«Pourquoi donc ma vue vous a-t-elle causé une si vive
impression?» dit la dame d'un ton de voix fort doux et où
perçait un intérêt assez tendre.
Mahmoud-Ben-Ahmed lui raconta comment il l'avait
[5]vue près de la mosquée du sultan Hassan à l'instant où les
rideaux de sa litière s'étaient un peu écartés, et que depuis
cet instant il se mourait d'amour pour elle.
«Vraiment, dit la dame, votre passion est née si subitement
que cela? je ne croyais pas que l'amour vînt si vite.
[10]Je suis effectivement la femme que vous avez rencontrée
hier; je me rendais au bain dans ma litière, et comme la
chaleur était étouffante, j'avais relevé mon voile. Mais
vous m'avez mal vue, et je ne suis pas si belle que vous le
dites.»
[15]En disant ces mots, elle écarta son voile et découvrit un
visage radieux de beauté, et si parfait, que l'envie n'aurait
pu y trouver le moindre défaut.
Vous pouvez juger quels furent les transports de
Mahmoud-Ben-Ahmed à une telle faveur; il se répandit en
[20]compliments qui avaient le mérite, bien rare pour des
compliments, d'être parfaitement sincères et de n'avoir
rien d'exagéré. Comme il parlait avec beaucoup de feu
et de véhémence, le papier sur lequel ses vers étaient
transcrits s'échappa de sa manche et roula sur le plancher.
[25]«Quel est ce papier? dit la dame, l'écriture m'en paraît
fort belle et annonce une main exercée.
--C'est, répondit le jeune homme en rougissant beaucoup,
une pièce de vers que j'ai composée cette nuit, ne
pouvant dormir. J'ai tâché d'y célébrer vos perfections;
[30]mais la copie est bien loin de l'original, et mes vers n'ont
point les brillants qu'il faut pour célébrer ceux de vos
Yeux.»