Les jeunes gens ont presque tous un compas avec lequel
ils se plaisent à mesurer l'avenir; quand leur volonté
s'accorde avec la hardiesse de l'angle qu'ils ouvrent, le
monde est à eux. Mais ce phénomène de la vie morale
[5]n'a lieu qu'à un certain âge. Cet âge, qui, pour tous les
hommes, se trouve entre vingt-deux et vingt-huit ans, est
celui des grandes pensées, l'âge des conceptions premières,
parce qu'il est l'âge des immenses désirs, l'âge où l'on ne
doute de rien: qui dit doute, dit impuissance. Après cet
[10]âge rapide comme une semaison, vient celui de l'exécution.
Il est en quelque sorte deux jeunesses, la jeunesse
durant laquelle on croit, la jeunesse pendant laquelle
on agit; souvent elles se confondent chez les hommes
que la nature a favorisés, et qui sont, comme César,
[15]Newton et Bonaparte, les plus grands parmi les grands
hommes.
Je mesurais ce qu'une pensée veut de temps pour se
développer; et, mon compas à la main, debout sur un
rocher, à cent toises au-dessus de l'Océan, dont les lames
[20]se jouaient dans les brisants, j'arpentais mon avenir en le
meublant d'ouvrages, comme un ingénieur qui, sur un
terrain vide, trace des forteresses et des palais. La mer