La jeune dame lut ces vers attentivement, et dit en les
mettant dans sa ceinture:
«Quoiqu'ils contiennent beaucoup de flatteries, ils ne
sont vraiment pas mal tournés.»
[5]Puis elle ajusta son voile et sortit de la boutique en
laissant tomber avec un accent qui pénétra le coeur de
Mahmoud-Ben-Ahmed:
«Je viens quelquefois, au retour du bain, acheter des
essences et des boites de parfumerie chez Bedredin.»
[10]Le marchand félicita Mahmoud-Ben-Ahmed de sa
bonne fortune, et, l'emmenant tout au fond de sa boutique,
il lui dit bien bas à l'oreille:
«Cette jeune dame n'est autre que la princesse Ayesha,
fille du calife.»
[15]Mahmoud-Ben-Ahmed rentra chez lui tout étourdi de
son bonheur et n'osant y croire. Cependant, quelque
modeste qu'il fût, il ne pouvait se dissimuler que la princesse
Ayesha ne l'eût regardé d'un oeil favorable. Le
hasard, ce grand entremetteur, avait été au delà de ses
[20]plus audacieuses espérances. Combien il se félicita alors
de ne pas avoir cédé aux suggestions de ses amis qui
l'engageaient à prendre femme, et aux portraits séduisants
que lui faisaient les vieilles des jeunes filles à marier qui
ont toujours, comme chacun le sait, des yeux de gazelle,
[25]une figure de pleine lune, des cheveux plus longs que la
queue d'Al Borack, la jument du Prophète, une bouche
de jaspe rouge, avec une haleine d'ambre gris, et mille
autres perfections qui tombent avec le haïck et le voile
nuptial: comme il fut heureux de se sentir dégagé de tout
[30]lien vulgaire, et libre de s'abandonner tout entier à sa
nouvelle passion!