Page 188

«Charles, qu'on ne dételle pas... Vous autres, gardez-moi

cette coquine... Je vais à la Préfecture.»

Et M. Godefroy, le coeur battant à se rompre, les cheveux

soulevés d'épouvante, s'élance de nouveau dans

[5]son coupé, qui repart d'un trot enragé. Quelle ironie!

La voiture est pleine de jouets étincelants, où chaque bec

de gaz, chaque boutique illuminée, allume au passage cent

paillettes de feu. C'est aujourd'hui, la fête des enfants, ne

l'oublions pas, la fête du nouveau-né divin, que sont venus

[10]adorer les mages et les bergers conduits par une étoile.

«Mon Raoul!... mon fils!... Où est mon fils?...»

se répète le père crispé par l'angoisse en déchirant ses

ongles au cuir des coussins. A quoi lui servent maintenant

ses titres, ses honneurs, ses millions, à l'homme

[15]riche, au gros personnage? Il n'a plus qu'une idée, fixée

comme un clou de feu, là, entre ses deux sourcils, dans

son cerveau douloureux et brûlant: «Mon enfant, où est

mon enfant?...»

Voici la Préfecture de police. Mais il n'y a plus

[20]personne; les bureaux sont désertés depuis longtemps.

«Je suis M. Godefroy, député de l'Eure... Mon fils est

perdu dans Paris; un enfant de quatre ans... Je veux

absolument voir M. le préfet.»

Et un louis dans la main du concierge.

[25]Le bonhomme, un vétéran à moustaches grises, moins

pour la pièce d'or que par compassion pour ce pauvre

père, le conduit aux appartements privés du préfet, l'aide

à forcer les consignes. Enfin, M. Godefroy est introduit

devant l'homme en qui repose à présent toute son espérance,

[30]un beau fonctionnaire, en tenue de soirée,--il allait

sortir,--l'air réservé, un peu prétentieux, le monocle à

l'oeil.

Contes Français · 第 234 / 396 题