Page 203

La jeune dame lut ces vers attentivement, et dit en les

mettant dans sa ceinture:

«Quoiqu'ils contiennent beaucoup de flatteries, ils ne

sont vraiment pas mal tournés.»

[5]Puis elle ajusta son voile et sortit de la boutique en

laissant tomber avec un accent qui pénétra le coeur de

Mahmoud-Ben-Ahmed:

«Je viens quelquefois, au retour du bain, acheter des

essences et des boites de parfumerie chez Bedredin.»

[10]Le marchand félicita Mahmoud-Ben-Ahmed de sa

bonne fortune, et, l'emmenant tout au fond de sa boutique,

il lui dit bien bas à l'oreille:

«Cette jeune dame n'est autre que la princesse Ayesha,

fille du calife.»

[15]Mahmoud-Ben-Ahmed rentra chez lui tout étourdi de

son bonheur et n'osant y croire. Cependant, quelque

modeste qu'il fût, il ne pouvait se dissimuler que la princesse

Ayesha ne l'eût regardé d'un oeil favorable. Le

hasard, ce grand entremetteur, avait été au delà de ses

[20]plus audacieuses espérances. Combien il se félicita alors

de ne pas avoir cédé aux suggestions de ses amis qui

l'engageaient à prendre femme, et aux portraits séduisants

que lui faisaient les vieilles des jeunes filles à marier qui

ont toujours, comme chacun le sait, des yeux de gazelle,

[25]une figure de pleine lune, des cheveux plus longs que la

queue d'Al Borack, la jument du Prophète, une bouche

de jaspe rouge, avec une haleine d'ambre gris, et mille

autres perfections qui tombent avec le haïck et le voile

nuptial: comme il fut heureux de se sentir dégagé de tout

[30]lien vulgaire, et libre de s'abandonner tout entier à sa

nouvelle passion!

Contes Français · 第 252 / 396 题