«Charles, qu'on ne dételle pas... Vous autres, gardez-moi
cette coquine... Je vais à la Préfecture.»
Et M. Godefroy, le coeur battant à se rompre, les cheveux
soulevés d'épouvante, s'élance de nouveau dans
[5]son coupé, qui repart d'un trot enragé. Quelle ironie!
La voiture est pleine de jouets étincelants, où chaque bec
de gaz, chaque boutique illuminée, allume au passage cent
paillettes de feu. C'est aujourd'hui, la fête des enfants, ne
l'oublions pas, la fête du nouveau-né divin, que sont venus
[10]adorer les mages et les bergers conduits par une étoile.
«Mon Raoul!... mon fils!... Où est mon fils?...»
se répète le père crispé par l'angoisse en déchirant ses
ongles au cuir des coussins. A quoi lui servent maintenant
ses titres, ses honneurs, ses millions, à l'homme
[15]riche, au gros personnage? Il n'a plus qu'une idée, fixée
comme un clou de feu, là, entre ses deux sourcils, dans
son cerveau douloureux et brûlant: «Mon enfant, où est
mon enfant?...»
Voici la Préfecture de police. Mais il n'y a plus
[20]personne; les bureaux sont désertés depuis longtemps.
«Je suis M. Godefroy, député de l'Eure... Mon fils est
perdu dans Paris; un enfant de quatre ans... Je veux
absolument voir M. le préfet.»
Et un louis dans la main du concierge.
[25]Le bonhomme, un vétéran à moustaches grises, moins
pour la pièce d'or que par compassion pour ce pauvre
père, le conduit aux appartements privés du préfet, l'aide
à forcer les consignes. Enfin, M. Godefroy est introduit
devant l'homme en qui repose à présent toute son espérance,
[30]un beau fonctionnaire, en tenue de soirée,--il allait
sortir,--l'air réservé, un peu prétentieux, le monocle à
l'oeil.