Ma situation ne me permettait pas de décliner cette
offre... J'acceptai.
Nous voilà donc assis en face d'un jambon et d'une
cruche de vin du Rhin. D'autres individus vinrent boire
[5]comme d'habitude, provoquant les confidences de dame
Grédel et d'Annette; mais elles se gardèrent bien de parler
en notre présence, et furent extrêmement réservées, ce
qui dut leur paraitre fort méritoire.
Nous passâmes toute l'après-midi à fumer des pipes, à
[10]vider des petits verres et des chopes; personne ne faisait
attention à nous.
Le chef de la police, malgré sa figure plombée, son regard
perçant, ses lèvres pâles et son grand nez en bec d'aigle,
était assez bon enfant après boire. Il nous racontait des
[15]gaudrioles avec verve et facilité. Il cherchait à saisir la
petite Annette au passage. A chacune de ses paroles,
les autres éclataient de rire; moi, je restais morne,
silencieux.
«Allons, jeune homme, me disait-il en riant, oubliez la
[20]mort de votre respectable grand'mère... Nous sommes
tous mortels, que diable!... Buvez un coup et chassez ces
idées nébuleuses.»
D'autres se mêlaient à notre conversation, et le temps
s'écoulait ainsi au milieu de la fumée du tabac, du
[25]cliquetis des verres et du tintement des canettes.
Mais à neuf heures, après la visite du wachtmann, tout
changea de face; Madoc se leva et dit:
«Ah! çà! procédons à nos petites affaires... Fermez la
porte et les volets... et lestement! Quant à vous, madame
[30]et mademoiselle, allez vous coucher!»
Ces trois hommes, abominablement déguenillés, semblaient
être plutôt de véritables brigands que les soutiens