Page 141

enfoncées dans des gants fourrés remontant jusqu'aux

coudes: quelque échevin ou bourgmestre à large panse,

une belle valise établie sur la croupe de son vigoureux

roussin. Bref, un véritable personnage.

[5]«Hé! hé! mes garçons, fit-il en sortant une de ses grosses

mains des moufles suspendues à sa rhingrave, nous allons

à Heidelberg, sans doute, pour faire de la musique?»

Wilfrid regarda le voyageur de travers et répondit

brusquement:

[10]«Cela vous intéresse, monsieur?

--Eh! oui... J'aurais un bon conseil à vous donner.

--Un conseil?

--Mon Dieu... Si vous le voulez bien.»

Wilfrid allongea le pas sans répondre, et, de mon côté,

[15]je m'aperçus que le voyageur avait exactement la mine

d'un gros chat: les oreilles écartées de la tête, les paupières

demi-closes, les moustaches ébouriffées, l'air tendre et

paterne.

«Mon cher ami, reprit-il en s'adressant à moi, franchement,

[20]vous feriez bien de reprendre la route d'où vous

venez.

--Pourquoi, monsieur?

--L'illustre maëstro Pimenti, de Novare, vient d'annoncer

un grand concert à Heidelberg pour Noël; toute

[25]la ville y sera, vous ne gagnerez pas un kreutzer.»

Mais Wilfrid, se retournant de mauvaise humeur, lui

répliqua:

«Nous nous moquons de votre maëstro et de tous les

Pimenti du monde. Regardez ce jeune homme, regardez-le

[30]bien! Ça n'a pas encore un brin de barbe au menton; ça

n'a jamais joué que dans les petits _bouchons_ de la Forêt

Noire pour faire danser les _bourengrédel_ et les

Contes Français · 第 182 / 396 题