Page 202

«Pourquoi donc ma vue vous a-t-elle causé une si vive

impression?» dit la dame d'un ton de voix fort doux et où

perçait un intérêt assez tendre.

Mahmoud-Ben-Ahmed lui raconta comment il l'avait

[5]vue près de la mosquée du sultan Hassan à l'instant où les

rideaux de sa litière s'étaient un peu écartés, et que depuis

cet instant il se mourait d'amour pour elle.

«Vraiment, dit la dame, votre passion est née si subitement

que cela? je ne croyais pas que l'amour vînt si vite.

[10]Je suis effectivement la femme que vous avez rencontrée

hier; je me rendais au bain dans ma litière, et comme la

chaleur était étouffante, j'avais relevé mon voile. Mais

vous m'avez mal vue, et je ne suis pas si belle que vous le

dites.»

[15]En disant ces mots, elle écarta son voile et découvrit un

visage radieux de beauté, et si parfait, que l'envie n'aurait

pu y trouver le moindre défaut.

Vous pouvez juger quels furent les transports de

Mahmoud-Ben-Ahmed à une telle faveur; il se répandit en

[20]compliments qui avaient le mérite, bien rare pour des

compliments, d'être parfaitement sincères et de n'avoir

rien d'exagéré. Comme il parlait avec beaucoup de feu

et de véhémence, le papier sur lequel ses vers étaient

transcrits s'échappa de sa manche et roula sur le plancher.

[25]«Quel est ce papier? dit la dame, l'écriture m'en paraît

fort belle et annonce une main exercée.

--C'est, répondit le jeune homme en rougissant beaucoup,

une pièce de vers que j'ai composée cette nuit, ne

pouvant dormir. J'ai tâché d'y célébrer vos perfections;

[30]mais la copie est bien loin de l'original, et mes vers n'ont

point les brillants qu'il faut pour célébrer ceux de vos

Yeux.»

Contes Français · 第 251 / 396 题