enfoncées dans des gants fourrés remontant jusqu'aux
coudes: quelque échevin ou bourgmestre à large panse,
une belle valise établie sur la croupe de son vigoureux
roussin. Bref, un véritable personnage.
[5]«Hé! hé! mes garçons, fit-il en sortant une de ses grosses
mains des moufles suspendues à sa rhingrave, nous allons
à Heidelberg, sans doute, pour faire de la musique?»
Wilfrid regarda le voyageur de travers et répondit
brusquement:
[10]«Cela vous intéresse, monsieur?
--Eh! oui... J'aurais un bon conseil à vous donner.
--Un conseil?
--Mon Dieu... Si vous le voulez bien.»
Wilfrid allongea le pas sans répondre, et, de mon côté,
[15]je m'aperçus que le voyageur avait exactement la mine
d'un gros chat: les oreilles écartées de la tête, les paupières
demi-closes, les moustaches ébouriffées, l'air tendre et
paterne.
«Mon cher ami, reprit-il en s'adressant à moi, franchement,
[20]vous feriez bien de reprendre la route d'où vous
venez.
--Pourquoi, monsieur?
--L'illustre maëstro Pimenti, de Novare, vient d'annoncer
un grand concert à Heidelberg pour Noël; toute
[25]la ville y sera, vous ne gagnerez pas un kreutzer.»
Mais Wilfrid, se retournant de mauvaise humeur, lui
répliqua:
«Nous nous moquons de votre maëstro et de tous les
Pimenti du monde. Regardez ce jeune homme, regardez-le
[30]bien! Ça n'a pas encore un brin de barbe au menton; ça
n'a jamais joué que dans les petits _bouchons_ de la Forêt
Noire pour faire danser les _bourengrédel_ et les