses engins. Nous