quart d'heure, juste, à consacrer au sentiment paternel.
Non qu'il n'aimât pas son fils, grand dieu! Il l'adorait,
à sa façon. Mais, que voulez-vous, les affaires!...
A quarante-deux ans, plus que mûr et passablement
[5]fripé, il s'était cru très amoureux, par pur snobisme, de
la fille d'un de ses camarades de cercle, le marquis de
Neufontaine, vieux chat teint, joueur comme les cartes, qui,
sans la compassion vaniteuse de M. Godefroy, eût été
plus d'une fois affiché au club. Ce gentilhomme effondré,
[10]mais toujours très chic, et qui venait encore de «lancer»
ne casquette pour bains de mer, fut trop heureux de devenir
le beau-père d'un homme qui payerait ses dettes, et
livra sans scrupule au banquier fatigué une ingénue de
dix-sept ans, d'une beauté suave et frêle, sortant d'un
[15]couvent de province, et n'ayant pour dot que son trousseau
de pensionnaire et qu'un trésor de préjugés aristocratiques
et d'illusions romanesques. M. Godefroy, fils
d'un avoué grippe-sou des Andelys, était resté «peuple»
même fort vulgaire, malgré son fabuleux avancement dans
[20]la hiérarchie sociale. Il blessa tout de suite sa jeune
femme dans toutes ses délicatesses; et les choses allaient
mal tourner, quand la pauvre enfant fut emportée, à sa
première couche. Presque élégiaque lorsqu'il parlait de sa
défunte épouse, avec laquelle il eût sans doute divorcé si
[25]elle avait vécu six mois de plus, M. Godefroy aimait son
petit Raoul pour plusieurs raisons: d'abord à titre de fils
unique, puis comme produit rare et distingué d'un Godefroy
et d'une Neufontaine, enfin et surtout par le respect
qu'inspirait à cet homme d'argent l'héritier d'une fortune
[30]de plusieurs millions. Le bébé fit donc ses premières
dents sur un hochet d'or et fut élevé comme un Dauphin.
Seulement, son père, accablé de besogne, débordé