charbonnières. Eh bien, ce petit bonhomme, avec ses longues
boucles blondes et ses grands yeux bleus, défie tous vos
charlatans italiens; sa main gauche renferme des trésors
de mélodie, de grâce et de souplesse... Sa droite a le plus
[5]magnifique coup d'archet que le Seigneur-Dieu daigne
accorder parfois aux pauvres mortels, dans ses moments
de bonne humeur.
--Eh! eh! fit l'autre, en vérité?
--C'est comme je vous le dis,» s'écria Wilfrid, se
[10]remettant à courir, en soufflant dans ses doigts rouges.
Je crus qu'il voulait se moquer du voyageur, qui nous
suivait toujours au petit trot.
Nous fîmes ainsi plus d'une demi-lieue en silence. Tout
à coup l'inconnu, d'une voix brusque, nous dit:
[15]«Quoi qu'il en soit de votre mérite, retournez dans la
Forêt Noire; nous avons assez de vagabonds à Heidelberg,
sans que vous veniez en grossir le nombre... Je vous
donne un bon conseil, surtout dans les circonstances
présentes... Profitez-en!»
[20]Wilfrid indigné allait lui répondre, mais il avait pris le
galop et traversait déjà la grande avenue de l'Électeur.
Une immense file de corbeaux: venaient de s'élever dans la
plaine, et semblaient suivre le gros homme, en remplissant
le ciel de leurs clameurs.
[25]Nous arrivâmes à Heidelberg vers sept heures du soir,
et nous vîmes, en effet, l'affiche magnifique de Pimenti sur
toutes les murailles de la ville: «Grand concerto, solo, etc.»
Dans la soirée même, en parcourant les brasseries des
théologiens et des philosophes, nous rencontrâmes plusieurs
[30]musiciens de la Forêt Noire, de vieux camarades, qui nous
engagèrent dans leur troupe. Il y avait le vieux Brêmer,
le violoncelliste; ses deux fils Ludwig et Karl, deux bons