effleurer ma peau, et c'est alors que j'ai poussé ce cri
terrible que vous avez dû entendre, car je vous avoue que
j'ai cru que ma dernière heure était arrivée; mais Dieu
est Dieu et Mahomet est son prophète; l'ange Asraël
[5]n'était pas encore prêt à m'emporter vers le pont d'Alsirat.
Maintenant je n'ai plus d'espoir qu'en vous. Abu-Becker
est puissant, il me fera chercher, et s'il peut me reprendre,
Mesrour aurait cette fois la main plus sûre, et son damas
ne se contenterait pas de m'effleurer le cou, dit-elle en
[10]souriant, et en passant la main sur l'imperceptible raie
rose tracée par le sabre du zebec. Acceptez-moi pour
votre esclave, je vous consacrerai une vie que je vous dois.
Vous trouverez toujours mon épaule pour appuyer votre
coude, et ma chevelure pour essuyer la poudre de vos
[15]sandales.»
Mahmoud-Ben-Ahmed était fort compatissant de sa
nature, comme tous les gens qui ont étudié les lettres et
la poésie. Leila, tel était le nom de l'esclave fugitive,
s'exprimait en termes choisis; elle était jeune, belle, et
[20]n'eût-elle été rien de tout cela, l'humanité eût défendu de
la renvoyer. Mahmoud-Ben-Ahmed montra à la jeune
esclave un tapis de Perse, des carreaux de soie dans l'angle
de la chambre, et sur le rebord de l'estrade une petite collation
de dattes, de cédrats confits et de conserves de roses
[25]de Constantinople, à laquelle, distrait par ses pensées, il
n'avait pas touché lui-même, et de plus, deux pots à rafraîchir
l'eau, en terre poreuse de Thèbes, posés dans des
soucoupes de porcelaine de Japon et couverts d'une
transpiration perlée. Ayant ainsi provisoirement installé
[30]Leila, il remonta sur sa terrasse pour achever son narguilhé
et trouver la dernière assonance du ghazel qu'il composait
en l'honneur de la princesse Ayesha, ghazel où les lis d'Iran,