avec les mioches. Ils ont mangé un morceau ensemble,
comme une paire d'amis, et puis, au dodo!... Sont-ils
gentils tout de même, hein?»
C'est étrange, ce qui se passe dans l'âme de M. Godefroy.
[5]Tout à l'heure, dans sa voiture, il se proposait bien,
sans doute, de donner à celui qui avait recueilli son fils
une belle récompense, une poignée de cet or si facilement
gagné en présence des encriers siphoïdes. Mais on vient
de lever devant l'homme un coin du rideau qui cache la
[10]vie des pauvres, si vaillants dans leur misère, si
charitables entre eux. Le courage de cette fille-mère se tuant
de travail pour son enfant, la générosité de cet infirme
adoptant un orphelin, et surtout l'intelligente bonté de ce
gamin de la rue, de ce petit homme secourable pour un
[15]plus petit, le recueillant, se faisant tout de suite son ami
et son frère aîné, et lui épargnant, par un instinct délicat,
le grossier contact de la police, tout cela émeut M. Godefroy
et lui donne à réfléchir. Non, il ne se contentera pas
d'ouvrir son portefeuille. Il veut faire mieux et plus pour
[20]Zidore et pour Pierron le manchot, assurer leur avenir,
les suivre de sa bienveillance. Ah! si les peu sentimentaux
personnages qui viennent constamment parler d'affaires
à M. le directeur du Comptoir général de crédit
pouvaient lire en ce moment dans son esprit, ils seraient
[25]profondément étonnés; et pourtant M. le directeur vient
de faire la meilleure affaire de sa vie: il vient de se découvrir
un coeur de brave homme. Oui, monsieur le directeur,
vous comptiez offrir une gratification à ces pauvres
gens, et voilà que ce sont eux qui vous font un magnifique
[30]cadeau, celui, d'un sentiment, et du plus doux, du plus
noble de tous, la pitié. Car M. Godefroy songe, à présent,
--et il s'en souviendra,--qu'il y a d'autres estropiés que